Lettre à Fanny.--Mon genre de vie à Toulouse.--M. de Cazalès.--Le
marquis de Grammont.--Je suis présentée à madame Dubarry.--Les
Capitouls.--La tragédie de _Samson_.--Combat d'arlequin et du
dindon.--Mariage de Fanny.--Son mari périt sur l'échafaud.
Revenons à Toulouse dont je me suis bien éloignée. Pour reprendre mon
sujet au point où je l'ai quitté, je joins ici la lettre que j'écrivais
à la comtesse Fanny Darros, ma jeune compagne d'enfance à Metz.
À la Comtesse Fanny Darros.
Toulouse, ... décembre, 1788.
«Je vous ai écrit de Paris, ma chère Fanny, que madame
Saint-Huberty m'avait présentée chez madame Lemoine-Dubarry: je
l'ai retrouvée à Toulouse. Ma belle-mère va beaucoup chez elle; sa
maison est une des plus agréables de la ville. On voit bien qu'elle
arrive de Paris, car sa toilette et ses manières sont d'une
élégance simple et de bon goût qui fait contraste avec celles de
toutes ces dames de province. Cela me va bien, à moi, de parler
ainsi; qu'en pensez-vous? Parce que je viens de passer quelque
temps à Paris, je dirais volontiers, _nous autres Parisiennes_.
Madame Lemoine m'a prise en amitié tout de suite, malgré la
disproportion de nos âges, mais je suis tellement à mon aise avec
elle, elle sait si bien se rapprocher de moi, qu'il me semble que
je suis quelque chose lorsque nous sommes ensemble; mais aussi avec
les autres je me trouve _Gros Jean comme devant_. Elle doit me
mener à sa charmante campagne, où elle donne des bals champêtres.
J'ai vu chez elle le marquis de Grammont, premier capitoul
gentilhomme. C'est un homme de quarante ans qui a dû être fort
beau; son air noble est imposant, mois il ne faut pas l'entendre
parler, car son ton est des plus communs. Quelle différence avec le
prince de Ligne! Quant à M. de Cazalès[20], c'est un officier de
dragons, gros et court; on dit qu'il a beaucoup d'esprit. Jusqu'à
présent je ne m'en suis pas aperçue, car je le vois toujours
dormir. C'est bien l'homme le plus distrait, le plus original et le
plus _sans gêne_ que l'on puisse rencontrer, mais on lui passe
tout. J'ai vu aussi le comte Jean dont j'avais entendu parler, et
que je n'avais jamais eu l'occasion de rencontrer. Vous ne vous
douteriez pas de la première impression qu'il m'a fait éprouver.
Son ton est si singulier, ses manières sont si libres, que l'on ne
sait comment lui répondre; il parle sans cesse du duc de Richelieu,
qui est gouverneur à Bordeaux. Il n'est marié que depuis un an avec
mademoiselle de Montoussin, jeune fille noble, jolie et pauvre. Un
parent de sa femme, le comte de Lacase, dont tout le monde se
moque, est toujours avec lui.
«J'oubliais de vous dire que j'ai vu cette fameuse madame Dubarry,
dont nous avons si souvent entendu parler dans notre enfance. Voici
comme cela est arrivé. Mademoiselle Chon avait fait prier mon père
de passer à son hôtel, pour l'engager à composer un intermède,
destiné à être joué dans une fête que l'on donnait à madame
Dubarry, dans le château du duc d'Aiguillon. Mon père m'y avait
fait un petit rôle de paysanne où je chantais de fort jolis
couplets. Après la pièce, on me conduisit auprès de madame Dubarry;
elle est encore fort belle, quoiqu'elle ne soit plus très jeune. Je
lui trouve trop d'embonpoint; mais la coupe de son visage est
charmante. Ses yeux sont doux, et expressifs, et lorsqu'elle
sourit, elle laisse apercevoir des dents éblouissantes de
blancheur. Le duc d'Aiguillon est aussi un fort bel homme, d'une
politesse et d'une galanterie de cour. Excepté le comte Guillaume
et madame Lemoine, toute la famille Dubarry était là; le comte
Jean, ses soeurs et un beau-frère, qui ressemble assez à ce paysan
d'un de nos opéras auquel on a mis un bel habit brodé (_Nanette et
Lucas_, je crois). Tout le monde m'a embrassée, m'a fêtée; madame
Dubarry m'a donné de jolies boites de Paris, et une parure en
satin, où il se trouve un de ces manchons qu'on appelle un _petit
baril_, les cercles sont en cygne.»
À la Même.
Toulouse, ... janvier, 1789.
«Il faut que je vous raconte un drôle d'épisode sur messieurs les
capitouls, qui sont souvent en possession d'exciter l'hilarité des
jeunes gens de l'Université.
«Selon les règlements et les privilèges du Théâtre-Français, les
Italiens ne peuvent jouer ni tragédies, ni comédies à moins qu'il
ne s'y trouve un arlequin, c'est pourquoi l'on voit ce personnage
dans les pièces de Marivaux, ce qui est très invraisemblable, dans
_les Jeux de l'amour et du hasard_ surtout, où il doit être pris
pour Dorante. Il faut y mettre beaucoup de bonne volonté pour se
faire illusion; mais messieurs les comédiens français, dans leur
hiérarchie superbe, s'embarrassent peu des autres.
«Dans la tragédie sainte de _Samson_, il y a aussi un arlequin. On
joue rarement cet ouvrage parce qu'il entraîne de grandes dépenses.
_Samson_ est donc la providence des bénéfices d'artistes, et c'est
la pièce qui est toujours en possession d'attirer la foule par la
variété de toutes ses merveilles[21]. La défaite des Philistins par
une mâchoire d'âne, la destruction du palais ébranlé par la force
de Samson; mais surtout le combat d'arlequin avec le dindon
excitent toujours une grande joie[22].
«Quelque temps après l'ovation de madame Saint-Huberty, que je vous
ai racontée, on donnait la tragédie de _Samson_. Le dindon fort
ennuyé d'être ainsi harcelé prend son vol et va se mettre sous la
protection de messieurs les capitouls, en se perchant sur leur
loge. Alors tout le parterre de chanter:
Où peut-on être mieux, qu'au sein de sa famille?
«LOUISE FLEURY.»
Notre correspondance fut interrompue pendant quelque temps. Voici la
dernière lettre que je reçus de la jeune comtesse Darros; elle
m'annonçait son mariage. Cette nouvelle qui aurait dû m'inspirer de la
joie par la tendre amitié que j'avais pour la compagne de mon enfance me
remplit de tristesse; cette lettre semblait être le chant du cygne par
la teinte mélancolique dont son style était empreint. Elle, Fanny,
toujours si folle! Je sentais mon coeur se serrer, et je ne pouvais me
rendre compte du sentiment que j'éprouvais.
À mademoiselle Fleury, à Toulouse.
Metz, ... novembre, 1789.
«Il me semble, ma chère amie, que la nouvelle liaison que vous avez
contractée, vous éloigne de tous vos amis. Quoique depuis plus d'un
an je n'ai point reçu de vos nouvelles, je me reprocherais
cependant de ne pas confier à la compagne de mon enfance l'action
la plus importante de ma vie. Je vais me marier. J'espère être
heureuse; mais il me faudra quitter mon père, et cette idée
empoisonne tout mon bonheur. J'épouse le fils de M. de Beaurepaire
que vous avez vu si souvent à la maison. Son régiment est en
Franche-Comté. Mon père m'a laissée entièrement maîtresse et n'a
voulu influencer mon choix en aucune manière. Tous les préparatifs,
les cadeaux, cette agitation qui précède toujours un pareil moment
ne peuvent me distraire d'une mélancolie qui vient sans doute du
changement qui va se faire dans ma vie et dans mes habitudes les
plus chères. Hélas! Dieu veuille que ce ne soit pas un triste
pressentiment.
«Adieu, ma chère Louise, combien je regrette de n'avoir pas près de
moi l'amie de mon enfance. Vous trouveriez mon caractère bien
changé, vous qui m'avez vue si gaie, si folle, mais vous pourriez
peut-être me rappeler quelques-uns de nos bons rires. Je suis
persuadée que vous ferez des voeux pour mon bonheur: puissent-ils
s'accomplir!
«FANNY DARROS.»
La comtesse Fanny Darros était une fort belle personne. Son père avait
un esprit et un caractère distingués. Il était grand partisan des
encyclopédistes et nullement imbu des préjugés de la noblesse d'alors,
ce qui choquait beaucoup celle de sa province qui l'appelait _le
philosophe_; cela n'empêchait pas cependant que l'on ne fût enchanté de
venir à ses soirées. On y faisait d'assez bonne musique. On y lisait des
poésies des meilleurs auteurs, puis on dansait: comment résister à tout
cela? Le comte avait beaucoup voyagé, particulièrement dans les Indes.
C'était là qu'il avait épousé une femme charmante qui mourut en donnant
le jour à sa fille.
Ils étaient intimement liés avec une famille dont le chef, le général
Beaurepaire, a fait une si belle défense à Verdun, à l'époque de nos
premières guerres. La jeune Fanny avait été à peu près élevée avec son
fils qui n'avait quitté Metz que pour entrer dans les pages. Les deux
familles avaient projeté dès ce temps là même, cette union qui eut,
hélas! de si tristes résultats. Ils se marièrent en 1789, et furent les
derniers à émigrer, mais la force des choses les entraîna. Ils
habitaient une petite ville d'Allemagne, peu distante de Metz. Ce jeune
homme n'avait point voulu porter les armes contre son pays, mais il n'en
était pas moins sur la liste des émigrés. Sa mère était mourante et sa
soeur imprévoyante du danger que son frère pouvait courir, le sollicitait
vivement d'entreprendre un voyage auquel il n'était que trop disposé.
«Rien qu'un jour, mon frère, lui écrivait-elle, un seul jour, une heure;
ma mère sera si heureuse de te voir. Personne ne saura que tu es parmi
nous: déguise-toi de manière à n'être pas reconnu.»
Il vint donc, malgré les tristes pressentiments de sa femme qui n'osait
entièrement s'y opposer, connaissant sa tendresse pour sa mère. Hélas!
il fut reconnu par un misérable qui avait été au service de sa famille.
Dénoncé, arrêté, il fut condamné sur la simple identité de son nom[23].
Qui aurait pu croire que le fils du défenseur de Verdun périrait sur un
échafaud? On voit, dans la lettre qu'elle m'écrivait à l'occasion de son
mariage, qu'une idée vague de malheur la poursuivait comme une seconde
vue.
Cet événement me causa un bien vif chagrin, mais je ne l'appris que
long-temps après; car l'on n'osait pas écrire sur de semblables sujets.
La jeune comtesse alla en Italie. Je n'ai pu savoir depuis ce qu'elle
est devenue. L'on était tellement dispersé qu'on était souvent surpris
de retrouver vivante une personne que l'on croyait morte.