Souvenirs d'enfance.--Mon départ de Metz.--La belle et la bête.--Mon
arrivée à Paris.--Fêtes données à madame Saint-Huberty.--Molé.--Les
calembourgs de M. de Bièvre.--J'assiste pour la première fois au
spectacle.
Je reprends maintenant mes souvenirs à mes impressions d'enfance.
J'avais à peine onze ans, lorsque madame Saint-Huberty vint à Metz pour
y voir sa tante, madame Clavel, et réclamer quelques papiers de famille.
Elle me fit chanter. Comme j'avais une voix extraordinaire pour mon âge,
elle me prit dans une si grande amitié qu'elle voulut m'emmener à Paris,
disant à sa tante qu'elle ferait de moi une bonne musicienne et me
mettrait entre les mains de nos grands maîtres. Elle partit, et dès ce
moment je ne rêvai que musique; je solfiais toute la journée, ce qui
auparavant m'avait beaucoup ennuyée, mais madame Saint-Huberty m'avait
dit: «C'est nécessaire!» Et cela avait suffi pour me donner de
l'émulation. Je n'osai dire à mes grands parents combien je désirais
voir arriver le temps où l'on m'enverrait à Paris, car c'eût été
témoigner le désir de les quitter; mais lorsqu'ils s'y décidèrent,
quelques années plus tard, je me reproche encore la joie que j'en
éprouvai; ils étaient si bons que cela était une horrible ingratitude à
moi! C'était en 1788, j'avais quatorze ans, une famille bien placée dans
le monde, mes parents étaient des artistes distingués qui vivaient dans
l'aisance; je pouvais donc me reposer sur ces avantages. Mais hélas! le
coeur est ainsi fait! Dans la jeunesse l'attrait de la nouveauté est si
puissant sur nous! il nous fait oublier le passé et ne rêver que
l'avenir. Je partais comme le pigeon voyageur, sans prévoir la destinée
qui m'attendait.
Je n'étais jamais sortie de Metz, c'était le monde pour moi! Le couvent
où j'avais passé plusieurs années, ma famille, la campagne de mon
grand-père, la maison du comte Darros et quelques bals d'hiver, je ne
pensais pas qu'il y eût rien de plus sur la terre! Que l'on juge de mon
inexpérience et de mon étonnement à chaque chose nouvelle qui s'offrait
à moi; je n'avais guère lu en fait de voyages que _Robinson Crusoë_, et
en fait de romans (car on ne me permettait pas d'en lire) que celui de
_Marianne_ de Marivaux. J'avais bien entendu parler de voitures
publiques, mais sans y faire attention; aussi n'en avais-je nulle idée.
Il y a un âge où le monde passe devant nous sans que nous le regardions.
J'étais montée en diligence à dix heures du soir, au mois de décembre,
après avoir pleuré toute la journée et j'en avais encore les yeux et le
coeur gros. Une personne âgée m'accompagnait et devait me remettre entre
les mains de madame de Nanteuil, femme de l'administrateur des
diligences. Lorsque le jour commença à paraître, j'examinai les
personnes qui m'entouraient; la vieille dame était à côté de moi dans le
fond, des messieurs dormaient vis-à-vis, et au coin, en face de moi,
quelque chose que je voyais, me parut une bête sauvage, car je
n'apercevais que du poil de la tête aux pieds. Je m'étonnais, à part
moi, qu'on emballât de tels animaux dans une voiture publique, lorsque
je lui vis relever une espèce de figure qui m'effraya beaucoup. Je
reculai comme s'il m'eût été possible d'enfoncer la voiture, et ma
physionomie devait avoir une singulière expression, car un jeune
officier qui était de l'autre côté se mit à éclater de rire. Tout le
monde s'éveilla et j'appris que l'objet de ma frayeur était un juif
polonais, dont le witchoura retourné du côté du poil, le long bonnet
fourré et la barbe tombant sur sa poitrine, étaient assez capables de le
faire prendre pour une bête féroce: aussi le nom lui en resta-t-il tout
le temps du voyage. On nous appela la _Belle et la Bête_. Il ne se
doutait nullement des quolibets qu'on lui adressait, car il n'entendait
pas le français, et le camarade qui lui servait d'interprète ne s'occupa
guère, je crois, de les lui traduire.
Voilà donc ma première entrée dans ce monde nouveau pour moi, M. et
madame de Nanteuil me reçurent au sortir de la voiture et me gardèrent
quelques jours en attendant le retour de madame Saint-Huberty.
J'avais une lettre de mon grand-père pour madame Molé[14]. Je fus
parfaitement reçue, mais on m'avait enjoint de n'y aller qu'accompagnée
et de n'accepter aucune invitation avant l'arrivée de madame
Saint-Huberty qui était en représentation à Marseille[15]. Mon
grand-père craignait les séductions de M. Molé qui avait une grande
réputation de _roué_, comme cela se disait alors. Aussi, lorsqu'il lui
arriva de retarder la première représentation du _Séducteur_ de M. de
Bièvre, par le motif qu'un rhume l'empêchait de parler:
«Eh bien! lui dit l'auteur (fameux par ses calembourgs), vous jouerez
_le Séducteur enroué_.»
Mais, le jour de la représentation, Molé se trouvant tout-à-fait hors
d'état de paraître le soir, son médecin lui ordonna de garder le lit.
Lorsque M. de Bièvre apprit ce nouveau contre-temps, il s'écria: _Ah!
quelle fatalité!_
En attendant madame Saint-Huberty, qui devait arriver d'un jour à
l'autre, on me fit voir plusieurs spectacles. Celui qui m'étonna le
moins (on ne s'en douterait guère), ce fut le Théâtre-Français et
cependant la pièce que j'y vis jouer était le _Bourgeois gentilhomme_,
par Préville, Dugazon, madame Belcour et tous les premiers sujets: cela
fait peu d'honneur à la précocité de mon goût. Mais j'avais vu cette
pièce dans ma ville de Metz et j'étais encore sous le charme du plaisir
que j'en avais éprouvé, tant il est vrai que les impressions d'enfance
ont de la peine à nous quitter. Puis, je n'étais pas encore dans l'âge
où l'on peut apprécier de semblables talents; plus tard j'ai bien changé
d'opinion.
Le théâtre qui fut pour moi une véritable féerie, c'est l'Opéra. Je crus
y voir réaliser tout ce que j'avais lu dans les _Mille et une Nuits_. Je
n'aperçus plus rien de ce qui se passait autour de moi, et mon
étonnement, mon admiration donnèrent la comédie à tous mes voisins, qui
s'amusaient beaucoup de mon inaltérable attention et des questions que
j'adressais dans l'entr'acte aux personnes qui m'accompagnaient. On
jouait _Iphigénie en Aulide_ et le ballet de _Mirza_.
V
Le talent de madame Saint-Huberty.--Ses succès.--Les costumes.--Le salon
de Madame Saint-Huberty.--Couplets du comte de Tilly.--Je pars pour
Toulouse.--Un compliment de MM. les capitouls.--Retraite de madame
Saint-Huberty.--Son mariage avec le comte d'Entraigues. Ils vont à
Londres.--M. d'Entraigues et madame Saint-Huberty sont assassinés.
Madame Saint-Huberty était alors dans tout le brillant de sa carrière
dramatique, elle venait d'être couronnée dans le rôle de Didon, ce qui
n'était point encore arrivé jusqu'alors à l'Opéra.
Le talent de madame Saint-Huberty était bien extraordinaire, puisqu'à
l'âge que j'avais alors, j'en avais été frappée au point d'imiter
parfaitement sa manière de dire le chant. On s'amusait souvent à me
faire placer derrière un paravent pour compléter l'illusion. Elle
prononçait d'une façon qui paraîtrait exagérée, aujourd'hui que si peu
de chanteurs font entendre les paroles; mais comme elle le disait
elle-même, il le fallait pour se faire comprendre dans cet immense
vaisseau, où la voix doit porter dans toutes les parties de la salle.
Cela donnait d'ailleurs une grande énergie à son jeu, surtout dans ces
phrases jetées, dans ces inspirations semblables au: _Qu'en dis-tu?_ de
Talma. L'expression de sa physionomie était admirable. Elle se faisait
applaudir sans parler, dans _Alceste_, lorsqu'elle écoutait la voix qui
lui dit:
... Le roi doit mourir aujourd'hui
Si quelqu'autre à la mort ne se livre pour lui.
Elle se faisait applaudir de même dans _Didon_, par la manière dont elle
regardait Énée avant de lui adresser ces vers:
Oh! que je fus bien inspirée
Quand je vous reçus dans ma cour!
Son air d'ironie lorsque Yarbe l'avertit qu'Énée est près de
l'abandonner, et qu'elle lui répond: Énée! son regard, son sourire
disaient tout et amenaient naturellement:
Allez, Yarbe, allez, vous connaîtrez Énée:
Vous verrez si Didon se voit abandonnée.
Aujourd'hui de l'hymen on prépare les feux.
On allume pour nous les flambeaux d'hyménée;
Jugez s'il se prépare à s'éloigner de moi!
Dans les moments d'élan, c'était de la tragédie à la manière de Monvel
et de Talma, et de la tragédie d'autant plus difficile que dans le
chant, les mêmes phrases se répètent:
Divinité du Stix, ministre de la mort,
Je n'invoquerai point votre pitié cruelle,
se redit trois fois. Elle en changeait l'expression et se faisait
applaudir à chacune. Je n'ai jamais entendu depuis ce temps dire le
récitatif comme elle le disait. Duprez est le seul qui ait pu me la
rappeler.
Ariane abandonnée était aussi un des rôles où elle excellait; et, dans
Colette du _Devin de village_, c'était la petite fille des champs. Elle
ne faisait pas de grands bras pour exprimer sa douleur, elle ne venait
pas se poser devant le public pour la lui raconter, elle pleurait en
chantant:
Si des galants de la ville
J'eusse écouté les discours.
On ne se serait jamais imaginé que ce fut cette même femme si imposante
dans la reine de Carthage, et si déchirante dans Ariane. Son chant,
lorsqu'il était dialogué, ne semblait pas être noté. Elle était parfaite
musicienne et se retrouvait toujours avec la mesure, malgré ses
licences, lorsqu'elle lançait une phrase d'effet.
On a souvent répété que Talma était le premier qui eût fait révolution
dans les costumes; mais madame Saint-Huberty avait déjà commencé à
imiter ceux des statues grecques et romaines. Elle avait déjà supprimé
la poudre et les hanches, et si l'on recherchait dans les costumes du
temps, il serait facile de s'en convaincre. Cependant elle n'avait pas
encore osé les aborder aussi franchement que Talma, qui avait été
secondé par David et par la Révolution.
Madame Saint-Huberty me montra une sollicitude toute maternelle, lorsque
je chantai au Concert spirituel, où je débutai, au mois d'avril 1788,
après avoir travaillé quatre mois avec Piccini. Je dus au nom de madame
Saint-Huberty et à mon âge le succès que j'obtins. Elle avait fondé de
grandes espérances pour mon avenir; mais la Révolution qui devait m'être
si fatale commença dès-lors à détruire l'existence à laquelle j'étais
destinée.
Ce fut à cette époque que madame Saint-Huberty me présenta chez madame
Lemoine-Dubarry, qui réunissait l'élite des célébrités musicales. Parmi
tous ceux que je rencontrai chez elle, je ne remarquai alors que le
comte de Tilly, Gluck, Rivarol, Grétry, le prince de Ligne et ce
malheureux M. de Cussé, député peu d'années après, qui a péri sur
l'échafaud; il était excellent musicien et faisait de très jolis vers.
Un jour il eut la malice de m'en faire chanter avant de me les offrir;
comme ces vers, dont il avait fait la musique, sont inédits, et valent
la peine d'être conservés, les voici:
Vous retracez tous les appas
De cette nymphe agile,
Dont Apollon suivait les pas
Sans la rendre docile;
Vous avez les traits aussi doux
Et la taille aussi belle,
Mais qu'il faudrait nous plaindre tous,
Si vous couriez comme elle!...
De la même légèreté,
Dussiez-vous être sûre,
Que le prix m'en soit présenté,
Je tente l'aventure.
L'amour me rendra plus léger;
J'en attends la victoire;
Et si vous devenez laurier,
Je revole à la gloire.
Ah! n'empruntez pas le secours
Des antiques prestiges!
Croyez-moi, n'ayez point recours
À de pareils prodiges.
Connaissez mieux tout le danger
D'une métamorphose:
Vous ne pouvez jamais changer
Sans perdre quelque chose.
Comme il y avait déjà une crainte vague dans tous les esprits, mon père
qui s'était remarié ne voulut pas me laisser à Paris. Ma tante me ramena
à Toulouse où elle allait donner des représentations. Elle me fit jouer
quelques petits rôles dans des pièces qui furent montées à cet effet,
telles que la Nymphe des eaux dans _Armide_, l'Amour dans _Orphée_ et la
soeur de Didon. Cela me rappelle un incident assez burlesque.
Messieurs les capitouls voulurent se signaler par un hommage à l'actrice
célèbre, mais il était d'une nature si singulière que quelques
personnes, et particulièrement mon père, cherchèrent à les en détourner,
ou tout au moins à attendre la fin de l'opéra pour n'en pas interrompre
l'action, mais il n'y eut pas moyen. Ils me firent entrer avec la
chanteuse qui jouait une des confidentes de Didon. Nous portions une
corbeille de fleurs surmontée d'une couronne, et je dus adresser à la
reine de Carthage ce discours qui me fut dicté par un de ces messieurs:
«Ma chère soeur, recevez ce tribut de la patrie reconnaissante qui vous
est offert par les mains de messieurs les capitouls.»
Madame Saint-Huberty se pinçait les lèvres pour garder son sang-froid.
Le public n'osait pas rire d'un hommage offert à la grande actrice,
quelque ridicule qu'il y eût à le présenter de cette manière; de sorte
qu'il se fit un moment de silence pendant lequel j'eus l'heureuse idée
de poser la couronne sur sa tête. Alors les applaudissements éclatèrent
de toutes parts et la pièce continua.
On donna une superbe fête d'adieux à madame Saint-Huberty. Hélas! je ne
la revis plus depuis ce temps[16]; elle quitta l'Opéra en 1790 et partit
avec la comte d'Entraigues qu'elle épousa à Lausanne. «Elle ne cessa
d'être une grande actrice que pour se placer parmi les grandes dames»,
comme a dit un écrivain du temps[17].
Cette grandeur, hélas! lui fut fatale: elle périt assassinée dans sa
maison de Barnner-Tearace, ainsi que le comte d'Entraigues; j'ai lu sur
cette malheureuse catastrophe plusieurs versions qui m'ont paru peu
exactes.
Lorsqu'on revient après dix ans d'absence, on doit s'attendre à trouver
les choses bien changées; surtout si une interruption de correspondance,
vous empêche de connaître les événements survenus pendant cet
intervalle. C'est ce qui m'arriva en 1812, à mon retour de l'étranger:
je ne pouvais faire un pas sans rencontrer un malheur; il semblait que
le sort les eût semés sur ma route. Triste moisson à recueillir!
Cette année 1812 devait m'être fatale; j'arrivais de Russie, où j'avais
vu mon existence se briser en si peu de temps. À peine entrée à
Francfort, j'appris la mort de cet oncle qui m'avait accueillie avec
tant de bienveillance, à mon passage, dix ans auparavant. Sa femme
l'avait suivi de près, et leur fortune était tombée dans la famille de
madame Fleury.
Arrivée à Metz, je trouvai mon père dans un état d'inertie complète. Il
est à remarquer que les hommes d'esprit et d'imagination finissent
souvent de cette manière, et, sans vouloir faire de comparaison, Monvel
et autres ont terminé ainsi une carrière brillante.
Ces malheurs étaient la suite de l'ordre immuable de la nature, qui nous
a destinés à subir des pertes douloureuses; mais comment prévoir celles
qui sont causées par la perversité des hommes.
Qui m'eût dit, lorsque j'assistai aux triomphes de madame Saint-Huberty,
lorsque je la voyais entourée d'hommages, excitant l'admiration de toute
la France, recevant des honneurs que jamais aucune artiste n'avait
obtenus avant elle, qui m'eût dit que cette reine des arts, qui avait
abdiqué la gloire pour devenir simplement une grande dame, périrait
victime des événements politiques et par la main d'un misérable qui la
sacrifia à sa propre sûreté? Car ce fut au moment où sa trahison allait
être découverte qu'il frappa le comte et la comtesse d'Entraigues, dont
il était l'homme de confiance.
Cette nouvelle me causa une bien vive douleur; le souvenir du temps que
j'avais passé près de madame Saint-Huberty, se retraçait à mon
imagination pour déchirer mon coeur.
Lorsque les communications furent rétablies, je fus à Londres, où
j'espérais obtenir des renseignements sur la cause qui avait provoqué ce
meurtre.
Toutes les versions se rapportaient sur le fait principal, aucune
n'était exacte sur les détails, qui semblaient enveloppés d'un mystère
impénétrable. On ne pouvait donc se livrer qu'à des conjectures. Je vis
madame Bellington, célèbre chanteuse à Londres, qui avait eu des
relations d'amitié avec ma tante. Je fus aussi à Grillon-Hôtel où
logeaient le comte et la comtesse, lorsqu'ils venaient à Londres. On n'y
savait non plus rien de positif. Ce fut long-temps après que le
rédacteur du _Monitor_, M. G., me fit lire un article de son journal où
les faits étaient exactement détaillés; il me permit de les traduire, et
je les joins ici.
On sait que le comte d'Entraigues était entièrement dévoué à la maison
de Bourbon; il avait servi dans les armées et portait la décoration de
l'ordre de Saint-Louis. Sa fortune était considérable avant la
révolution. Le comte était un homme d'esprit, d'une imagination ardente;
les premiers élans de la révolution de 1789 le trouvèrent dans les
rangs, à côté de Mirabeau. Né dans le Vivarais, le comte y avait été
nommé député de la noblesse; il se fit souvent remarquer au milieu des
grands orateurs de cette Assemblée constituante qui en comptait un si
grand nombre.
Lorsque les événements politiques prirent une tournure qui n'était plus
dans les opinions du comte, il quitta la France pour aller en Suisse. Ce
fut à Lausanne qu'il épousa madame Saint-Huberty, mais son mariage ne
fut déclaré qu'en 1797, après l'arrestation du comte à Trieste. C'est à
l'occasion de ce mariage que madame Saint-Huberty reçut le cordon de
l'Aigle-Noir, distinction qui n'avait encore été accordée qu'à
mademoiselle Quinault[18].
Le comte d'Entraigues fût à Venise en 1795. Nommé secrétaire d'ambassade
en Espagne, il ne quitta ce pays qu'à la paix. Il fut alors attaché à
l'ambassade de Russie. Il partit pour Vienne; mais, arrêtés sur la
route, ses papiers furent saisis, et on le renferma dans la citadelle de
Milan.
Napoléon, dit-on, avait trouvé dans ses papiers la preuve d'une
connivence avec Pichegru dans l'affaire de Moreau. Pour constater un
fait qui y était relatif, on avait besoin de la signature du comte; il
la refusa obstinément, bien qu'on eût mis sa liberté à ce prix.
Cependant il trouva le moyen de s'échapper de sa prison. On soupçonna le
général Kailmain d'avoir favorisé son évasion. Le comte vint ensuite à
Leybach et à Vienne en 1801.
Il était en grande intimité avec Fox, Grenville et Canning. On peut
penser d'après toutes ces liaisons, s'il pouvait manquer d'être entouré
de gens intéressés à épier ses moindres démarches, et à pénétrer ses
secrets en corrompant ses domestiques; c'est ce qui arriva pour ce
misérable Lorenzo, qui attenta aux jours de ses maîtres afin de cacher
sa trahison. Un émigré vénitien, espèce d'intrigant comme il s'en
rencontre malheureusement trop souvent, gagna ce valet de chambre à
force d'argent et de promesses; Lorenzo lui remettait les lettres
écrites et reçues par le comte[19], il les décachetait et gardait le
dessus. Quelques jours avant l'événement, on avait remarqué que deux
étrangers étaient venu chercher Lorenzo et l'avaient conduit dans un
_public house_ (espèce de café).
La famille était dans ce moment à Barnner-Tearace, habitation du comte,
dans le comté de Surry. La veille du jour fatal, il reçut des dépêches
scellées d'un cachet particulier, et qui nécessitaient son départ pour
Londres. Tout fut disposé pour le lendemain matin. Lorenzo voyant que
ses infidélités allaient être découvertes, frappa son maître de deux
coups de poignard qui le renversèrent baigné dans son sang sur les
marches de l'escalier; mais craignant qu'il ne respirât encore, il
remonta pour prendre un pistolet afin de l'achever, et courut à la
comtesse qu'il frappa dans la poitrine comme elle allait monter en
voiture; pour empêcher, sans doute, qu'elle ne le fit découvrir. Il
avait totalement perdu la tête, car, entendant le tumulte causé par cet
événement, il se servit du pistolet qu'il avait été chercher, pour se
brûler la cervelle. Le comte et la comtesse ne survécurent que quelques
heures.
Ce fut sous le ministère de lord Liverpool et de Castelreagh que se
passa cette cruelle catastrophe, dont les motifs furent un mystère
pendant fort longtemps. On se livra à différentes conjectures. L'émigré
dont le nom était vénitien, mais que l'on disait né en Suisse, fut
fortement soupçonné d'avoir été le provocateur de ce crime: il s'est
jeté par la fenêtre il y a peu d'années. C'est une consolation de croire
que le remords d'avoir causé tant de malheurs l'a conduit au suicide.