VII

Un tour de M. de Cazalès.--Je lui rends la pareille.--Un prince de

Rohan.--M. de Rolin, avocat-général au parlement de Grenoble.--Le comte

de Lacase.--Son mariage avec une grisette.--M. de Catelan,

avocat-général au parlement de Toulouse.

Madame Lemoine partit pour Paris et me fit promettre de la tenir au

courant de toutes les petites anecdotes de la société que nous voyions

habituellement; c'est à elle que mes lettres ont presque toujours été

adressées jusqu'en 1795.

À madame Lemoine-Dubarry, à Paris,

Toulouse, ... novembre 1780.

«Madame,

«Depuis que nous sommes revenus des eaux de Bagnères et que vous

êtes retournée à votre Paris, nous sommes tristes et maussades.

Nous n'avons plus ces aimables soirées à la campagne, où vous nous

entreteniez des plaisirs de la capitale, que nous autres, pauvres

provinciaux, n'avons qu'entrevue et que nous regardons comme la

terre promise. Je désirais bien revoir Paris avant que vous y

fussiez; mais jugez combien je le désire davantage à présent que

vous pouvez me rendre ce séjour plus agréable encore, par l'amitié

que vous voulez bien me témoigner et la réunion de votre société.

Si je ne suis pas dans l'âge où l'on se fait écouter, je suis déjà

dans celui où l'on peut apprécier les autres. Ce n'est qu'à Paris

que l'on rencontre les artistes distingués, et tout cet appareil de

fête et de cour. À propos de cour et de princes, puisque vous

voulez que je vous entretienne de tout ce qui se passe dans notre

cercle, il faut que je vous raconte le tour que m'a joué M. de

Cazalès, que je commence à aimer un peu plus cependant, parce qu'il

est fort aimable et fort gai; mais je dois dire en toute humilité

que s'il me fait rire, il s'amuse souvent aussi à mes dépens, et je

soupçonne qu'il me croit un peu niaise.

«Vous savez qu'on ne voit pas de prince en province, et quoique mon

oncle en ait élevé deux, j'en ai peu rencontré sur mon chemin. Il

me semblait donc qu'un prince devait être environné d'une suite

nombreuse, tout chamarré d'or et de croix et qu'il ne pouvait

marcher sans ce pompeux appareil. Il y a quelques jours M. de

Cazalès vint me dire d'un air de confidence que l'on attendait un

prince à Toulouse et qu'il viendrait chez M. de Grammont. Je voulus

savoir s'il ne m'avait pas fait une mystification, et je fus aux

informations. On m'assura que c'était la vérité.

«--Et comment donc ferai-je pour le voir?

«--Rien de plus facile, vous êtes souvent à la campagne avec votre

belle-mère: vous serez invitée ce jour là.

«En effet, nous arrivâmes le matin avec plusieurs autres dames et

nous montâmes après dîner dans notre chambre pour nous habiller.

Lorsque je descendis, il y avait déjà quelques personnes dans la

galerie du jardin. Je me plaçai en face de la porte, espérant

chaque fois que j'entendais du bruit qu'elle allait s'ouvrir avec

fracas et que je verrais arriver le prince et sa suite. Il y avait

près de moi un jeune officier qui me parlait toujours, m'ennuyait

beaucoup, et auquel je répondais avec distraction. Enfin ne pouvant

plus résister à mon impatience, je fus demander à M. de Cazalès

quand ce prince arriverait.--Eh! mais, vous causez avec lui depuis

que vous êtes descendue, me dit-il. Ce malencontreux officier était

un prince de la maison de Rohan, qui voyage avec son gouverneur. On

s'est joliment moqué de moi; il ne manquait que vous pour

m'achever, madame. Malgré cela, il me tarde bien de vous revoir,

car c'est vous qui animez tout, et je ne puis vous dire maintenant

qu'un triste adieu.

À la même.

«Ah! madame, si M. de Cazalès s'est moqué de moi, je le lui ai bien

rendu hier. Vous savez combien il est indolent, et vous savez aussi

qu'il courtise toutes les belles. Il avait, depuis quelques jours,

une de ces nouvelles épingles en petit médaillon de cristal dans

lequel on met des cheveux; on l'avait beaucoup plaisanté sur la

boucle blonde qu'il renfermait. Hier, assez tard, il s'amusait à

nous faire des tours de cartes, lorsque je me suis aperçue que les

cheveux avaient changé de couleur et qu'ils étaient devenus d'un

très beau noir. J'ai fait un signe à madame L***, qui, s'approchant

de lui, s'est écriée: «quoi! déjà?» Ce qu'il y a de charmant c'est

qu'il ne s'était pas douté du changement et qu'il ne pouvait

concevoir comment il s'était opéré[24]. Vous pensez si on l'a

plaisanté sur les tours qu'il ne savait pas prévoir et si j'ai pris

ma revanche de ses moqueries, pour mon prince de Rohan et sa suite.

Lui qui veut apprendre à escamoter, a trouvé un maître habile, mais

il ne le nommera pas.

À la même.

«Madame,

«Un nouvel arrivé (car il n'a nullement l'air d'un nouveau

débarqué), vient d'égayer un peu nos languissantes soirées. C'est

M. de Rolin de Savoie[25], avocat-général au parlement de Grenoble;

il a de l'esprit, de cet esprit qui vous plaît et qui n'est pas

celui de tout le monde. Il donne un tour original à tout ce qu'il

dit. Il faut que je vous raconte notre première entrevue, afin que

vous fassiez plus promptement connaissance avec lui. C'était non

pas _dans les horreurs d'une profonde nuit_, mais à la noce de M.

le comte de Lacase[26], ou pour mieux dire, à ses fiançailles; il

vient, comme vous le savez, d'épouser sa maîtresse, par respect

pour les moeurs. Il s'était cru obligé, ainsi que le M. de Moncade

de _l'École des bourgeois_, d'inviter toute la parenté de cette

petite grisette, et il aurait pu nous dire: «_C'est aujourd'hui que

je vous encanaille_,» car pour lui, il semblait enchanté. Nous

croyions nous trouver au moins avec une partie des personnes que

nous avons l'habitude de voir; mais il y avait très peu de femmes

de notre connaissance. Nous remarquâmes, en entrant, la future

mariée dansant avec le comte de Quélus, et nous aperçûmes toutes

ces figures hétéroclites assises autour de la salle: c'était bien

de véritables figures de tapisserie. Je fus m'asseoir à côté de ma

belle-mère; j'étais d'assez mauvaise humeur et je prévoyais que je

m'amuserais fort peu. En retournant la tête, je vis un monsieur que

je n'avais jamais rencontré nulle part; cela étonne en province, où

tout le monde se connaît. Sa figure me frappa, bien qu'elle n'eût

de remarquable que des yeux très spirituels et l'apparence d'un

homme de bonne compagnie; il avait l'air de ne connaître absolument

personne que le maître de la maison, et de chercher quelqu'un à qui

pouvoir adresser ses observations, comme il nous l'a dit depuis.

«--Oserais-je vous demander, madame, si c'est le jour ou le

lendemain du mariage?

«--C'est le jour de la signature du contrat, monsieur.

«--Et il y a un bal?

«--Mais comme vous le voyez.

«--Je vous demande pardon, je suis tout à fait neuf dans ce pays,

comme vous pouvez vous en apercevoir; c'est le marquis de Grammont

qui m'a amené du spectacle ici, et qui m'a laissé en me disant

qu'il allait revenir. J'ai rencontré cette dame, me dit-il, en me

montrant la fiancée qui était tout en blanc, presqu'en costume de

mariée; elle était suivie de la famille: cela ressemblait à la noce

de l'opéra du _Déserteur_. Me trouvant près d'elle au bas de

l'escalier, je me suis empressé de lui offrir la main; mais elle

n'a jamais voulu l'accepter, et m'a forcé de monter devant elle. Il

a fallu céder malgré ma résistance, et depuis ce moment je suis à

chercher quelqu'un qui ait assez d'indulgence pour me mettre au

fait; car je crains de faire encore quelque gaucherie.

«L'air dont il nous parlait était si comiquement niais et faisait

un tel contraste avec son sourire malin, que je me mis à rire comme

une folle, et dès ce moment, la confiance s'établit entre nous. Ma

belle-mère lui raconta qu'on avait persuadé à ce pauvre M. de

Lacase, qu'il avait séduit cette jeune personne (qui du reste était

fort jolie), que pour l'acquit de sa conscience, il devait

l'épouser; et qu'il s'y était prêté de la meilleure grâce du monde,

malgré les conseils de ses amis et l'opposition de ses parents.

Mais comme il était bien d'âge à savoir la sottise qu'il faisait,

on avait fini par en rire.

«Toutes les réparties de M. de Rolin, toutes ses remarques étaient

d'une finesse et d'une originalité charmantes. Enfin, cette soirée

où nous croyions nous ennuyer à mourir, a été une des plus gaies

que nous ayons passées depuis votre départ.

«M. de Savoie a été présenté dans les premières maisons de la

ville; mais autant qu'il le peut, il passe ses soirées avec nous,

ainsi que M. de Catelan[27]; il doit bien, dit-il, cette

reconnaissance à l'hospitalité que nous lui avons accordée, lors de

notre première rencontre. Lui et mon père se conviennent beaucoup.

«Louise Fleury.»

Souvenirs d'une actrice (1/3) · 第 13 / 30 题