Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry.--Madame Diot et
madame Lemoine-Dubarry.--Leur entrevue avec le comte Guillaume.--La
famille des Dubarry à Toulouse.--Leur train de vie.--Anecdotes.
Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle
mes relations ont été le plus intimes. Je dois donner aussi quelques,
détails sur cette dame et sa famille.
Lorsque le comte Jean Dubarry, que l'on appelait _le Roué_, eut rêvé sa
fortune et celle de sa famille en faisant épouser à son frère la
maîtresse de Louis XV, il le fit venir d'une petite ville du Languedoc
où il végétait ainsi que mademoiselle Chon, leur soeur. Toute la parenté
accourut à Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande à
cette fortune inespérée. Le comte d'Argicourt fut le seul qui ne voulut
rien lui devoir, aussi l'appelait-on dans sa famille le comte
_d'Argent-court_. Il resta simple officier et n'en fut que plus estimé.
Mademoiselle Chon fut placée auprès de la favorite pour lui servir de
guide. Elle avait de l'esprit d'intrigue, des manières distinguées, et
ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien
voulu les faire adopter à son élève, du moins en public. Mais ses
conseils furent peu suivis en ce point.
Le comte Guillaume, bonhomme _tout rond_, comme il le disait souvent
lui-même[7], avait conservé l'accent du pays dans toute sa pureté. On
sait qu'après son mariage il dut quitter Paris. Il eut cependant la
liberté d'y revenir au bout de quelques années. Il habitait un fort bel
hôtel qu'il avait acheté dans la rue de Bourgogne, recevait beaucoup de
monde, car on y faisait bonne chère, et c'était bien le cas de dire:
Et c'est son cuisinier à qui l'on rend visite.
Il ne se doutait guère qu'il avait près de sa maison deux parentes dont
il ignorait l'existence. Leur mère avait épousé un comte Dubarry, qui
mourut lorsque la cadette de ses filles était encore en bas âge. Cette
dame, prévoyant qu'elle ne pourrait les élever avec le peu de bien qui
lui restait, se décida à se remarier avec un commerçant nommé M.
Lemoine. Ils étaient dans l'aisance, et sa plus jeune fille reçut une
éducation distinguée; mais la fortune les trahit de nouveau, ils furent
ruinés par une faillite. Le mari survécut peu à ce malheur, et sa femme
le suivit de près, laissant leurs enfants sans autre ressource que leur
travail; car l'aînée, qui avait fait un assez mauvais mariage, avait
perdu son mari par un accident, il fut tué à la chasse.
Ce fut à elle que sa mère mourante légua sa jeune soeur; madame Diot
l'aimait comme son enfant. Elles établirent un petit commerce de
lingerie; elles n'avaient pas même de magasin, et travaillaient chez
elles.
Quoique ces dames vécussent fort retirées, elles apprirent cependant le
changement de fortune arrivé dans la famille, et surent que ce grand
hôtel qui faisait face à leur humble habitation, appartenait à un comte
Dubarry[8].
Madame Diot résolut de le voir, bien qu'elle craignît que cette fortune
subite ne l'empêchât de les avouer pour ses parentes, car elle
connaissait assez le monde pour savoir que la pauvreté est rarement bien
accueillie par la richesse. _Argent sèche souvent le coeur_. Elle cacha
sa démarche à sa jeune soeur, dont le caractère noble et fier se serait
révolté à cette pensée. Elle se présenta chez le comte Guillaume et lui
demanda un entretien particulier. Madame Diot avait un air ouvert et
franc qui prévenait en sa faveur. Après s'être fait connaître, et voyant
après un moment de conversation qu'elle avait affaire à un très bon
parent, elle réclama son appui et le mit au fait de sa position.
«Ma pauvre soeur, lui dit-elle, que ma mère m'a confiée à son lit de
mort, a reçu une éducation qui la met au-dessus de notre humble fortune.
Elle a vécu dans l'aisance, et je souffre de la voir maintenant
travailler tous les jours, et quelquefois bien avant dans la nuit, pour
subvenir à notre existence. Elle me cache sa peine; mais je vois souvent
des larmes dans ses yeux et cela m'arrache le coeur. Si l'on pouvait la
placer auprès de quelque jeune dame, son charmant caractère, ses
manières aimables lui auraient bientôt assuré la bienveillance de ceux
près desquels elle vivrait. Ce serait une grande douleur pour moi de me
séparer d'elle; mais enfin si c'était pour le bonheur de ma soeur je la
supporterais avec courage.» Le comte fut touché de ce dévoûment et se
sentit entraîné vers ses pauvres cousines. «Laissez-moi jusqu'à demain,
dit-il à madame Diot, je réfléchirai sur le parti le meilleur à prendre.
Disposez votre soeur à me recevoir, j'irai vous voir dans la matinée.»
À son retour chez elle, madame Diot ne put contenir sa joie et
s'empressa de faire part de son espoir à sa soeur, qui ne vit pas les
choses sous le même aspect. «Me séparer de toi, vivre avec des gens que
je ne connaîtrais pas, et sous leur dépendance. Il est si rare de
trouver des coeurs généreux qui vous comprennent. Ah! j'aime bien mieux
mon obscurité, rester auprès de ma soeur et travailler avec elle.»
Elles discutèrent sur ce sujet bien avant dans la nuit. Le comte, de son
côté, avait réfléchi et son plan était formé. Il vint comme il l'avait
annoncé faire une visite à ses parentes. Il était impatient de voir
cette jeune soeur dont on lui avait fait un portrait si séduisant et ne
le trouva point flatté. Tant de modestie, tant de noblesse, ce je ne
sais quoi qui attire la confiance, le disposa entièrement pour elle.
«Écoutez, leur dit-il, vous répugnez à être dépendantes et vous avez
raison. Nous sommes dans une position de fortune qui nous permet
d'assurer un sort à ceux de notre famille qui ont peu de ressources. Les
bienfaits d'un parent ne doivent point humilier; voici ce que j'ai à
vous proposer: Je passe l'hiver à Paris et l'été en Languedoc, venez
habiter ma maison, vous en ferez les honneurs. Ce sera le moyen de la
rendre plus agréable et de vous voir à la place qui vous convient.
Mademoiselle Lemoine hésitait, faisait des objections, mais elles furent
bientôt détruites par la bonhomie et le ton de franchise de ce bon
Guillaume. Il fut convenu qu'elles partiraient pour Toulouse, où le
comte les précéderait afin de les y établir convenablement.
Un changement de fortune si rapide aurait pu être interprété à Paris
d'une manière défavorable pour ces dames. Il fut convenu que
mademoiselle Dubarry arriverait sous ce nom à Toulouse, mais on y
joignait presque toujours celui de Lemoine[9], que sa soeur était
accoutumée à lui donner.
Mademoiselle Dubarry était une fort belle personne, brune piquante; ses
grands yeux fendus en amande étaient surmontés de deux arcs d'ébène qui
semblaient dessinés avec un pinceau; une jolie bouche, des dents d'une
blancheur éblouissante, et dans sa tournure, dans sa démarche, dans son
regard quelque chose de noble qui imposait. On peut penser que cet
extérieur, relevé encore par une élégance de bon goût, devait ajouter à
tous ces avantages. Aussi son arrivée fit-elle une grande sensation dans
la villa de Toulouse. Le comte avait établi sa maison sur un pied
magnifique, ainsi que sa charmante habitation à la campagne. Tout le
monde brigua la faveur d'être présenté aux dames Dubarry, et leur hôtel
devint bientôt un des plus agréables de Toulouse, où il y avait alors un
Parlement, des capitouls et une grande réunion de noblesse. Les Dubarry
y donnaient un peu de mouvement par leur luxe. Cette famille comprenait
trois réunions fort distinctes l'une de l'autre, celle du comte
Jean[10], celle du comte Guillaume, et celle des soeurs. Ils n'allaient
guère les uns chez les autres que lorsque quelque solennité de famille
les réunissait.
La société de madame Lemoine était la plus agréable, mais peu de femmes
voulurent y venir; ce nom du mari de la favorite les éloignait toutes.
Alors madame Dubarry eut le bon esprit de faire son choix dans une autre
classe. Les artistes les plus distingués en faisaient partie et ne
contribuaient pas peu à la rendre agréable[11].
Le comte Jean Dubarry fut celui de la famille qui accueillit le mieux
ses cousines. Il ne manquait à aucune des soirées de son frère,
lorsqu'il était à Toulouse, où il continuait les magnificences de la
Cour. Sa maison du quartier Saint-Sernin était l'objet de la curiosité
des étrangers. Le comte avait fait venir des ouvriers de Paris pour la
construire. Quand elle fut presque finie, il ne la trouva pas à son gré
et la fit jeter à bas pour la recommencer de nouveau. Les jardins
étaient superbes, et dans le milieu d'un beau parc était un temple
consacré aux Muses. On y donnait des soirées de musique; il venait
souvent à cet effet des chanteurs les plus célèbres de la capitale. Dans
le lointain on apercevait une chapelle gothique; et là, un abbé, espèce
mécanique fort ingénieuse, s'avançait pour ouvrir la porte aux
visiteurs. Tous les meubles de la maison avaient été fabriqués à Paris
et transportés à grands frais. On avait placé dans un joli boudoir le
portrait de la femme du comte. Elle était peinte dans une glace, étendue
sur un canapé dont la répétition se trouvait devant ce miroir. Le comte
Dubarry était déjà vieux lorsqu'il épousa une jeune demoiselle noble,
sans fortune, mademoiselle de Montoussain. Mais elle habitait toujours
Paris sous la protection de M. de Calonne, disait-on[12].
Lorsque le comte passait l'hiver à Toulouse, il y donnait de superbes
bals. Un jour de carnaval, il pensa que vers une heure on aurait envie
d'aller à celui du théâtre; et avant que personne en eût parlé, il fit
ouvrir une grande pièce remplie de dominos et de costumes les plus
élégants. Les dames n'eurent qu'à choisir celui qui leur convenait le
mieux.
Il allait souvent à Aiguillon, dans la terre du duc, où s'était retirée
madame Dubarry après la mort de Louis XV. On y donnait des fêtes très
brillantes[13].
Le comte Guillaume Dubarry était, comme je l'ai dit, un homme excellent,
il ne manquait pas de courage lorsqu'il fallait accomplir un trait
d'humanité.
Dans une révolte, une femme du peuple frappa à la joue l'un des
magistrats. On arrêta cette malheureuse, on la conduisit à
l'hôtel-de-ville, on fit son procès et on la condamna à mort. Cette
nouvelle se répandit parmi le peuple et il déclara qu'il se ferait
massacrer plutôt que de laisser exécuter cet affreux arrêt. Le comte
Guillaume, instruit de ce qui se passait, monte en voiture, pénètre dans
l'hôtel-de-ville, entre dans la prison et enlève aux capitouls la
victime qu'ils allaient sacrifier, la transporte dans son carrosse et,
après lui avoir donné quelque argent, lui fait quitter Toulouse. Depuis
ce temps le comte Guillaume fut adoré dans sa ville natale.