III

Le comte Jean Dubarry et le comte Guillaume Dubarry.--Madame Diot et

madame Lemoine-Dubarry.--Leur entrevue avec le comte Guillaume.--La

famille des Dubarry à Toulouse.--Leur train de vie.--Anecdotes.

Madame Lemoine-Dubarry est, avec Julie Talma, la personne avec laquelle

mes relations ont été le plus intimes. Je dois donner aussi quelques,

détails sur cette dame et sa famille.

Lorsque le comte Jean Dubarry, que l'on appelait _le Roué_, eut rêvé sa

fortune et celle de sa famille en faisant épouser à son frère la

maîtresse de Louis XV, il le fit venir d'une petite ville du Languedoc

où il végétait ainsi que mademoiselle Chon, leur soeur. Toute la parenté

accourut à Toulouse, et chacun prit une part plus ou moins grande à

cette fortune inespérée. Le comte d'Argicourt fut le seul qui ne voulut

rien lui devoir, aussi l'appelait-on dans sa famille le comte

_d'Argent-court_. Il resta simple officier et n'en fut que plus estimé.

Mademoiselle Chon fut placée auprès de la favorite pour lui servir de

guide. Elle avait de l'esprit d'intrigue, des manières distinguées, et

ne ressemblait pas en cela au reste de la famille. Elle aurait bien

voulu les faire adopter à son élève, du moins en public. Mais ses

conseils furent peu suivis en ce point.

Le comte Guillaume, bonhomme _tout rond_, comme il le disait souvent

lui-même[7], avait conservé l'accent du pays dans toute sa pureté. On

sait qu'après son mariage il dut quitter Paris. Il eut cependant la

liberté d'y revenir au bout de quelques années. Il habitait un fort bel

hôtel qu'il avait acheté dans la rue de Bourgogne, recevait beaucoup de

monde, car on y faisait bonne chère, et c'était bien le cas de dire:

Et c'est son cuisinier à qui l'on rend visite.

Il ne se doutait guère qu'il avait près de sa maison deux parentes dont

il ignorait l'existence. Leur mère avait épousé un comte Dubarry, qui

mourut lorsque la cadette de ses filles était encore en bas âge. Cette

dame, prévoyant qu'elle ne pourrait les élever avec le peu de bien qui

lui restait, se décida à se remarier avec un commerçant nommé M.

Lemoine. Ils étaient dans l'aisance, et sa plus jeune fille reçut une

éducation distinguée; mais la fortune les trahit de nouveau, ils furent

ruinés par une faillite. Le mari survécut peu à ce malheur, et sa femme

le suivit de près, laissant leurs enfants sans autre ressource que leur

travail; car l'aînée, qui avait fait un assez mauvais mariage, avait

perdu son mari par un accident, il fut tué à la chasse.

Ce fut à elle que sa mère mourante légua sa jeune soeur; madame Diot

l'aimait comme son enfant. Elles établirent un petit commerce de

lingerie; elles n'avaient pas même de magasin, et travaillaient chez

elles.

Quoique ces dames vécussent fort retirées, elles apprirent cependant le

changement de fortune arrivé dans la famille, et surent que ce grand

hôtel qui faisait face à leur humble habitation, appartenait à un comte

Dubarry[8].

Madame Diot résolut de le voir, bien qu'elle craignît que cette fortune

subite ne l'empêchât de les avouer pour ses parentes, car elle

connaissait assez le monde pour savoir que la pauvreté est rarement bien

accueillie par la richesse. _Argent sèche souvent le coeur_. Elle cacha

sa démarche à sa jeune soeur, dont le caractère noble et fier se serait

révolté à cette pensée. Elle se présenta chez le comte Guillaume et lui

demanda un entretien particulier. Madame Diot avait un air ouvert et

franc qui prévenait en sa faveur. Après s'être fait connaître, et voyant

après un moment de conversation qu'elle avait affaire à un très bon

parent, elle réclama son appui et le mit au fait de sa position.

«Ma pauvre soeur, lui dit-elle, que ma mère m'a confiée à son lit de

mort, a reçu une éducation qui la met au-dessus de notre humble fortune.

Elle a vécu dans l'aisance, et je souffre de la voir maintenant

travailler tous les jours, et quelquefois bien avant dans la nuit, pour

subvenir à notre existence. Elle me cache sa peine; mais je vois souvent

des larmes dans ses yeux et cela m'arrache le coeur. Si l'on pouvait la

placer auprès de quelque jeune dame, son charmant caractère, ses

manières aimables lui auraient bientôt assuré la bienveillance de ceux

près desquels elle vivrait. Ce serait une grande douleur pour moi de me

séparer d'elle; mais enfin si c'était pour le bonheur de ma soeur je la

supporterais avec courage.» Le comte fut touché de ce dévoûment et se

sentit entraîné vers ses pauvres cousines. «Laissez-moi jusqu'à demain,

dit-il à madame Diot, je réfléchirai sur le parti le meilleur à prendre.

Disposez votre soeur à me recevoir, j'irai vous voir dans la matinée.»

À son retour chez elle, madame Diot ne put contenir sa joie et

s'empressa de faire part de son espoir à sa soeur, qui ne vit pas les

choses sous le même aspect. «Me séparer de toi, vivre avec des gens que

je ne connaîtrais pas, et sous leur dépendance. Il est si rare de

trouver des coeurs généreux qui vous comprennent. Ah! j'aime bien mieux

mon obscurité, rester auprès de ma soeur et travailler avec elle.»

Elles discutèrent sur ce sujet bien avant dans la nuit. Le comte, de son

côté, avait réfléchi et son plan était formé. Il vint comme il l'avait

annoncé faire une visite à ses parentes. Il était impatient de voir

cette jeune soeur dont on lui avait fait un portrait si séduisant et ne

le trouva point flatté. Tant de modestie, tant de noblesse, ce je ne

sais quoi qui attire la confiance, le disposa entièrement pour elle.

«Écoutez, leur dit-il, vous répugnez à être dépendantes et vous avez

raison. Nous sommes dans une position de fortune qui nous permet

d'assurer un sort à ceux de notre famille qui ont peu de ressources. Les

bienfaits d'un parent ne doivent point humilier; voici ce que j'ai à

vous proposer: Je passe l'hiver à Paris et l'été en Languedoc, venez

habiter ma maison, vous en ferez les honneurs. Ce sera le moyen de la

rendre plus agréable et de vous voir à la place qui vous convient.

Mademoiselle Lemoine hésitait, faisait des objections, mais elles furent

bientôt détruites par la bonhomie et le ton de franchise de ce bon

Guillaume. Il fut convenu qu'elles partiraient pour Toulouse, où le

comte les précéderait afin de les y établir convenablement.

Un changement de fortune si rapide aurait pu être interprété à Paris

d'une manière défavorable pour ces dames. Il fut convenu que

mademoiselle Dubarry arriverait sous ce nom à Toulouse, mais on y

joignait presque toujours celui de Lemoine[9], que sa soeur était

accoutumée à lui donner.

Mademoiselle Dubarry était une fort belle personne, brune piquante; ses

grands yeux fendus en amande étaient surmontés de deux arcs d'ébène qui

semblaient dessinés avec un pinceau; une jolie bouche, des dents d'une

blancheur éblouissante, et dans sa tournure, dans sa démarche, dans son

regard quelque chose de noble qui imposait. On peut penser que cet

extérieur, relevé encore par une élégance de bon goût, devait ajouter à

tous ces avantages. Aussi son arrivée fit-elle une grande sensation dans

la villa de Toulouse. Le comte avait établi sa maison sur un pied

magnifique, ainsi que sa charmante habitation à la campagne. Tout le

monde brigua la faveur d'être présenté aux dames Dubarry, et leur hôtel

devint bientôt un des plus agréables de Toulouse, où il y avait alors un

Parlement, des capitouls et une grande réunion de noblesse. Les Dubarry

y donnaient un peu de mouvement par leur luxe. Cette famille comprenait

trois réunions fort distinctes l'une de l'autre, celle du comte

Jean[10], celle du comte Guillaume, et celle des soeurs. Ils n'allaient

guère les uns chez les autres que lorsque quelque solennité de famille

les réunissait.

La société de madame Lemoine était la plus agréable, mais peu de femmes

voulurent y venir; ce nom du mari de la favorite les éloignait toutes.

Alors madame Dubarry eut le bon esprit de faire son choix dans une autre

classe. Les artistes les plus distingués en faisaient partie et ne

contribuaient pas peu à la rendre agréable[11].

Le comte Jean Dubarry fut celui de la famille qui accueillit le mieux

ses cousines. Il ne manquait à aucune des soirées de son frère,

lorsqu'il était à Toulouse, où il continuait les magnificences de la

Cour. Sa maison du quartier Saint-Sernin était l'objet de la curiosité

des étrangers. Le comte avait fait venir des ouvriers de Paris pour la

construire. Quand elle fut presque finie, il ne la trouva pas à son gré

et la fit jeter à bas pour la recommencer de nouveau. Les jardins

étaient superbes, et dans le milieu d'un beau parc était un temple

consacré aux Muses. On y donnait des soirées de musique; il venait

souvent à cet effet des chanteurs les plus célèbres de la capitale. Dans

le lointain on apercevait une chapelle gothique; et là, un abbé, espèce

mécanique fort ingénieuse, s'avançait pour ouvrir la porte aux

visiteurs. Tous les meubles de la maison avaient été fabriqués à Paris

et transportés à grands frais. On avait placé dans un joli boudoir le

portrait de la femme du comte. Elle était peinte dans une glace, étendue

sur un canapé dont la répétition se trouvait devant ce miroir. Le comte

Dubarry était déjà vieux lorsqu'il épousa une jeune demoiselle noble,

sans fortune, mademoiselle de Montoussain. Mais elle habitait toujours

Paris sous la protection de M. de Calonne, disait-on[12].

Lorsque le comte passait l'hiver à Toulouse, il y donnait de superbes

bals. Un jour de carnaval, il pensa que vers une heure on aurait envie

d'aller à celui du théâtre; et avant que personne en eût parlé, il fit

ouvrir une grande pièce remplie de dominos et de costumes les plus

élégants. Les dames n'eurent qu'à choisir celui qui leur convenait le

mieux.

Il allait souvent à Aiguillon, dans la terre du duc, où s'était retirée

madame Dubarry après la mort de Louis XV. On y donnait des fêtes très

brillantes[13].

Le comte Guillaume Dubarry était, comme je l'ai dit, un homme excellent,

il ne manquait pas de courage lorsqu'il fallait accomplir un trait

d'humanité.

Dans une révolte, une femme du peuple frappa à la joue l'un des

magistrats. On arrêta cette malheureuse, on la conduisit à

l'hôtel-de-ville, on fit son procès et on la condamna à mort. Cette

nouvelle se répandit parmi le peuple et il déclara qu'il se ferait

massacrer plutôt que de laisser exécuter cet affreux arrêt. Le comte

Guillaume, instruit de ce qui se passait, monte en voiture, pénètre dans

l'hôtel-de-ville, entre dans la prison et enlève aux capitouls la

victime qu'ils allaient sacrifier, la transporte dans son carrosse et,

après lui avoir donné quelque argent, lui fait quitter Toulouse. Depuis

ce temps le comte Guillaume fut adoré dans sa ville natale.

Souvenirs d'une actrice (1/3) · 第 10 / 30 题