Madame Lemoine-Dubarry.--Le comte Guillaume Dubarry.--Julie Talma.--Son
amitié pour moi.--La société de Julie Talma.--Les biographies de
Talma.--Henri VIII et Charles IX.--La fortune de Julie Talma et l'usage
qu'elle en faisait.--Commencements de Talma.--Révolution dans le costume
tragique.--La garde-robe de ce grand acteur.
J'aurai plus d'une fois occasion de parler de mademoiselle d'Arros, et
j'anticipe sur les dates pour faire connaître tout d'abord deux autres
personnes dont le nom se reproduira souvent dans ces Souvenirs.
Lorsque je vins pour la deuxième fois à Paris, en 1790, les
circonstances voulurent que je me trouvasse jetée parmi toutes les
notabilités de l'époque, par mes liaisons avec deux femmes aimables qui
réunissaient chez elles ce que la capitale renfermait de personnes
devenues célèbres dans les genres les plus opposés. La première était
madame Lemoine-Dubarry; la seconde était Julie Talma, première femme de
ce grand acteur, qui divorça avec elle pour épouser madame
Petit-Vanhove.
Tout le monde connaît les Dubarry par les écrits sans nombre qui ont été
publiés sur cette famille; tout le monde sait que le comte Jean Dubarry
avait fait épouser la favorite à son frère, le comte Guillaume; mais
tout le monde ne sait pas que ce mari avait été consolé dans sa
mésaventure par une femme intéressante qui est restée son amie dans les
moments affreux, dont il ne faudrait rappeler le souvenir que pour les
actes de dévoûment qu'ils ont souvent fait naître.
Au commencement de la terreur, le comte Guillaume fut enfermé à
Sainte-Pélagie; il était plus infirme que vieux, Madame Lemoine voulut
le suivre dans sa prison. Elle l'aida à supporter ses maux avec ce
courage admirable que tant de femmes ont déployé dans ces affreux
moments. Le comte eut le bonheur d'échapper à l'échafaud. Devenu libre
par la mort de madame Dubarry, il épousa celle à laquelle il devait plus
que sa vie; elle était d'ailleurs sa parente, comme je le dirai plus
tard.
Julie et madame Lemoine forment dans mes souvenirs deux des épisodes les
plus intéressants, non seulement parce que ces dames furent célèbres
sous plus d'un titre, mais parce qu'elles ont échappé aux auteurs
contemporains, dont la plupart ne cherchent les noms qu'afin d'ajouter
du scandale au scandale.
Une femme célèbre par son esprit, par ses liaisons avec ce qu'il y a eu
de plus remarquable dans la société d'alors, par le nom qu'elle a porté,
par ses malheurs même, Julie Talma enfin mérite qu'on la rappelle avec
plus de vérité et de justice qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
Si je dois en juger par quelques fragments que j'ai lus sur elle, peu de
personnes en ont une juste idée. Mon intimité avec elle m'a mise à même
de conserver des documents précieux sur cette femme intéressante: c'est
d'elle-même que je tiens les détails qui ont rapport à ses premiers pas
dans ce monde où elle a brillé à plus d'un titre. Depuis sa séparation
et après son divorce avec Talma, je l'ai peu quittée, et j'ai été témoin
de tous les faits dont je parle.
Je n'ai connu Julie qu'en 1791; elle était mariée depuis un an. Ma
parenté avec madame Saint-Huberty, qu'elle avait beaucoup connue, lui
inspira un vif intérêt pour moi. Ce fut presque sous ses auspices que
j'entrai dans un monde dont je n'avais encore nulle idée. Nos relations
devinrent plus intimes, lorsqu'elle éprouva de grands chagrins. Julie
avait pour moi le sentiment d'une soeur. Malgré la disproportion de nos
âges, le besoin d'épancher son coeur la rendait plus communicative, et sa
conversation était tellement attachante, que ce qu'elle me racontait se
gravait dans mon esprit. Elle pouvait penser tout haut avec une jeune
femme qui lui était dévouée, et près de laquelle elle rencontrait plus
de sympathie que dans celles de sa société, occupées de leurs plaisirs
ou des événements d'alors. Je ne tenais qu'une bien petite place dans ce
monde brillant qu'on ne reverra plus; il prit bientôt pour moi un aspect
plus réel, et sans y jouer un rôle important je me trouvai bien près de
ceux qui ne vivent maintenant que dans l'histoire. _«Les grands hommes
disparaissent et le monde va toujours,»_ a dit lord Byron. Je fus
froissée comme les autres par les bouleversements qui se succédèrent
avec une effrayante rapidité, et cependant ce temps forme, dans les
souvenirs de ma vie; un des épisodes que j'aime le plus à me rappeler;
il reste un fond de jeunesse dans le coeur qui nous fait parfois
illusion. En relisant des pages écrites après un si long temps, l'on se
trouve porté au moment où on les traçait; on oublie la distance qui nous
en sépare, et l'on se surprend à éprouver les mêmes sentiments qui nous
agitaient alors. Ce qu'on aime toujours, c'est à revoir les lieux où
chaque objet vous rappelle un événement de votre vie, où l'objet le plus
indifférent pour les autres est un soutenir du coeur qui se rattache à
ceux que vous avez aimés, et qui ne sont plus. Combien de fois j'ai
désiré pouvoir parcourir cette maison de la rue Chantereine! Je croirais
y voir errer les ombres de ceux que j'y rencontrais, et assister encore
à ces charmantes causeries de Roucher, Lavoisier, Condorcet,
Marie-Joseph Chénier, Roger-Ducos, Vergniaud et tant d'autres. Cette
maison mériterait de devenir historique par les hôtes qui l'ont habitée.
C'est surtout dans l'âge mûr que ces souvenirs acquièrent plus de prix.
Il semble que le temps qui s'éloigne si rapidement nous fasse sentir le
besoin de fixer dans notre mémoire ces dates vivantes qui nous remettent
sur la trace des époques. Ce qui nous semblait peu important alors,
prend un nouvel intérêt des événements qui se sont succédés. On vieillit
avec le temps, mais on marche avec le siècle.
On a toujours désigné la première femme de Talma par le nom de Julie,
pour la distinguer de la seconde, qui a brillé sur la scène du
Théâtre-Français. La première a été célèbre par son esprit, ses qualités
et la société qui se réunissait chez elle. Il est à remarquer que
lorsque l'on a voulu associer son nom aux nombreuses biographies de son
mari, ce n'a jamais été que d'une manière inexacte ou malveillante qu'on
l'a citée. Il y a bien des faits qu'on pourrait ajouter, bien d'autres
qu'on pourrait rectifier sur Talma, ce Napoléon de la scène[5], qui eut
plus d'un point de ressemblance avec le héros du siècle, ne fût-ce que
par le divorce; à cela près que l'empereur voulait un héritier de son
nom, et Talma en avait deux, Charles-Neuf et Henri-Huit, venus jumeaux
au monde; ce qui prouve victorieusement contre ceux qui ont voulu donner
à Julie vingt ans de plus que son mari. L'on nomma ces deux enfants du
nom des rôles que leur père avait créés avec un grand succès, Henri VIII
et Charles IX. On a souvent cité la fortune de madame Talma; c'est la
seule chose dont on se soit souvenu d'une manière positive. Elle avait
quarante mille livres de rente. C'est la vérité; mais elle en faisait un
si noble usage... Ah! s'il doit être beaucoup pardonné à celle qui a
beaucoup aimé, c'est surtout à la femme dont la bienfaisance et le
dévoûment dans nos temps de malheurs ont bien dû effacer la trace d'un
péché originel commis par plus d'une Eve, qui n'avait pas autant de
motifs pour se faire absoudre.
Julie eût été l'Aspasie de son siècle, si ce siècle eût ressemblé à
celui de Périclès. Elle n'avait point la beauté de cette femme célèbre,
mais elle en possédait l'esprit et la grâce. Le charme qu'elle répandait
autour d'elle attirait tout ce qu'il y avait de marquant à la cour et à
la ville, et l'on briguait l'avantage d'être admis dans son cercle.
Les premiers essais de ce jeune homme qui devait être un jour un grand
acteur et le Roscius de l'époque, avaient enchanté Julie, dont l'esprit,
rempli de poésie, comprenait si bien les arts. De l'admiration à la
passion, l'espace fut bientôt franchi. Elle employa son influence à lui
faire des amis de tous les jeunes auteurs qui composaient son cercle, et
qui devaient eux-mêmes aspirer à une brillante carrière, si la
Révolution n'eût pas arrêté ces talents poétiques chez les uns pour
tourner leur esprit vers la politique, et si la crainte de la faux
révolutionnaire n'eût réduit les autres au silence.
Depuis 1789, la société de Julie se composait en grande partie de ceux
que l'on a depuis nommés les _Girondins_, dénomination que l'on donnait
non-seulement aux députés de la Gironde, mais à tous les hommes d'esprit
qui étaient d'une opinion modérée. Vergniaud, Louvet, Roger-Ducos,
Roland, Condorcet, etc., se rencontraient chez Julie, ainsi que beaucoup
de gens de lettres et de savants, Millin, Lenoir que l'on nommait alors
_le beau Lenoir_, le poète Lebrun, Ducis, Legouvé, Bitaubé, Marie-Joseph
Chénier, Lemercier, Giry-Dupré, Saint-Albin, Souques, Riouffe, Champfort
et beaucoup d'artistes, David, Garat et autres dont il sera question
dans le cours de ces Souvenirs.
Cette société avait beaucoup contribué à mettre le talent de Talma dans
un jour favorable. Sans cela, il eût peut être été long-temps à percer,
Chénier, Ducis, Lemercier et Legouvé sont ceux qui ont le plus
particulièrement travaillé à ouvrir devant Talma la brillante carrière
qu'il a parcourue; mais avant eux, David, car c'est d'après les conseils
de ce célèbre peintre, que Talma a été le premier à s'affranchir de
l'usage ridicule de la poudre, des hanches, des chapeaux à plumes, et de
mille autres absurdités adoptées par ses prédécesseurs. Il fut secondé
par les antiquaires et les savants. Ses propres recherches sur les
Grecs, les Romains et les monuments du moyen-âge, le mirent à même de se
créer une garde-robe remarquable par son exactitude. Ses cuirasses, ses
casques, ses armes étaient du plus grand prix. Julie ne croyait pouvoir
faire un meilleur usage de sa fortune, qu'en secondant son mari dans
tout ce qui pouvait contribuer à le faire paraître avec avantage. La
grande galerie de sa maison n'était meublée que de yatagans turcs, de
flèches indiennes, de casques gaulois, de poignards grecs; ces trophées
d'armes étaient tous suspendus aux murailles.
Peu de femmes possédaient à un aussi haut degré que madame Talma, un
style aimable et exempt de prétention. Elle donnait du charme au plus
petit billet. L'on aurait pu la comparer à madame de Sévigné, écrivant
dans notre siècle. Mais une de ses qualités les plus précieuses, c'était
son âme ardente pour ses amis. Elle s'exposait, pour eux, dans un temps
où les vertus étaient des crimes. Combien de fois ne l'a-t-on pas vue,
elle si indolente pour son propre compte, courir tout Paris pour servir
des proscrits? Elle était souvent fort mal accueillie dans les bureaux,
car les amis d'hier n'étaient quelquefois plus ceux d'aujourd'hui; mais
elle ne se rebutait pas, et sa persévérance finissait par obtenir ce
qu'elle avait sollicité. Enfin, c'était un de ces êtres trop rares sur
la terre, et dont il faut honorer la mémoire, lorsqu'on a eu le bonheur
de les y rencontrer[6].