NOTRE VOISIN LE SIAM

L'entente cordiale avec l'Angleterre a amené, comme conséquence directe,

l'entente cordiale avec le Piani. La semaine dernière, un fait s'est

passé, presque inaperçu dans le brouhaha politique, et cependant

d'importance. Le Siam nous a rendu une partie de ces provinces du Grand

Lac, qui appartinrent au Cambodge, notre protégé, et qui lui avaient été

ravies par la conquête. Dans le même temps, nous lui rendions

Chantaboun, que nous occupions comme gage temporaire. Le lendemain, on

annonçait que le roi de Siam avait manifesté le désir d'envoyer un de

ses frères, le prince Damrong, ministre de l'intérieur, saluer le

gouverneur général de l'Indo Chine. M. Beau a adressé une invitation au

prince, qui se rendra prochainement à Hanoï. Ainsi se manifeste par des

actes la fin d'une trop longue période de suspicions, d'hostilités plus

ou moins ouvertes et de colères.

Dans l'intérêt de notre empire indo-chinois, nous devons nous féliciter

de ce changement de politique. Aujourd'hui, notre Indo-Chine, de la

frontière chinoise au pays de Kratt, a ses frontières tracées; ses

populations sont pacifiées; son organisation, achevée. Ce qu'il lui

faut, désormais, mais nécessairement, c'est la paix qui lui permettra

d'achever ses canaux, ses routes, ses chemins de fer, de mettre en

exploitation ses richesses agricoles et bientôt, nous l'espérons,

industrielles, et enfin, s'il faut tout dire, de se fortifier contre des

agressions toujours possibles. La conquête est achevée, la mise en

valeur commence. Pour l'exécution de ce nouveau et difficile programme,

nous nous trouverons bien de l'amitié du Siam.

Et, par surcroît, nous nous donnerons ainsi l'occasion de mieux étudier

cette civilisation si curieuse, aujourd'hui en contact avec la nôtre.

Les photographies qui illustrent cet article nous révèlent précisément

un Siam que nous ne faisions que soupçonner.

Descendant, sur le front des troupes, d'un magnifique landau aux grandes

glaces, la reine Sowaya Pongsi met pied à terre dans un costume

inattendu et qui paraît des plus seyants. Et c'est dans ce même costume,

blouses blanches, culottes noires, souliers à boucles, que s'avance,

dans une cour du palais, l'alerte troupe des princesses, filles du roi.

On admirera leur corps souple et bien proportionné. Selon l'expression

d'un ancien voyageur, Mouhot, ces jeunes femmes n'ont rien à envier «aux

modèles convenus de notre statuaire». Le teint est olivâtre, les

pommettes des joues saillantes, les yeux noirs, taillés en amande et

légèrement bridés.

[Illustration: La reine de Siam descendant de voiture.]

[Illustration: Défilé des princesses de la famille royale.]

[Illustration: LA COUR DE SIAM.--S. M. le roi Chulalongkorn et son

état-major.]

La reine, les princesses, toute la famille royale et toute la La cour se

rendaient, le jour où ces photographies ont été prises, à une des plus

significatives cérémonies religieuses du Siam.

Les Siamois sont des bouddhistes orthodoxes, et ils le sont avec

ferveur. Leur ardeur religieuse s'atteste de la manière la plus

manifeste par le grand nombre de bonzes qu'ils nourrissent et

entretiennent. Elle s'affirme encore par la multiplicité des pagodes et

des sanctuaires. Les riches, non contents de faire des donations,

construisent un temple qu'ils se plaisent à enrichir et où doivent être

déposées leurs cendres: les pauvres donnent au moins une idole du

bouddha. Enfin, la profondeur du sentiment religieux de ce peuple éclate

dans la vénération dont est entouré le roi.

Les titres les plus pompeux lui sont prodigués. Il est par excellence le

_Phrah_, vieille expression cambodgienne qui peut se traduire par

«saint, divin, dieu, sacré, auguste», et qui s'applique, en effet, au

bouddha, aux dieux, au roi, aux princes, aux bonzes. Il est encore le

_Brah Pad Samtac_, «seigneur aux pieds sacrés», le _Chao Jivit_, «maître

des vies», _le Chao Phen Ti_, «maître de la surface de la terre», le

_Brah Maha Krasat_, «le saint et grand roi». Tels sont les titres qui

appartiennent à ce souverain, qu'un de nos instantanés représente

cependant sous une tenue sans faste, avec des allures simples, modestes

et qui a bien un peu l'air, s'il est permis de dire, d'un de nos

officiers coloniaux. Dès que le nouveau roi a reçu la douche,

l'ondoiement symbolique de la grande «purification» qui lui vaut un de

ses titres, celui de _Pavitra_, il est tenu d'aller vénérer les cendres

de ses ancêtres et prédécesseurs dans le temple «de la grande tour»,

Maha Prasat, qui s'élève dans l'enceinte même du palais royal. Chaque

année, à peu près vers la même époque,--octobre ou novembre,--il se rend

solennellement dans les grands temples de Bangkok, pour faire ses

dévotions au bouddha et offrir aux bonzes ses présents, les «Phra

Kabhin». Les cendres de ses ancêtres sont portées devant lui et entrent

avant lui dans le temple. C'est ce pèlerinage que représentent les

dernières de nos photographies. Le roi se rend aux grands temples soit

en voiture, soit parfois à pied, soit, le plus souvent, en barque. Selon

Gervaise, le roi de Siam, dans ses sorties en bateau, était assis sur un

trône couvert de beaux tapis et enrichi de pierres précieuses; il était

entouré de six pages prosternés. Cent vingt rameurs, appelés «bras

peints» parce que telle était leur coutume, manoeuvraient en cadence

leurs rames dorées, en chantant à voix basse des airs qui devaient être

anciens et traditionnels. A l'arrière, un petit étendard, fait d'une

feuille d'or, distinguait la pirogue, le _balon_ royal, dont le timonier

était frappé s'il se laissait emporter par le courant et décapité s'il

tombait à l'eau sans que son timon fût cassé dans ses mains. Deux

_balons_ d'honneur flanquaient celui que montait le roi: d'autres, en

grand nombre, le suivaient ou le précédaient. Le lecteur pourra

s'assurer par nos illustrations photographiques de l'exactitude de ces

descriptions. G. R.

[Illustration: Les princes, frères du roi, photographiant le cortège.]

[Illustration: S. M. le roi Chulalongkorn en palanquin.]

[Illustration: LE DÉFILE SUR LE MENAM DES BARQUES ROYALES ET

PRINCIÈRES.--La grande barque-pagode est celle qui précède toujours la

barque royale; elle porte les cendres des ancêtres de la dynastie.]

Documents et Informations.

Une locomotive sans charbon ni eau.

Une locomotive est actuellement en construction pour le Southern Pacific

railroad, aux Etats-Unis, qui, si l'on en croit certains experts, est

destinée à révolutionner les transports par voie ferrée. Ne nous hâtons

toutefois pas trop de nous émouvoir; ce n'est pas la première fois qu'on

nous annonce des révolutions de ce genre. La nouvelle locomotive marche

électriquement, mais elle produit elle-même son électricité; elle

consiste en un moteur à combustion interne du type non explosif qui

actionne une dynamo. Aussi cette locomotive n'a-t-elle ni charbon ni

eau; elle ne fait point de poussière ni de fumée. Elle marchera à 160 et

180 kilomètres à l'heure, sans difficulté, et porterait sans peine avec

elle le combustible nécessaire à un trajet de près de 5,000 kilomètres.

Ce qui caractérise la nouvelle locomotive, c'est qu'au lieu d'envoyer

dans l'atmosphère 90% de l'énergie disponible dans la houille, en n'en

conservant que 4% dans les chaudières, ce qui fait qu'à la roue on n'en

a que 2 1/2%, son coefficient d'utilisation est de 38% au point de vue

thermique, l'utilisation aux axes étant de 28.35: onze fois ce que donne

la locomotive. Le moteur est à quatre temps. Un réservoir à air comprimé

actionne un piston qui aspire de l'air; au second temps, l'air est

comprimé à haute pression et à haute température; au troisième temps, du

pétrole est injecté dans cet air incandescent; au quatrième, a lieu

l'expulsion du gaz. C'est au troisième temps que se fait le travail: la

combustion du pétrole se fait pendant une partie du temps seulement.

Attendons maintenant de savoir ce que donnera la nouvelle locomotive. En

tout cas, il est permis d'exprimer cette opinion que la locomotive

ordinaire actuelle est un outil barbare, qui est la cause d'un

gaspillage effroyable.

Le Lion de Chéronée.

Il y a deux ans (7 avril 1903) nous publiions une photographie des

ruines du Lion de Chéronée, élevé par la piété des Thébains à la mémoire

de leurs trois cents compatriotes du «Bataillon sacré» tombés en

défendant la patrie contre l'assaut de Philippe de Macédoine, en 300

avant Jésus-Christ. Ces débris avaient grande allure, et la tête du

lion, toute fruste et mutilée qu'elle fût, conservait une noblesse de

style, une fierté d'expression très impressionnantes.

On a, comme nous le disions alors, entrepris de restaurer ce monument

vénérable. M. L. Sokhos, l'artiste qu'on a chargé de cette tâche, y a

apporté tout le soin pieux dont il était capable, y a mis toute son âme.

Le monument, réédifié, sur son socle, domine maintenant le champ sacré

de Chéronée et va être de nouveau inauguré au printemps, en une fête qui

n'aura certes pas, quoi qu'on fasse, le caractère de celle dont il put

être le témoin le premier jour où il se dressa à cette place. D'aucuns

trouveront que les morceaux en étaient plus augustes et plus émouvants

que ne paraît être la restitution. Les ennemis des «restaurateurs» n'ont

pas toujours si grand tort qu'on le pense. Mais les «restaurateurs» sont

tenaces!

[Illustration: Le Lion de Chéronée reconstitué.--_Phot. Comm. par M.

Caclamanos._]

Le théâtre français en Amérique.

La nouvelle d'un curieux événement théâtral nous arrive de Cambridge

(Etats-Unis): pour sa dix-huitième représentation annuelle, le Cercle

français de l'université d'Harvard a donné les _Folies amoureuses_, de

Regnard, avec le prologue et le ballet de la Folie, c'est à-dire la

pièce dans toute son intégrité, telle que l'auteur l'offrit au public

parisien il y a deux siècles. Les organisateurs de ce spectacle ont même

poussé plus loin l'esprit d'initiative dont ils sont coutumiers: déjà,

en 1899, ils avaient eu la bonne fortune de «monter» la «première» du

_Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac; cette fois, ils ont réussi à

découvrir le manuscrit original de la partition composée par Gilliet

pour accompagner l'oeuvre de Regnard en 1704, partition qui ne fut

jamais imprimée et a disparu du répertoire de la Comédie-Française.

Malgré les difficultés techniques d'interprétation, la partie musicale

n'a pas obtenu un succès moins vif que la pièce elle-même, où la sûreté

et la finesse de leur jeu ont valu aux acteurs les applaudissements

enthousiastes d'une nombreuse assistance. Notons que, la troupe étant

exclusivement formée d'étudiants, sous la direction du professeur

Bernard, les rôles de femmes étaient tenus par des hommes qui, sans

compter l'habile simulation de la voix et du geste féminins, surent

tirer le meilleur parti des artifices du maquillage, des postiches et du

costume.

Cette représentation méritait d'être signalée, ne fût-ce qu'à cause de

la très intéressante reconstitution des _Folies amoureuses_; mais il

convient de remarquer en outre que le Cercle français de l'université

d'Harvard n'en est pas à son coup d'essai. Voilà dix-huit ans, en effet,

qu'il est fondé et qu'il s'efforce de faire connaître au public

américain les chefs-d'oeuvre de notre art dramatique, interprétant en

français Molière, Racine, Corneille, Beaumarchais, voire Labiche; ainsi,

avec ses conférences inaugurées en 1898, il apporte une intelligente

contribution à l'oeuvre de la Fédération de l'Alliance française aux

Etats-Unis pour la propagation de notre langue et de notre littérature.

[Illustration: Les étudiants du Cercle français de l'université

d'Harvard se préparant à une représentation des «Folies amoureuses» de

Regnard.]

L'Illustration, No. 3230, 21 Janvier 1905 · 第 14 / 27 题