entier, Williams, c’est un fait, avait été à voix basse l’objet de
soupçons très graves dès l’abord, c’est-à-dire à l’heure même où se
révélait la tragédie de chez Marr. Et il est singulier que ce soupçon
provînt entièrement de sa propre folie. Williams logeait, en compagnie
d’autres hommes appartenant à différentes nations, à l’auberge. Dans un
grand dortoir y étaient placés cinq ou six lits. Ils étaient occupés par
des artisans, la plupart, d’un caractère honorable. Il y avait là un ou
deux Anglais, un ou deux Écossais, trois ou quatre Allemands et
Williams, dont le lieu de naissance n’est pas connu avec certitude. La
nuit du fatal samedi, vers une heure et demie, en revenant de son labeur
épouvantable, Williams avait bien trouvé ses compagnons Anglais et
Écossais endormis, mais les Allemands veillaient; un d’eux, assis, une
bougie à la main, faisait aux deux autres une lecture à voix haute. A
cette vue, Williams, d’un ton courroucé et péremptoire, dit: «Oh!
soufflez donc la bougie, soufflez-la tout de suite; nous serons tous
brûlés dans nos lits.» Si les compagnons britanniques de la chambrée
avaient été éveillés, M. Williams aurait suscité une protestation
révoltée par l’arrogance de cet ordre. Mais les Allemands sont,
d’ordinaire, d’un tempérament doux et facile et, ceux-là, complaisants,
éteignirent la lumière. Pourtant, comme il n’y avait pas de rideaux, les
Allemands remarquèrent qu’il n’y avait pas, en réalité, le moindre
danger; car des draps de lit, amassés l’un sur l’autre, ne peuvent pas
brûler plus que les feuilles d’un livre fermé. En leur particulier, les
Allemands en tirèrent donc la conclusion qu’il fallait que M. Williams
eût un motif urgent de dérober à toute observation sa personne et son
vêtement. Quel pouvait être ce motif? La nouvelle répandue le lendemain
dans tout Londres et, par conséquent, en la présente maison, distante de
la boutique de Marr de moins de deux _furlongs_[62], fit apparaître ce
motif terriblement évident, et, on le conçoit, le soupçon fut communiqué
aux autres hôtes du dortoir. Mais tous, ils savaient, par contre, le
péril pénal attaché par la loi anglaise à des insinuations contre un
homme, même si elles se trouvent vraies, quand elles ne peuvent pas
s’appuyer sur une preuve. En vérité, pour peu que Williams eût pris les
précautions les plus élémentaires, pour peu qu’il fût descendu
simplement jusqu’à la Tamise, éloignée de moins d’un jet de pierre, et
qu’il eût jeté deux pièces de son attirail à la rivière, aucune preuve
concluante n’aurait pu être produite contre lui. Ainsi il aurait pu
réaliser le plan de Courvoisier, l’assassin de lord William Russell, de
trouver la subsistance de chaque mois séparément, dans un assassinat
distinct et bien préparé. Néanmoins, les compagnons du dortoir étaient
convaincus pour eux-mêmes, mais ils attendaient des indices qui pussent
convaincre autrui. A peine donc l’avis officiel fut-il publié au sujet
des initiales du maillet J. P., tous les hommes de la maison se
rappelèrent à la fois les initiales bien connues d’un honnête
charpentier de vaisseau norwégien, John Petersen, qui avait travaillé
dans les docks anglais jusqu’en la présente année, et qui, ayant
l’occasion de revoir son pays natal, avait laissé sa boîte d’outils dans
les galetas de l’auberge. Ces galetas furent donc explorés. Le coffre à
outils de Petersen fut trouvé, mais le maillet manquait, puis, à un
examen plus approfondi, on fit une autre découverte écrasante. Le
chirurgien qui avait examiné les cadavres chez Williamson avait émis
l’opinion que les gorges n’avaient pas été coupées au moyen d’un rasoir,
mais au moyen d’un outil d’une forme différente. On se souvint alors que
Williams avait récemment emprunté un grand couteau français d’une forme
toute spéciale et, là-dessus, d’un tas de vieilleries et de chiffons, on
retira bientôt un gilet que toute la maison eût juré avoir vu porter à
Williams récemment. Dans ce gilet, collé à la doublure de la poche par
du sang figé, on trouva le couteau français. Enfin, tous les gens de
l’auberge, savaient fort bien que Williams portait d’ordinaire, depuis
quelque temps, une paire de bottines qui craquaient et un pardessus brun
doublé de soie. De plus, beaucoup d’autres présomptions qui semblaient à
peine utiles.
Williams fut immédiatement appréhendé et interrogé sommairement. C’était
le vendredi. Le samedi matin, quatorze jours après le meurtre de Marr,
il comparut à nouveau. Les preuves tirées des circonstances étaient
écrasantes. Williams en écoutait avec attention toute la suite, mais il
disait fort peu de chose. A la fin de l’interrogatoire, un mandat de
dépôt fut décerné, le jugement devant avoir lieu aux assises prochaines.
Est-il nécessaire de le dire, en route pour la prison il fut poursuivi
par des foules si furieuses, que, dans des circonstances ordinaires il y
aurait eu pour lui peu d’espoir d’échapper à une vengeance sommaire.
Mais en cette occasion, une escorte puissante avait été fournie, si bien
qu’il fut logé sain et sauf dans la geôle. En cette geôle-là, la règle
était, à l’époque, d’enfermer à cinq heures du soir, définitivement pour
toute la nuit, sans lumière, tous les prisonniers convaincus de crimes.
Quatorze heures, jusqu’à sept heures, le matin suivant, on les laissait,
sans les visiter, dans l’obscurité totale. Williams eut donc le temps de
commettre un suicide. Les ressources, il est vrai, d’autres parts,
n’étaient pas grandes. Il y avait une seule barre de fer, dans
l’intention, autant que je me souvienne, d’y suspendre une lampe; c’est
là qu’il s’est pendu par ses bretelles. A quelle heure, on n’est pas
sûr; quelques personnes prétendent à minuit. Et dans ce cas, à l’heure
précise où, quatorze jours plus tôt, il avait répandu la terreur et la
désolation dans la famille paisible du pauvre Marr, il était contraint
lui-même de boire à la même coupe présentée à ses lèvres par les mêmes
mains maudites.
* * * * *
Le cas des Mac-Kean auquel j’ai fait une allusion spéciale, mérite aussi
d’être brièvement narré pour le pittoresque terrible de deux ou trois de
ses détails. La scène de cet assassinat est une auberge de la campagne,
à quelques milles, je crois, de Manchester. C’est de la situation
avantageuse de cette auberge que provenait la tentation double de
l’affaire. En règle générale, une auberge implique, nécessairement, une
ceinture étroite de voisins, ce qui est la raison originelle de
l’ouverture d’un semblable établissement. Mais, en le cas présent,
c’était une unique maison isolée, de sorte qu’il n’y avait pas à
redouter d’être interrompu par des gens habitant à la portée des cris,
et pourtant, d’autre part, le pays, aux alentours, était éminemment
populeux. Aussi une société de secours avait établi son local de réunion
hebdomadaire dans cette auberge, et on y laissait les sommes accumulées
en dépôt dans la salle de réunion, sous la garde de l’aubergiste. Ces
fonds montaient souvent à un total considérable, cinquante ou
soixante-dix livres sterling avant qu’on les transférât entre les mains
d’un banquier. Ici donc était un trésor digne de quelque risque, dans
une situation vraiment incomparable.
Ces détails attrayants étaient par hasard, venus à la connaissance de
l’un des Mac-Kean, ou de tous les deux, et cela, par malheur, à un
moment où ils se trouvaient dans la plus écrasante misère. Ils étaient
colporteurs, et jusqu’aux derniers temps, ils s’étaient montrés de mœurs
très respectables; un désastre commercial les avait conduits à la ruine
totale, et leurs capitaux réunis y avaient été engloutis jusqu’au
dernier shilling. Ce revers soudain avait fait d’eux des désespérés;
leur petit bien avait été englouti par une grande catastrophe _sociale_,
et ils regardaient la société comme coupable à leur égard de vol. En
prélevant leur proie sur la société, ils se considéraient donc comme
exerçant un farouche droit naturel de représailles. Les fonds auxquels
ils prétendaient, prenaient à leurs yeux l’aspect de fonds publics,
puisque c’était le produit de plusieurs souscriptions particulières. Ils
oubliaient, néanmoins, que pour les actes criminels que, trop
certainement, ils méditaient en tant que préliminaires à leur vol, il ne
leur serait pas possible de plaider un semblable précédent social
imaginaire. A prendre à parti une famille qui paraissait tout à fait
dénuée de secours si tout se faisait avec facilité, ils comptaient
entièrement sur leur propre force corporelle.
C’étaient de jeunes hommes robustes, âgés de 28 à 32 ans; d’une taille
un peu au-dessous de la moyenne, mais bâtis carrément, la poitrine
solide, les épaules larges, conformés avec tant de beauté en ce qui
regarde la proportion des membres et des articulations que, après leur
exécution, leurs corps ont été, en secret, montrés par les chirurgiens
de l’Infirmerie de Manchester, comme des objets intéressants pour l’art
statuaire.
De son côté, la maison qu’ils se proposaient d’attaquer se composait des
quatre personnes suivantes:
1. L’aubergiste, un fermier solide;--aussi projetaient-ils de le mettre
hors de combat à l’aide d’un artifice introduit depuis peu, en ce
temps-là, chez les voleurs: on l’appelait _hocussing_, ce qui veut dire
empoisonner de laudanum la boisson de la victime, subrepticement;
2. La femme de l’aubergiste;
3. Une jeune servante;
4. Un enfant de douze à quatorze ans.
Le danger était que de ces quatre personnes, dispersées peut-être à
travers la maison qui avait deux sorties distinctes, une au moins pût
s’échapper et pût, grâce à une connaissance approfondie des chemins
environnants, donner l’alarme à des maisons éloignées d’un _furlong_.
Ils prirent le parti de s’en remettre aux circonstances pour la manière
de conduire cette affaire, mais cependant, comme il leur paraissait
nécessaire de se feindre étrangers l’un à l’autre, il fallut bien se
concerter d’avance sur l’esquisse générale de leur plan; en effet, il
leur serait impossible, dans ce but, sans éveiller de violents soupçons,
de se rien communiquer sous les yeux de la famille. Cette esquisse
comportait, au moins, un meurtre: celui-là fut décidé. Quant au reste,
leurs actes dans la suite le montrent à l’évidence, ils désiraient
verser aussi peu de sang que possible, pour la réalisation de leur objet
final.
Au jour dit, ils se présentèrent, séparément, à la rustique auberge, et
à des heures différentes. L’un arriva dès quatre heures de l’après-midi;
l’autre ne vint pas avant sept heures et demi. Ils se saluèrent de loin
d’une façon très réservée, et, tout en échangeant le peu de paroles que
s’adressent des étrangers, ils ne se montrèrent pas disposés à un
commerce plus familier. Mais avec l’aubergiste, à son retour de
Manchester, vers huit heures, l’un des frères entra en conversation
animée; il l’invita à prendre un grand verre de punch, et, au moment où
l’aubergiste, en sortant de la pièce, le lui permit, il versa dans le
punch une cuillerée de laudanum. Peu de temps après, l’horloge sonnait
dix heures. L’aîné des Mac-Kean, se déclarant fatigué, demanda qu’on lui
indiquât la chambre à coucher, car les deux frères, dès l’arrivée,
avaient retenu un lit. L’infortunée servante se présenta, une bougie à
la main, pour l’éclairer sur l’escalier.
A ce moment critique, voici comment était distribuée la famille:
l’aubergiste, stupéfié par l’horrible narcotique qu’il avait bu, s’était
retiré dans une pièce privée joignant la salle publique, dans le dessein
de s’y reposer sur un sopha, et heureusement pour son salut, il était
considéré comme tout à fait incapable d’action. La femme s’occupait de
son mari. Le cadet des Mac-Kean était donc resté seul dans la salle
publique. Il se leva alors tranquillement et vint se placer au bas de
l’escalier que son frère venait de monter, de façon à être sûr de couper
quiconque s’enfuirait de la chambre d’en haut. Dans cette chambre
Mac-Kean l’aîné, fut introduit par la servante qui lui indiqua les deux
lits dont l’un était déjà occupé, pour une moitié, par l’enfant, et
l’autre vide: elle expliqua qu’il fallait que les deux étrangers s’en
accommodassent pour la nuit, selon l’arrangement qui leur pourrait
agréer. Tout en parlant, elle lui présentait la chandelle; il la plaça
sur la table et, en même temps, il interceptait sa sortie de la chambre,
et lui jetait les bras autour du cou comme s’il avait voulu l’embrasser.
C’est évidemment ce qu’elle même avait prévu et ce qu’elle s’efforçait
d’empêcher. Son horreur on peut l’imaginer, lorsqu’elle sentit la main
perfide qui lui étreignait le cou, armée d’un rasoir, lui trancher
violemment la gorge. A peine put-elle proférer un cri avant de tomber
impuissante sur le plancher.
A cet effroyable spectacle l’enfant avait assisté; il n’était pas
endormi, mais il eut la présence d’esprit de fermer instantanément les
yeux. L’assassin s’approcha vivement du lit et examina avec inquiétude
l’expression du visage de l’enfant. Il ne se trouva pas satisfait; il
posa la main sur le cœur de l’enfant, pour juger d’après les battements,
s’il était ou non agité. Ce fut une épreuve terrible, et, sans nul
doute, le sommeil contrefait eût été tout de suite reconnu, quand,
soudain, un spectacle terrible attira l’attention de l’assassin.
Grave et silencieuse, tel un spectre, la fille assassinée s’était levée
en son délire mortel; elle se tenait toute droite, elle marcha avec
fermeté un moment ou deux, et elle dirigea ses pas vers la porte.
L’assassin se détourna pour la poursuivre, et l’enfant, à ce moment,
sentant que son unique chance était de fuir tandis que se passait cette
scène, bondit hors du lit. Sur le palier, à la tête de l’escalier, était
un des assassins, au pied de l’escalier était l’autre. Qui pourrait
croire que l’enfant eût l’ombre d’une chance d’échapper? Et pourtant de
la façon la plus naturelle il surmonta tous ces obstacles. L’enfant,
dans son horreur, posa la main gauche sur la balustrade, et s’élança
par-dessus, d’un grand saut qui le déposa au bas de l’escalier, sans
toucher une seule marche.
Ainsi il avait efficacement dépassé l’un des assassins; l’autre était
encore, il est vrai, à dépasser, et ce lui aurait été impossible sans un
incident inattendu. La femme de l’aubergiste s’était alarmée du faible
cri de la jeune fille; elle était sortie en hâte de la salle réservée
pour lui porter secours; au pied de l’escalier elle avait été arrêtée
par le plus jeune des frères, et, à ce moment, elle se débattait contre
lui. La confusion de ce débat de la vie à la mort avait permis au jeune
garçon de passer en tourbillon à côté d’eux.
Il eut la bonne fortune de tourner par la cuisine où donnait une porte
dérobée, fermée d’un simple verrou, et qui s’ouvrit à son toucher; par
cette porte il se rua en plein champ.
A ce moment le frère aîné se trouva libre pour le poursuivre, par la
mort de l’infortunée jeune fille. On ne peut douter que dans son délire
l’image qui occupait ses pensées était celle de la société qui se
réunissait une fois par semaine. Elle l’imaginait en séance, sans doute,
et vers son local, pour se mettre en sûreté et réclamer du secours, elle
allait en chancelant. Elle entra et, dès la porte passée, elle tomba par
terre et, tout de suite, expira.
L’assassin, qui l’avait suivie pas à pas, se vit donc libre de
poursuivre le jeune garçon. En ce moment critique, tout était en jeu, et
si l’enfant n’était pas pris, l’entreprise était ruinée. Il dépassa donc
son frère et la femme de l’aubergiste sans s’arrêter, et se précipita
par la porte ouverte, à travers les champs. Une seconde de plus et
peut-être il serait trop tard.
L’enfant avait la nette conscience que s’il continuait à découvert il
n’aurait aucune chance d’échapper à un homme jeune et fort. Il courut
donc tout à coup à un fossé, dans lequel il roula la tête la première.
Si l’assassin s’était hasardé à procéder à loisir à l’examen du fossé le
plus proche, il aurait aisément découvert l’enfant--que sa chemise
blanche rendait si visible. Mais il perdit courage, pour avoir manqué à
arrêter la fuite de l’enfant. De seconde en seconde son désespoir
grandissait. Que l’enfant ait réussi seulement à s’échapper jusqu’aux
fermes du voisinage, une troupe d’hommes pouvait être réunie dans les
cinq minutes, et déjà il pouvait être devenu malaisé pour lui et pour
son frère, qui connaissaient mal les chemins des champs, de s’échapper
si leur retraite était coupée.
Donc, plus rien à faire, que de rappeler son frère. Et c’est ainsi que
la femme de l’aubergiste, encore que mutilée, eut la vie sauve, et, dans
la suite, guérit. L’aubergiste devait son salut à la potion stupéfiante.
Et les assassins joués eurent la douleur de comprendre que leur crime
affreux avait été tout à fait inutile. Le chemin, en effet, était libre,
à présent, de la salle de société, et, probablement, quarante secondes
auraient suffi pour emporter le coffre du trésor qu’ils auraient pu,
ensuite, briser et piller à loisir. Mais la crainte d’ennemis qui les
surprendraient était trop forte sur eux; ils se sauvèrent par un chemin
qui les fit passer aussitôt à moins de six pieds de l’enfant aux aguets.
Ils traversèrent Manchester de nuit. Quand le jour revint, ils dormaient
dans un buisson à une distance de vingt milles de la scène de leur
tentative coupable. La deuxième et la troisième nuits, ils poursuivirent
leur marche à pied, ne se reposant que pendant le jour. Vers le lever du
soleil, le quatrième matin, ils entraient dans un village près de Kirby
Lonsdale, dans le Westmoreland. Sans doute ils avaient quitté à dessein
la ligne droite du chemin à suivre, car leur but était l’Ayrshire où ils
étaient nés, et le vrai chemin les aurait conduits par Shap, Penrith,
Carlisle. Ils cherchaient à éviter d’être persécutés par les diligences
qui, depuis trente heures, distribuaient à toutes les auberges et à tous
les _cabarets_[63] de la route de petites affiches avec la description
de leurs personnes et de leurs costumes. Il se fit, peut-être avec
intention, que, ce matin, le quatrième, ils s’étaient séparés, de façon
à entrer au village dix minutes l’un après l’autre. Ils étaient épuisés
et traînaient la jambe. Dans ces conditions il fut facile de les
prendre. Un forgeron les avait, en silence, reconnus en comparant leurs
dehors avec la description des affiches. Ils furent atteints facilement
et séparément arrêtés. Leur procès et leur condamnation suivirent
bientôt à Lancaster, et, dans ce temps-là c’en était la suite
nécessaire, ils furent exécutés. Mais l’affaire tombait admirablement
dans les limites protectrices de ce qu’on regarderait _aujourd’hui_
comme des circonstances atténuantes, puisque, si un assassinat de plus
ou de moins n’était pas pour les détourner de leur projet, du moins ils
s’étaient montrés très désireux d’économiser l’effusion du sang, dans la
mesure du possible.
Incommensurable, par conséquent, l’intervalle qui les sépare du monstre
Williams.
Ils ont péri sur l’échafaud; Williams, je l’ai dit, a péri de sa propre
main, et, conformément à la loi en vigueur alors, il fut enterré au
centre d’un _quadrivium_ ou confluent de quatre chemins (en l’espèce,
quatre rues), avec un pieu fiché dans son cœur. Et, par-dessus lui,
passe à jamais sans repos le tumulte de Londres![64]
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
DE L’AUTEUR
DE L’ÉDITEUR ANGLAIS ET DU TRADUCTEUR
[1] L’éditeur anglais du «_Recueil des Écrits de Thomas de Quincey_»
(_The Collected Writings of Thomas De Quincey_ en 14 vol., A. and C.
Black, Soho square, Londres, 1897), M. David Masson, professeur émérite
de littérature anglaise à l’Université d’Édimbourg, nous apprend que la
première des parties dont se compose le présent ouvrage parut dans le
numéro de février 1827 de _Blackwood’s Magazine_, et la seconde dans le
numéro de novembre 1839 de la même revue, plus de douze années après la
première.--Elles furent réimprimées ensemble sous le même titre en 1854,
avec le long post-scriptum qui les suit, dans une édition complète de
ses œuvres que fit alors De Quincey lui-même.
Les notes prises à l’édition de M. Masson sont suivies de la lettre:
(M).
[2] Sous-titre de l’édition de 1854. Dans _Blackwood’s Magazine_ on
lisait simplement: «_A l’éditeur de Blackwood’s Magazine.--Monsieur,
nous avons tous entendu parler d’une société de protection du Vice_,
etc... (M)
[3] Cette Société, et d’autres du même genre ont réellement existé en
Angleterre pendant la plus grande partie du siècle dix-huitième. Celle
que cite ici De Quincey était connue sous le nom de _Fraternité des
moines de Saint-François_, ou _Medmenham Club_, parce que le lieu de
réunion habituel en était un ancien monastère cistercien à Medmenham,
Buckinghamshire. (M)
[4] A cette introduction étaient jointes, lors de l’apparition première
dans _Blackwood’s Magazine_, les lignes suivantes, dues à Christopher
North, éditeur de la revue et ami de De Quincey.
«_Note de l’Éditeur._--Nous remercions notre correspondant de sa
communication, et aussi de la citation de Lactance qui se rapporte très
bien à _sa_ façon d’envisager le présent cas. La nôtre, nous le
confessons, n’est pas la même. Nous ne pouvons supposer que le
conférencier ait parlé sérieusement, pas plus qu’Érasme dans son Éloge
de la Folie, ou que le Doyen Swift dans sa Proposition de manger les
Enfants. Néanmoins, qu’on adopte sa façon de voir ou la nôtre, il
convient également que cette conférence soit rendue publique.»
Il semble qu’il y ait eu, entre les éditeurs de la revue, désaccord sur
le point de savoir s’il fallait recevoir un écrit d’une manière si
horrifique, et sous un titre si horrifique. (M)
[5] _The Williams-lecture_, conférence à la gloire de Williams, et, plus
elliptiquement, conférence-Williams.--John Williams, l’assassin de 1811,
le héros de cet ouvrage. De Quincey nous raconte ses crimes,
minutieusement, dans la 3me partie, ou post-scriptum.
[6] Kant poussa les limites des exigences de la vérité à un point si
extravagant qu’il ne craignit pas d’affirmer que quand un homme venait
de voir une personne innocente échapper à un assassin, il serait de son
devoir, interrogé par l’assassin, de dire la vérité et de lui indiquer
la retraite de la personne innocente, même avec la certitude qu’il
serait cause d’un assassinat. De peur qu’on puisse supposer que cette
doctrine lui avait échappé dans la chaleur d’une discussion, un célèbre
écrivain français le lui ayant reproché, Kant la reprit et l’affirma à
nouveau, en l’appuyant de ses raisons. (_Note de De Quincey._)
[7] Voici d’après un guide de Londres de 1850, les noms de quelques
artistes connus qui ont habité Berners-Street: Sir William Chambers, en
1773; Fuseli en 1804, Opie de 1792 à 1808, etc... (M)
Berners-Street est une petite rue qui aboutit d’un côté dans
Oxford-Street, à égale distance de Regent-Street et de Tottenham Court
Road.
[8] Au 4me livre, chapitre XVI. (M)
[9] John Howship, _Practical Remarks upon Indigestion_; Londres, 1825.
(M)
[10] George Waldron, alias Barrington, le plus fameux
_gentleman-pickpocket_ de son temps, fut transporté à Botany Bay en
1790, où il est mort en 1804, exerçant un emploi honorable et laissant
la réputation d’un caractère réformé. (M)
[11] Dans une lettre célèbre parue dans _Blackwood’s Magazine_ en
octobre 1821, Coleridge énumère, en effet, avec esprit les qualités
requises pour qu’un encrier soit parfait, ou idéal. (M)
[12] En français dans le texte.
[13] Traduction Chateaubriand.
[14] Le passage se trouve dans la deuxième partie (acte III) de Henry
VI; il est remarquable à un double point de vue: d’abord, pour sa
judicieuse fidélité à la nature, comme si la description ne s’en
trouvait là qu’en vue d’un effet _poétique_, et, en second lieu, pour la
valeur _juridique_ qu’il contient, présenté, comme il l’est ici, en tant
que confirmation muette, au point de vue du droit, de l’effroyable
rumeur qui s’était élevée tout à coup, à savoir qu’une perfidie atroce
s’en était prise à un grand prince revêtu d’un rôle officiel dans
l’État. Le duc de Gloucester, gardien fidèle et oncle bien-aimé d’un roi
simple et imbécile, a été trouvé mort dans son lit. Comment interpréter
cet événement? Est-il mort par l’effet naturel d’une visitation de la
Providence, ou par un acte violent de ses ennemis? Les deux factions
opposées de la cour trouvent dans les indices du même fait de quoi
l’interpréter différemment. Le jeune roi, affectueux et affligé, que sa
situation enchaîne dans la neutralité, ne peut néanmoins déguiser son
écrasant soupçon d’une conspiration infernale dans les ténèbres. Alors,
un meneur de la faction adverse s’efforce de porter atteinte à la force
de la parole trop franche du roi, appuyée et reprise en écho d’une
manière très impressionnante par Lord Warwick. «What _instance_,
demande-t-il, et il veut dire par le mot _instance_ non pas exemple ni
illustration, comme l’ont supposé constamment des commentateurs sans
réflexion, mais, dans le sens classique ordinaire, quelle _instantia_,
quel argument de poids, quelle justification immédiate, peut avancer
Lord Warwick pour soutenir son «redoutable serment»? son serment, que,
aussi sûrement qu’il aspire à la vie éternelle, aussi sûrement
«Je crois que des mains violentes ont attenté à la vie de ce duc trois
fois fameux».