Non, il n’y a qu’un moyen de sauver l’enfant; pour la délivrer la

première chose à faire est de se délivrer lui-même. Et il a fait un

début excellent; car la pointe qu’il s’attendait, avec effroi, à voir

arrachée par le moindre effort en raison du bois à demi carié, tient

ferme à l’épreuve de son propre poids. Il y a rapidement attaché trois

longueurs de sa corde nouvelle, qui mesure onze pieds. Il la noue

sommairement, de façon à ne pas perdre plus de trois pieds dans

l’intervalle; il y a joint une seconde longueur à la première, si bien

que déjà seize pieds sont prêts à être suspendus par la fenêtre, et, de

la sorte, en mettant les choses au pis, ce ne sera pas un désastre

absolu s’il lui faut glisser le long de la corde aussi bas qu’elle peut

descendre et, de là, se laisser tomber avec hardiesse. Tout cela s’était

accompli en six minutes à peu près; l’ardente lutte en bas et en haut se

poursuit avec fermeté et avec ferveur. L’assassin travaille dur dans le

salon, l’ouvrier travaille dur dans la chambre à coucher. Le misérable

progresse fameusement, au bas de l’escalier; il a déjà gonflé son sac

d’une fournée de banknotes, il en suit de près une seconde à la trace.

Il a aussi levé une compagnie de monnaies d’or. Il n’y avait pas, en ce

temps-là, de _souverains_, mais les guinées valaient trente shillings

pièce, et son chemin s’était fait dans une carrière de guinées.

L’assassin est tout à fait joyeux, et si une créature est encore vivante

dans cette maison, comme il a la clairvoyance de le soupçonner, comme il

projette de bientôt le savoir, il serait enchanté, avant de couper la

gorge à cette créature, de boire avec la créature un verre de quelque

chose. Au lieu de ce verre, ne pourrait-il pas laisser en don à la

pauvre créature sa gorge? Oh non! impossible! Les gorges sont une sorte

de chose dont il ne fait jamais le don: les affaires! il faut avoir

égard aux affaires.

En vérité ces deux hommes, considérés simplement en tant qu’hommes

d’affaires, sont tous deux pleins de mérite. Pareils au chœur et au

demi-chœur, pareils à la strophe et à l’antistrophe, ils travaillent

précisément l’un d’après l’autre. En avant, ouvrier! en avant, assassin!

En avant boulanger, en avant démon!

Pour ce qui regarde l’ouvrier, le voici sauvé maintenant: à ses seize

pieds, dont sept sont neutralisés par l’éloignement du lit, il vient

encore d’ajouter six pieds, et il ne s’en manquera que de dix pieds

peut-être que la corde touche le sol--bagatelle que l’homme ou l’enfant

peut sauter sans dommage.

Tout est sauf, par conséquent, pour lui, et c’est plus qu’on ne peut

assurer pour le misérable dans le salon. Le misérable pourtant envisage

cela assez froidement; la raison en est qu’avec toute son habileté,

cette seule fois de sa vie il a été joué. Le lecteur et moi nous

connaissons, mais le misérable ne connaît pas, ne soupçonne pas le moins

du monde, un petit fait d’assez d’importance, à savoir que pendant une

durée de trois minutes pleines il vient d’être surveillé et étudié par

quelqu’un qui, lisant cependant dans un livre de terreur et souffrant

d’une épouvante mortelle, prenait note exactement de tout ce qu’une

occasion restreinte lui permettait de voir, et qui allait raconter bien

sûr et les souliers craquants et le pardessus à revers de soie dans des

quartiers où ces petits faits parleront peu en sa faveur. Mais, bien

qu’il soit vrai que M. Williams, dans son ignorance que l’ouvrier avait

assisté à l’examen des poches de Mme Williamson, ne pouvait attacher son

inquiétude aux démarches subséquentes de cette personne, ni surtout à ce

fait qu’elle s’était embarquée sur la ligne d’une corde tressée, il

connaissait assurément d’assez valables motifs pour ne pas flâner.

Cependant il flânait. A lire ses exploits dans la lumière de certaines

traces muettes qu’il laissa derrière lui, la police se rendit compte

qu’il devait, vers la fin, avoir flâné. Et le motif de sa flânerie est

frappant, parce qu’il remet en mémoire qu’il ne visait pas seulement à

l’assassinat, en tant que moyen d’atteindre une fin, mais aussi comme à

une fin en soi.

M. Williams était maintenant dans les lieux depuis peut-être quinze ou

vingt minutes, et, dans ce laps de temps, il avait expédié, d’un style

qui le satisfaisait, une quantité d’affaires considérable. Il avait

fait, en langage commercial, une bonne brassée d’affaires. A deux

étages, sous-sol et rez-de-chaussée, il avait pris en compte toute la

population. Mais il restait au moins deux étages encore, et la pensée

vint à M. Williams, bien que les manières plutôt glaciales du cabaretier

lui eussent rendu impénétrable la connaissance familière des

dispositions de la maison, que, sans doute, à l’un ou à l’autre de ces

étages, quelques gorges devaient bien se trouver. Pour le pillage, il

avait tout mis déjà dans son sac. Et il était à peu près impossible

qu’il restât, encore, de l’arriéré à glaner. Mais des gorges--les

gorges--voilà l’arriéré, le glanage sur lequel peut-être on pouvait

compter. Et c’est ainsi que M. Williams, loup assoiffé de sang,

abandonna au hasard tout le fruit du travail de sa nuit, et sa vie même

par-dessus le marché.

A cet instant, si l’assassin savait tout, s’il pouvait voir la fenêtre

ouverte, prête pour la descente de l’ouvrier, s’il pouvait être le

témoin de la rapidité--question de vie ou de mort--avec laquelle cet

ouvrier travaille, s’il pouvait deviner le tout-puissant vacarme qui

dans quatre-vingt-dix secondes va affoler la population de ce district

populeux,--l’image d’un furieux en fuite devant la panique ou à la

poursuite de sa vengeance ne saurait pas représenter avec exactitude

l’agonie de hâte où il presserait lui-même le pas vers la porte de la

rue pour s’évader enfin. Ce moyen d’échapper était libre encore. Même en

ce moment, il lui restait le temps suffisant pour que réussisse sa fuite

et, par conséquent, l’évolution subséquente de son abominable vie. Il

avait dans ses poches un butin de plus de cent livres sterling, moyen

sûr de se déguiser à jamais. Cette nuit même, il raserait ses cheveux

jaunes, il se noircirait les sourcils, il s’achèterait, dès le retour de

la lumière du matin, une perruque de couleur sombre et des vêtements qui

puissent concourir à attacher à sa personne le caractère d’un homme à

gravité professionnelle, il éluderait ainsi tous les soupçons des

policemen impertinents, il pourrait appareiller sur l’un de ces cents

vaisseaux à destination d’un des ports situés le long de l’énorme ligne

côtière (2,400 milles d’étendue) des États-Unis américains; il pourrait

goûter cinquante années de repentir dans le loisir, il pourrait même

mourir en odeur de sainteté. D’autre part, s’il préfère la vie active,

il n’est pas impossible, grâce à sa subtilité, à sa hardiesse, à son

manque de scrupules, que, dans un pays où le procédé simple de la

naturalisation convertit tout de suite l’étranger en un enfant de la

famille, il ne parvienne à s’élever au fauteuil de la Présidence; il

pourra avoir une statue après sa mort, et ensuite une vie en trois

volumes in-quarto, sans que jamais une allusion ne dévie vers le nº 29

de Ratcliffe Highway.

Or tout cela dépend des quatre-vingt-dix secondes qui viennent. En ce

laps de temps, il y a à prendre une décision subtile; il y a la mauvaise

décision; il y a la bonne décision. Que son bon ange le guide vers la

meilleure, et tout peut encore bien tourner en ce qui regarde sa

prospérité dans ce monde. Mais, regardez! en deux minutes nous allons le

voir prendre la mauvaise décision, et dès lors Nemesis sera sur ses

talons, une ruine complète et soudaine.

Si l’assassin se permet de flâner, le faiseur de cordes, là-haut, ne

flâne pas. Il sait trop que le sort de la pauvre enfant tient à un fil

de rasoir, ou du moins à ce que l’alarme soit donnée avant que

l’assassin ait atteint le bord de son lit.

En ce même moment, alors que l’agitation désespérée lui paralyse presque

les doigts, il entend le pas obstiné et furtif de l’assassin monter dans

les ténèbres. L’ouvrier s’était attendu, en se basant sur le bruyant

vacarme qu’avait fait la porte d’entrée, que Williams, quand il se

disposerait à venir travailler en haut, s’élancerait en courant,

galoperait avec de longs cris de joie et les rugissements d’un tigre.

Peut-être, livré à son instinct naturel, eût-il agi ainsi. Mais cette

manière d’approcher, d’un effet redoutable quand elle se produit en vue

d’une surprise, devenait dangereuse dans les cas où quelqu’un pouvait

précisément se trouver sur ses gardes. Le pas qu’il avait entendu était

sur l’escalier,--mais sur quelle marche? La plus basse, pensait-il; dans

une approche aussi lente et aussi prudente, cela même pouvait faire une

énorme différence. Mais ne pouvait-ce être la dixième marche, la

douzième, la quatorzième? Jamais peut-être en ce monde un homme n’a

senti sa propre responsabilité pesante et surchargée aussi cruellement

que le pauvre ouvrier en ce moment-là, à la pensée de l’enfant endormie.

Deux secondes perdues par une maladresse ou par un effet contrariant de

l’épouvante, et pour elle la différence va de la vie à la mort. Il y a

encore un espoir, et rien ne saurait plus affreusement découvrir la

nature infernale de celui de qui l’ombre sinistre, pour parler comme les

astrologues, obscurcit, en ce moment, la demeure de la vie, que la

simple expression de la base sur laquelle cet espoir reposait. L’ouvrier

se sentait sûr que l’assassin ne serait pas satisfait de tuer la pauvre

enfant sans qu’elle en prît conscience. C’eût été la destruction même du

dessein qu’il formait en l’assassinant. Pour un épicurien de

l’assassinat comme Williams, ce serait enlever l’aiguillon même de la

jouissance, de souffrir que la pauvre enfant bût la coupe amère de la

mort sans avoir pleinement compris la misère de sa situation. Cela, par

bonheur, exigerait du temps. La confusion double de son esprit, d’abord

pour avoir été réveillée à une heure aussi peu habituelle, et, en

deuxième lieu, de par l’horreur de cette occurrence qui lui serait

exposée, causerait, au premier moment, un évanouissement ou tel autre

mode d’insensibilité ou de démence propre à remplir un temps

considérable. Bref, en logique, la chose reposait sur la violence ultra

diabolique de Williams. Qu’il fût capable de se contenter du seul fait

de la mort de l’enfant, sans s’arrêter à la marche et au libre

développement de son agonie morale et, dans ce cas, il n’y avait plus

d’espoir. Mais, comme le présent assassin est méticuleux et prétentieux

dans ce qu’il entend faire, d’une discipline rigide à présenter et à

habiller théâtralement les circonstances de ses assassinats, tout espoir

n’est pas déraisonnable, puisque de tels raffinements préparatoires

demandent du temps. Dans les assassinats d’une nécessité absolue,

Williams se trouvait obligé de faire vite; dans un assassinat de pure

volupté, tout à fait désintéressé, où il n’y avait pas à éloigner de

témoin hostile, où il n’y avait à gagner aucun butin supplémentaire, où

il n’avait à satisfaire aucune vengeance, il est clair que se hâter

serait en même temps perdre tout. Si donc cette enfant doit être sauvée,

ce sera grâce à des considérations de pure esthétique[59].

Mais, en ce moment, toutes considérations de quelque nature qu’elles

soient, soudain sont coupées court. Un second pas se fait entendre sur

l’escalier, toujours furtif et prudent; un troisième pas,--et désormais

la destinée de l’enfant semble fixée. Juste au même moment, tout est

prêt. La fenêtre est grande ouverte; la corde se balance librement;

l’ouvrier s’est élancé, déjà voici achevée la première période de sa

descente. Simplement par le poids de sa personne il est descendu, et par

la résistance des mains il a retardé la descente. Le danger était que la

corde lui courût trop aisément entre les mains et que, par

l’accélération trop rapide de l’allure, il s’en vînt avec trop de

violence tomber sur le sol. Par bonheur il fut capable de résister à la

force impulsive de la descente; les nœuds des ligatures lui fournirent

une succession de retardements. Mais la corde se trouva plus courte de

quatre ou cinq pieds qu’il ne l’avait calculé: à dix ou onze pieds du

sol, il était suspendu en l’air, sans paroles, quant à présent, par

suite d’une inquiétude si longtemps prolongée, et n’osant pas se jeter

hardiment sur le rude pavé de la rue, de peur de s’y fracturer les

jambes. La nuit n’était pas sombre, ainsi que pour l’assassinat des

Marr. Et cependant pour les desseins de la police criminelle elle était,

grâce à un hasard, pire que la nuit la plus sombre qui ait jamais caché

un meurtre ou déjoué une poursuite. Londres, de l’est à l’ouest, était

couvert du profond voile, monté de la rivière, d’un brouillard

universel. C’est ce qui fit que durant vingt ou trente secondes le jeune

homme suspendu en l’air ne fut pas aperçu. Sa chemise blanche à la

longue attira l’attention. Trois ou quatre personnes accoururent et le

reçurent dans leurs bras; tous prévoyaient une nouvelle terrifiante. A

quelle maison appartenait-il? Cela encore, on ne le voyait pas tout de

suite. Il indiqua du doigt la porte de Williamson et il dit dans un

murmure à demi-étouffé: «l’assassin de Marr, le voilà à l’œuvre!»

Tout s’expliqua en un moment. Le langage muet des choses était lui-même

une révélation éloquente. L’exterminateur mystérieux du 29 de Ratcliffe

Highway avait rendu visite à une autre maison; et, voyez! un seul homme

avait pu échapper à travers les airs, en chemise de nuit, pour raconter

l’histoire. A un point de vue superstitieux, il y avait là quelque chose

pour réprimer la poursuite de l’incompréhensible criminel; à un point de

vue moral et dans l’intérêt d’une juste vindicte, tout concourrait à

l’éveiller, à la hâter et à la soutenir.

Oui, l’assassin de Marr--l’homme du mystère--de nouveau était à l’œuvre;

peut-être en ce moment éteignait-il la lampe d’une vie, non dans quelque

lieu éloigné, mais ici, dans cette maison même que touchaient

actuellement les auditeurs de la nouvelle redoutable. Le chaos, le

tumulte aveugle de la scène qui suivit, et qu’on peut mesurer d’après

les rapports encombrants qu’en firent les journaux durant nombre de

jours subséquents, dans un fait de ce genre n’a jamais eu, à ma

connaissance, d’analogue; ou s’il y a eu un cas analogue, ce ne fut

qu’une seule fois, je veux dire dans ce qui suivit l’acquittement des

sept évêques à Westminster, en 1688[60]. Pour l’instant, c’était plus

qu’un enthousiasme passionné. Le mouvement frénétique d’horreur mêlée

d’exultation, le hurlement de vengeance qui monta instantanément de

cette rue précisément, puis, par une sorte sublime de contagion

magnétique, de toutes les rues adjacentes, ne peuvent s’exprimer

exactement que par ce passage exalté de Shelley:

«Un transport d’allégresse farouche et monstrueuse

Se répandit à travers les multitudes des rues, en un vol rapide

Sur les ailes de la peur:--de sa lourde démence

Le famélique s’éveilla, et il mourut dans la joie; les mourants,

Parmi les cadavres gisant en leur véritable agonie,

Entendirent tout juste les nouvelles heureuses, et dans l’espérance

Ils fermèrent leurs faibles yeux: de maison en maison se répondant

Par une forte acclamation, les vivants ébranlaient la voûte du ciel

Et remplissaient la terre frémissante d’échos»[61].

C’était, en effet, quelque chose d’à moitié inexplicable que

l’interprétation instantanée de la clameur grossissante selon son sens

véritable. L’implacable rumeur de vengeance, cet accord sublime dans un

tel quartier ne pouvait viser que le seul démon dont la pensée pendant

douze jours entiers avait nourri et tyrannisé le cœur du public. Toutes

les portes, toutes les fenêtres du voisinage se trouvèrent ouvertes,

comme sur un mot d’ordre; des foules de gens, trop impatients pour

atteindre à des voies de sortie naturelles, sautèrent par les fenêtres,

au rez-de-chaussée; des malades se levèrent de leurs lits; et même

quelque part, comme pour vivifier expressément l’image de Shelley (aux

vers 4, 5, 6, 7), un homme dont la mort était attendue depuis quelques

jours et qui réellement mourut le lendemain, se leva, s’arma d’une épée

et descendit en chemise dans la rue. La chance était bonne, la foule ne

l’ignorait pas, de surprendre le chien féroce au plein milieu de son

carnaval et de son orgie de sang, au centre même de la boucherie. Un

moment, la foule fut trompée par sa multitude même et par sa furie. Mais

cette furie se pliait encore à la voix d’une autorité. De toute évidence

la massive porte d’entrée devait être enfoncée, puisque à l’intérieur,

pour coopérer à cet effort, il n’y avait plus d’être vivants, à la seule

exception d’un jeune enfant. Des pinces, placées avec adresse, en une

minute rejetèrent la porte hors de ses gonds, et la foule entra comme un

torrent. La fermentation, l’irritation de la colère qui la dévorait, on

peut le deviner, quand un homme important de l’endroit lui signifia de

s’arrêter et de faire le silence absolu. Dans l’espoir de recevoir une

communication utile, la foule devint silencieuse, «Écoutez donc, dit

l’homme autorisé, et nous saurons s’il est en haut ou en bas.»

Tout de suite on entendit un fracas, comme si quelqu’un avait enfoncé

une fenêtre, et le bruit venait nettement d’une chambre du haut. Oui, la

chose apparaissait très claire, l’assassin était dans la maison à cet

instant même, il avait été pris au piège. Il ne s’était pas familiarisé

avec les détails de la maison de Williamson, et, selon toute apparence,

il s’était trouvé emprisonné dans une des chambres du haut. La foule s’y

rua donc avec impétuosité. On en trouva la porte légèrement fixée; et,

quand elle fut forcée, l’enfoncement de la fenêtre, tant de la vitre que

du châssis, annonça que le misérable avait échappé.

Il avait sauté; plusieurs personnes dans la multitude, ardentes de la

fureur publique, sautèrent derrière lui. Ces personnes ne s’étaient pas

préoccupées de la nature du sol, et, à présent, en en faisant l’examen à

la lueur de torches, elles se rendirent compte que c’était un plan

incliné, une levée d’argile, très humide et collante. Les traces des pas

de l’homme étaient profondément imprimées dans l’argile, et, par

conséquent, elles furent aisément relevées jusqu’au sommet de la levée;

mais on s’aperçut tout à la fois que la poursuite serait inutile, à

cause de la densité du brouillard. A deux pas, un homme se dérobait

entièrement à toute possibilité de l’identifier; et, si on le joignait,

on n’aurait pu s’aventurer à prétendre que c’était bien le même qu’on

venait de perdre de vue. Jamais, dans le cours d’un siècle tout entier,

on n’aurait pu espérer une nuit plus propice pour un criminel en fuite.

Des moyens de se déguiser, Williams en avait maintenant à l’excès; et

les repaires étaient innombrables, dans le voisinage du fleuve, qui

pourraient le mettre, pendant des années, à l’abri des investigations

importunes.

Mais les faveurs sont offertes en pure perte à des insouciants et à des

ingrats. Cette nuit, le moment de décider se présenta à lui en vue de

toute sa carrière future, Williams prit la décision funeste; car, par

pure indolence, il prit la décision de rentrer dans son vieux

logement--le lieu que, de l’Angleterre entière, il avait alors le plus

de raisons pour éviter.

Pendant ce temps, la foule avait exploré de fond en comble la demeure de

Williamson. La première recherche fut celle de la jeune petite fille.

Williams, à coup sûr était allé dans sa chambre, mais c’est apparemment

dans cette chambre que la clameur soudaine de la rue l’avait surpris;

alors son attention s’était toute entière attachée aux fenêtres, parce

que par elles seules une retraite lui restait ouverte. Et même cette

retraite, il ne l’a due qu’au brouillard, à la confusion du moment, à la

difficulté d’approcher de la maison par derrière. La fillette était

naturellement inquiète de cette affluence d’étrangers à pareille heure,

mais, quant au reste, grâce aux précautions humaines des voisins, elle

fut préservée de connaître, tout entiers, les événements effroyables qui

avaient eu lieu pendant qu’elle dormait.

Le pauvre grand-père manquait toujours, jusqu’à ce que la foule

descendît à la cave. On le trouva alors étendu de son long sur le sol de

la cave. Probablement, il avait été précipité du haut de l’escalier, et,

avec une telle violence, que l’une des jambes était cassée. Après

l’avoir de la sorte mis hors de combat, Williams était descendu vers lui

et lui avait coupé la gorge.

On a beaucoup discuté, à cette époque, dans quelques-unes des feuilles

publiques, sur la difficulté de concilier ces incidents avec les autres

particularités de l’affaire, si l’on suppose qu’un seul homme s’en soit

mêlé. Qu’un seul homme s’en soit mêlé, cela paraît bien certain. On n’en

avait vu, on n’en avait entendu qu’un seul chez Marr; un seul, et, sans

nul doute possible, le même homme avait été vu par le jeune ouvrier dans

le salon de Mme Williamson, et un seul était dénoncé par les empreintes

de ses pas sur la levée d’argile. Sans doute, voici la marche qu’il

avait suivie: il s’était introduit chez Williamson en lui commandant de

la bière. Cette commande obligeait le vieillard de descendre à la cave;

Williams aura attendu qu’il y fût arrivé; et alors il aura _frappé_ et

clos la porte de la violente façon que j’ai dite. Williamson sera

remonté avec inquiétude en entendant ce bruit violent. L’assassin se

doutant qu’il en serait ainsi, l’avait rencontré, sans doute, au haut de

l’escalier de la cave et jeté en bas; après quoi, il sera descendu pour

achever le meurtre à sa manière ordinaire. Tout cela aura pris une

minute ou une minute et demie, de façon à correspondre à l’intervalle

écoulé entre le bruit alarmant de la porte d’entrée qu’avait entendu

l’ouvrier, et l’exclamation lamentable de la servante. Il est évident

aussi que la raison pour laquelle aucune espèce de cri ne s’est élevé

des lèvres de Mme Williamson, provient de la position des personnes

telle que je l’ai esquissée. Venu par derrière Mme Williamson, invisible

par conséquent, et elle ne l’entendait pas non plus à cause de sa

surdité, l’assassin l’aura frappée et lui aura entièrement aboli toute

conscience, avant qu’elle ait pu s’apercevoir de sa présence. Quant à la

servante, elle devait forcément être le témoin de l’attaque contre sa

maîtresse, l’assassin ne pouvait obtenir sur elle les mêmes avantages

complets; elle eut donc le temps de pousser un cri d’agonie.

* * * * *

J’ai mentionné que, durant presque une quinzaine, on n’avait pas même

soupçonné quel était le meurtrier des Marr; je voulais dire que,

jusqu’au meurtre de Williamson, aucun vestige, aucune base de suspicion,

dans un sens quelconque, ne s’était présenté au public, en général, non

plus qu’à la police. Mais il y avait à cet état d’ignorance absolue deux

exceptions tout à fait restreintes. Certains magistrats avaient en leur

possession une chose qui, à l’examiner de près, offrait un moyen

possible de retrouver la trace du criminel. Pourtant jusque-là, ils

n’avaient pas retrouvé sa trace. Jusqu’au matin du vendredi qui suivit

la destruction de Williamson, ils n’avaient pas rendu public ce fait

important, que sur le maillet de charpentier de navire (à l’aide duquel,

en ce qui regarde son procédé d’étourdir ou de désemparer, les meurtres

avaient été consommés), se trouvaient marquées les lettres «J. P.». Ce

maillet, par une étrange distraction de l’assassin, avait été laissé

dans la boutique de Marr; et c’est un fait intéressant, que, par

conséquent, si le misérable avait été surpris par le courageux prêteur

sur gages, il se serait trouvé virtuellement désarmé. La notification au

public de ce détail fut faite officiellement le vendredi, c’est-à-dire

treize jours après le premier assassinat. Elle fut suivie sur-le-champ,

comme on verra, du résultat le plus important.

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts · 第 8 / 11 段