Tous les risques, et surtout les pernicieux, sont périodiques. Un

assassin qui l’est par passion et tel un loup, par une soif insatiable

du sang répandu, en tant que d’un mode de luxure antinaturelle, ne

saurait tomber dans l’inertie. Cet homme-là, bien plus encore que le

chasseur de chamois dans les Alpes, vient solliciter les dangers et son

salut qui tient à un fil dans son industrie, ainsi qu’un condiment pour

assaisonner les monotonies insipides de la vie quotidienne. Outre les

instincts infernaux sur quoi l’on ne pouvait que trop sûrement compter

pour voir se renouveler ses atrocités, l’assassin des Marr, c’était

clair, en quelque lieu qu’il se tînt aux aguets, devait être un

nécessiteux, et un nécessiteux de l’espèce la moins disposée à chercher

ou à trouver des ressources par des modes honorables d’industrie: tant

en vertu d’un dégoût hautain qu’en vertu d’une désuétude à ce qui y

convient, les hommes de violence y sont spécialement disqualifiés. Ne

fût-ce, donc, que pour le seul gagne-pain, l’assassin, que tous les

cœurs cherchaient, émus, à déchiffrer, allait faire, on pouvait s’y

attendre, sa résurrection sur quelque scène d’horreur, après un

intervalle raisonnable. Même dans le meurtre des Marr, si l’on accorde

qu’il avait été gouverné surtout par une impulsion de cruauté

vindicative, il était cependant clair que le désir du butin avait

coopéré avec de tels sentiments. De plus il était clair que ce désir

avait dû être déçu: excepté la somme insignifiante que Marr avait

réservée pour les dépenses de la semaine, le meurtrier ne trouva, sans

doute, que peu ou que rien qu’il ait pu prendre en considération. Deux

guinées peut-être étaient tout ce qu’il avait pu retirer de butin. Une

semaine environ en verrait la fin. Par conséquent, la conviction de tout

le monde était qu’après un mois ou deux, lorsque la fièvre d’excitation

pourrait s’être un peu refroidie, ou aurait été remplacée par des sujets

d’un intérêt plus nouveau, de façon que la vigilance, nouvellement née

dans la vie familiale pût avoir le temps de se relâcher, on pouvait

compter sur un nouvel assassinat aussi épouvantable.

* * * * *

Telle l’attente générale. Que le lecteur se figure donc la véritable

frénésie d’horreur, quand, dans le calme de cette attente, qui

soupçonnait cependant, et s’y attendait, que le bras inconnu frapperait

encore, mais ne supposait pas qu’une audace neuve pourrait s’égaler à ce

seul attentat,--alors que tous les yeux veillaient,--soudain, la

douzième nuit après le meurtre de Marr, une deuxième affaire du même

aspect mystérieux, un assassinat selon le même plan d’extermination, fut

perpétré dans le plus proche voisinage.

C’est le second jeudi après le meurtre de Marr, que cette deuxième

atrocité eut lieu. Bien des gens ont trouvé, à cette époque, que, par

ses lignes dramatiques d’un intérêt si pénétrant, ce second cas avait

même surpassé le premier. La famille qui, cette fois, pâtit, était celle

d’un certain M. Williamson; et la maison était située, sinon absolument

dans Ratcliffe Highway, tout au moins immédiatement au tournant d’une

rue secondaire, qui courait à angle droit à cette grande artère

publique.

M. Williamson était un homme fort connu et honorable, depuis longtemps

établi dans le quartier. On le supposait riche. Et plutôt en vue

d’entretenir son activité par cette profession, que dans le désir ardent

d’amasser davantage, il tenait une sorte de taverne qui pouvait être

considérée comme patriarcale--en ce sens que, bien que des gens de

grande fortune fréquentassent la maison, le soir--aucune espèce de

séparation n’y était maintenue par méfiance entre eux et les autres

visiteurs de la classe des artisans ou des ouvriers. Quiconque se

conduisait avec bienséance était libre de s’asseoir et de commander la

boisson qu’il préférait. Ainsi la société y était un peu mêlée,

clientèle en partie fixe, et dans une certaine proportion, flottante.

La famille se composait des cinq personnes suivantes:

1. M. Williamson, son chef, qui était un vieillard de plus de 70 ans,

bien fait pour son état, civil et point morose, mais en même temps ferme

sur le maintien du bon ordre;

2. Mme Williamson, sa femme, plus jeune que lui de dix ans environ;

3. Leur jeune petite-fille, âgée d’environ neuf ans;

4. Une servante, qui avait à peu près quarante ans;

5. Un jeune ouvrier, âgé d’environ 26 ans, appartenant à un

établissement manufacturier (j’ai oublié de quelle espèce; et je ne me

souviens pas non plus de quelle nation il était).

La règle était établie chez M. Williamson que, exactement quand

l’horloge sonnait onze heures, toute la compagnie, sans faveur ni

exception, sortait. C’était là une des coutumes par lesquelles, dans un

quartier si orageux, M. Williamson avait trouvé la possibilité de

préserver sa maison de rixes.

Ce jeudi soir, toute chose s’était passée comme à l’ordinaire, sauf en

ce qu’une légère ombre de soupçon avait arrêté l’attention de plus d’une

personne. Peut-être en un temps moins inquiet, l’eût-on à peine

remarquée. Mais actuellement que la première et la dernière question

dans toute réunion de société, avait trait aux Marr et à leur assassin

inconnu, c’était une circonstance certes bien propre à causer du malaise

qu’un étranger d’apparence sinistre, avec un large pardessus, eût erré

dans la salle et au dehors durant la soirée, se fût parfois écarté de la

lumière dans les coins obscurs et eût été vu, par plusieurs personnes,

se glisser, à la dérobée, dans les couloirs privés de la maison. En

général, on présumait l’homme connu de Williamson. Et, jusqu’à un

certain point, en tant que client occasionnel, il n’est pas impossible

qu’_il le fût_. Mais plus tard, cet étranger repoussant, avec sa pâleur

spectrale, sa chevelure extraordinaire et ses yeux vitreux, qui s’était

montré par intervalles entre huit et onze heures du soir, est revenu à

la mémoire de tous ceux qui l’avaient posément observé, avec quelque

chose de cet effet glacial que produisent les deux assassins dans

«Macbeth» lorsqu’ils se présentent tout fumants du meurtre de Banquo et

rayonnant obscurément, visages terribles, dans le sombre arrière-plan, à

travers les pompes du festin royal.

Cependant l’horloge sonnait onze heures. La compagnie se sépara. La

porte d’entrée fut poussée, presque close. Au moment de la sortie de

tout le monde, voici quelle était la position exacte des cinq personnes

laissées dans la demeure: les trois plus âgées, c’est-à-dire Williamson,

sa femme et sa servante, étaient toutes trois occupées au

rez-de-chaussée. Williamson tirait de l’ale, du porter, etc... pour les

gens du voisinage en faveur de qui la porte de la maison restait

entrebâillée jusqu’à ce que l’heure de minuit sonnât. Mme Williamson et

la servante allaient et venaient entre l’arrière-cuisine et un petit

salon; l’enfant, leur petite-fille, dont la chambre à coucher était au

_premier étage_ (par ce terme on entend toujours, à Londres, le palier

élevé d’une seule volée de l’escalier au dessus du niveau de la rue),

s’était profondément endormie dès neuf heures du soir; enfin l’ouvrier

s’était retiré pour prendre du repos. C’était un locataire habituel de

la maison; sa chambre était au second étage. En très peu de temps il

s’était déshabillé et couché. Tenu, comme tout travailleur, à des

habitudes de lever matinal, il était naturellement désireux de

s’endormir aussi vite que possible. Pourtant, cette nuit-là, le malaise

causé par les assassinats récents du nº 29, atteignit chez lui le

paroxysme de l’excitation nerveuse et le tint éveillé. Peut-être

avait-il entendu parler de l’étranger à mine suspecte, peut-être

l’avait-il vu lui-même rôder à la dérobée. Mais, même s’il n’en était

pas ainsi, il se trouvait au courant des particularités périlleuses de

cette maison! par exemple, le ruffianisme de tout ce voisinage, et ce

fait peu agréable que les Marr avaient vécu à quelques portées de cette

même maison, ce qui impliquait que l’assassin aussi ne vivait pas à une

grande distance. Tels étaient les sujets d’une alarme générale. Mais il

en était d’autres, spéciaux à cette seule maison: avant tout, la

réputation d’opulence de Williamson,--la croyance, fondée ou non, qu’il

avait accumulé dans des pupitres et dans des tiroirs l’argent qui lui

coulait sans cesse dans les mains, et, en dernier lieu, le danger avec

tant d’ostentation recherché par cette habitude de laisser entrebâillée

la porte pendant une heure entière,--heure emplie d’un danger d’autant

plus grand que l’on pouvait être bien sûr de n’avoir pas à craindre de

collision avec un visiteur ou un convive de hasard, puisque tout le

monde se trouvait banni dès onze heures. Cette règle, jusqu’ici

avantageuse pour la réputation et l’agrément de la maison, à présent au

contraire, les circonstances ayant changé, ne servait qu’à positivement

proclamer une situation exposée sans défense pendant une heure entière.

Même on disait communément que Williamson, homme pesant et gros, de plus

de soixante-dix ans, singulièrement peu actif, n’aurait été que prudent

de fermer à clé sa porte au moment où il renvoyait, le soir, la société.

Sur ces motifs d’alarme et sur d’autres (et, M. Williamson, disait-on

encore, possédait une quantité considérable d’argenterie) l’ouvrier

méditait péniblement; il pouvait être entre minuit moins vingt-huit et

minuit moins vingt-cinq minutes, quand, d’une seule fois, avec un fracas

révélant une main sinistre et violente, la porte de la maison soudain

fut fermée et la clé tournée. Voilà donc qu’ici, sans nul doute

possible, était entré l’homme diabolique, vêtu de mystère, l’homme du 29

de Ratcliffe Highway. Oui, l’être redoutable qui avait occupé toutes les

pensées et toutes les langues depuis douze jours, était maintenant, à

coup sûr, en cette maison sans défense, et il allait avant peu de

minutes se présenter face à face à chacun de ses habitants. Une question

toujours traînait dans l’esprit du public: chez Marr, deux hommes ne

s’étaient-ils pas mis à l’ouvrage? S’il en était ainsi, tous les deux

devaient être là à présent, et l’un se trouverait immédiatement prêt à

travailler au haut de l’escalier, aucun danger ne pouvant être plus

évidemment ni plus immédiatement fatal à une attaque de cette espèce que

l’alarme jetée d’une fenêtre d’en haut aux passants de la rue. Pendant

une bonne demi-minute, le pauvre homme frappé d’épouvante resta assis

sans mouvement sur son lit. Puis il se leva, son premier mouvement le

conduisit à la porte de sa chambre, non dans le but de la protéger

contre une intrusion--elle n’avait pas, il ne le savait que trop, de

fermeture un peu sérieuse, serrure ni verrou, et du mobilier de la

chambre il n’y avait rien qu’on pût déplacer utilement pour barricader

la porte, même si l’on avait eu le temps d’en faire la tentative. Ce

n’était pas un instinct de prudence; la simple fascination d’une terreur

accablante le poussa à ouvrir sa porte. Un premier pas l’amena à la tête

de l’escalier. Il se pencha par-dessus la balustrade afin d’écouter; à

ce moment même, du petit salon, monta un cri d’agonie de la servante:

«Seigneur Jésus-Christ! nous allons tous être tués!» Quelle tête de

Méduse se dissimulait sous ce visage effrayant et exsangue, derrière ces

yeux vitreux et fixes qui semblaient à bon droit appartenir à un

cadavre, pour que sur eux le premier regard suffît à donner la certitude

de la mort!

Les agonies de trois morts successives, entre temps, s’étaient

terminées; le pauvre ouvrier, pétrifié, tout à fait inconscient de ce

qu’il faisait dans l’aveugle, le passif abandon de soi-même à

l’épouvante, descendit entièrement les deux volées de l’escalier. Une

terreur infinie lui inspirait l’impulsion même qu’eût pu lui inspirer un

courage inconsidéré. En chemise, par les vieilles marches délabrées, qui

par moments lui craquaient sous les pieds, il continua de descendre,

jusqu’à ce qu’il eût atteint, moins quatre, le plus bas des degrés.

Situation plus effroyable que toute autre qu’on se rappelle! Un

éternûment, une toux, rien qu’un souffle, et le jeune homme n’était plus

qu’un cadavre, sans la possibilité fût-ce de lutter pour sa vie.

L’assassin pendant ce temps était dans le petit salon;--la porte de ce

salon se trouvait en face quand on descendait l’escalier; cette porte

était entrebâillée, beaucoup plus ouverte que ce qu’on entend par le

terme «entrebâillé». Du quart de cercle, des 90 degrés que la porte

décrirait en s’ouvrant suffisamment pour se trouver à angle droit par

rapport à l’antichambre, ou par rapport à elle-même dans la position

qu’elle occupait fermée, 55 degrés au moins étaient à découvert. Et

ainsi deux cadavres sur les trois se trouvaient exposés à la vue du

jeune homme.

Où était le troisième? et l’assassin,--où était-il?

--L’assassin, il allait et venait avec rapidité dans le salon, entendu

tout d’abord sans être vu, occupé à une chose ou à l’autre dans la

partie de la pièce dissimulée encore par la porte. Ce que pouvait être

la chose, un bruit bientôt l’expliqua, il essayait à tâtons des clés sur

un buffet, sur une armoire et sur un pupitre dans la partie cachée de la

pièce. Puis il devint visible, mais heureusement pour le jeune homme, en

ce moment critique, l’assassin était trop absorbé par ses projets pour

qu’il pût jeter un coup d’œil sur l’escalier, sans quoi le visage tout

blanc de l’ouvrier qui s’y tenait immobile dans l’horreur, il l’eût

surpris au même instant et assaissonné pour le tombeau, en une seconde.

Quant au troisième cadavre, le cadavre manquant, celui de M. Williamson,

il se trouve, celui-là, dans la cave. Comment expliquer cette situation,

question à part fort discutée en ce temps-là, et jamais éclaircie d’une

manière satisfaisante.

Mais la mort de M. Williamson était évidente pour le jeune homme, car,

sinon, il l’aurait entendu remuer ou gémir. Ainsi, des quatre amis dont

il s’était séparé quarante minutes plus tôt, trois maintenant étaient

trépassés; restait donc une proportion de quarante pour

cent--(proportion bien grande à laisser pour Williams): restaient, en

effet, lui et sa jolie petite amie, l’enfant, la petite fille qu’une

innocence puérile tenait encore endormie sans crainte pour soi, sans

affliction pour ses vieux grands-parents. Si eux s’en sont allés à

jamais, par bonheur un ami (tel, en effet, il veut se montrer s’il peut

tirer l’enfant de ce danger) demeure auprès d’elle. Mais hélas! il est

plus près du meurtrier. En ce moment, il est incapable de tout effort;

il est changé en un pilier de glace, car ce qu’il voit devant lui, à la

distance tout juste de treize pieds, le voici:

--La servante avait été saisie à genoux par l’assassin; elle était à

genoux devant le foyer, qu’elle frottait à la mine de plomb. Cette

partie de sa tâche achevée, elle allait passer à une autre tâche, elle

remplissait la grille de bois et de charbons, non pour allumer tout de

suite, mais pour que le feu se trouvât prêt à allumer le lendemain. Les

apparences démontraient qu’elle devait s’occuper de ce travail au moment

où l’assassin est entré. Et peut-être les événements s’étaient-ils

succédé dans l’ordre suivant:--par son exclamation effrayée, par son

grand cri poussé vers le Christ, que l’ouvrier avait entendu d’en haut,

il est sûr qu’alors seulement elle avait pris l’alarme, et pourtant au

moins une minute et demie ou deux minutes s’étaient écoulées depuis que

la porte avait été fermée avec violence. Par conséquent l’alarme qui

avait si terriblement, si justement frappé le jeune homme, devait,

d’inexplicable façon, avoir été prise à contre sens par les deux femmes.

On disait, à l’époque, que Mme Williamson entendait avec quelque

difficulté; on supposait que la servante, les oreilles pleines du bruit

de son nettoyage, la tête à demi sous la grille, avait pu croire à des

bruits de la rue, et même avait pu attribuer la fermeture violente à de

méchants gamins.

Le fait est, qu’on l’explique de toutes les façons possibles, que

jusqu’à ses paroles d’appel au Christ, la servante n’avait remarqué rien

de suspect, rien qui pût interrompre son labeur. Il s’en suivrait que

Mme Williamson, non plus, n’aurait rien remarqué: car, sinon, elle

aurait communiqué sa crainte à la servante, puisqu’elles se trouvaient

toutes les deux dans la même petite pièce.

Apparemment, voici quel a été le cours des événements après que

l’assassin est entré dans la pièce. Mme Williamson ne l’avait pas vu,

probablement le hasard faisant qu’elle se tenait le dos tourné à la

porte. C’est donc elle, avant qu’on ait pu l’apercevoir, qu’il avait

étourdie et renversée d’un coup solide derrière la tête; le coup, asséné

à l’aide d’une pince-monseigneur lui avait fracassé la partie

postérieure du crâne. Elle tomba. Le bruit de la chute (car le tout fut

l’affaire d’un moment) avait éveillé l’attention de la servante,

laquelle poussa alors le cri qui était parvenu jusqu’au jeune homme;

mais avant qu’elle pût le répéter, l’assassin avait élevé et descendu

son instrument sur sa tête, et concassé le crâne jusque dans la

cervelle. Les femmes étaient l’une et l’autre détruites, sans remède;

toute autre violence était superflue; de plus, l’assassin avait la

conscience du danger imminent que lui apporterait le moindre retard.

Pourtant, en dépit de cette hâte, il appréciait assez les conséquences

fatales auxquelles il serait exposé si l’une de ses victimes venait à

reprendre connaissance de façon à pouvoir faire une déposition

détaillée, et sur-le-champ il s’était mis à leur couper à toutes deux la

gorge. Tout cela résultait de l’aspect des choses telles qu’elles-mêmes

se présentèrent. Mme Williamson était tombée en arrière, la tête vers la

porte; la servante, agenouillée, n’avait pas pu se relever et avait

passivement présenté la tête aux coups. Ensuite, l’infâme n’avait eu

qu’à lui pencher la tête en arrière pour lui découvrir la gorge, et

l’assassinat fut consommé.

Il est remarquable que le jeune artisan, paralysé comme il l’était par

la peur, et fasciné évidemment pendant quelque temps à un tel point

qu’il avait marché droit vers la gueule du lion, se soit trouvé capable

néanmoins de noter tout ce qui est intéressant. Le lecteur se

l’imaginera surveillant l’assassin penché sur le corps de Mme Williamson

afin de chercher encore les clés qui lui importaient. Sans doute la

situation était inquiétante pour l’assassin, car, s’il ne trouvait pas

tout de suite les clés qu’il fallait, le seul résultat de cette tragédie

hideuse serait d’accroître prodigieusement l’horreur publique, de

décupler par conséquent les précautions, de redoubler les obstacles

interposés entre lui et toute proie future. Qui plus est, il y allait

d’un intérêt plus immédiat encore; sa propre sécurité, au moment même,

pouvait se trouver, par quelque accident compromise. La plupart de ceux

qui venaient dans la maison chercher leur boisson étaient des jeunes

filles ou des enfants étourdis. Ceux-là, s’ils trouvaient la maison

fermée, s’en iraient ailleurs insoucieux; mais que vienne maintenant à

la porte une femme ou un homme réfléchi, et en ce cas, trop puissant

pour être réprimé, un soupçon s’élèverait. L’alarme, soudain, serait

donnée; après quoi, le simple hasard déciderait des événements. Car

c’est un fait à remarquer, et qui souligne la singulière inconséquence

de ce scélérat, lui qui si souvent faisait montre d’une subtilité même

superflue, d’autres fois était insoucieux et imprévoyant à tel point

que, dans le même moment où il se tenait au milieu des cadavres dont le

sang avait inondé le petit salon, Williams devait douter fortement s’il

lui restait un moyen sûr de s’en aller. Il y avait des fenêtres, il le

savait, par derrière; mais sur quoi ouvraient-elles? il ne semble pas

qu’il s’en soit inquiété; de plus, dans un voisinage aussi dangereux, il

n’est pas impossible que les fenêtres d’un rez-de-chaussée fussent

clouées; celles du haut pouvaient être libres, mais alors devenait

nécessaire un saut par trop considérable.

Le seul parti pratique était donc de se hâter d’essayer les autres clés

et de découvrir le trésor caché. C’est ainsi, c’est pour être si

intensément absorbé dans l’unique recherche qui le maîtrisait, que

l’assassin était tout à fait incapable de percevoir ce qui se passait

autour de lui; sinon, il aurait dû entendre la respiration du jeune

homme; à lui-même, par moments, elle devenait effroyablement

perceptible.

L’assassin courbé, une fois encore, sur le corps de Mme Williamson, et

lui fouillant plus profondément les poches, en tirait plusieurs

trousseaux de clés, dont l’un, lui ayant échappé, produisit un fort

tintement sur le plancher.

C’est à ce moment que le témoin secret, de sa secrète position, remarqua

que le pardessus de Williams était doublé d’une soie de la plus belle

qualité. Un autre fait encore qu’il remarqua, et qui, par la suite,

devint d’une importance plus immédiate que beaucoup de détails plus

sérieux de sa mise en accusation, c’est que les chaussures de

l’assassin, neuves sans doute, achetées probablement avec l’argent du

pauvre Marr, craquaient quand il marchait, sèchement et fréquemment.

Avec les nouveaux trousseaux de clés, l’assassin s’en alla dans la

partie cachée du salon. Et alors, enfin, se présente à l’ouvrier la

soudaine possibilité d’échapper. Quelques minutes allaient se perdre,

sûrement, à essayer toutes ces clés, puis à fouiller les tiroirs, en

supposant que les clés les ouvrissent--ou à les forcer, en supposant

qu’elles ne les ouvrissent pas. Ainsi il pouvait compter sur un court

intervalle de répit, tandis que le bruit des clés cacherait à l’assassin

le craquement des escaliers sous les pas de l’ouvrier qui remonte. Son

plan désormais est formé. Sa chambre regagnée, il met le lit contre la

porte, dans le but de retarder, si peu que ce soit, l’ennemi; ce serait

pour lui aussi un avertissement, qui, à la dernière extrémité, lui

procurerait la chance de se sauver par le moyen d’un saut désespéré. Il

accomplit le changement aussi tranquillement que possible; il déchira

les draps, les taies d’oreillers, les couvertures en larges bandes,

qu’il plia comme des cordes les attachant ensemble bout à bout. Mais dès

l’abord, se présenta un pénible surcroît à ses soucis: où trouver,

crampon, croc, barreau, une attache quelconque d’où sa corde, une fois

tressée, pourrait pendre en sûreté? Mesurés à partir de l’appui de la

fenêtre, c’est-à-dire de la partie la plus basse de l’architrave de la

fenêtre, se comptaient à peine vingt-deux ou vingt-trois pieds jusqu’au

sol. De cette longueur, dix ou douze pieds pouvaient être regardés comme

nuls, puisqu’à cette distance il pourrait se laisser tomber sans danger.

Cette déduction faite, il restait, nous dirons, une corde d’une douzaine

de pieds à préparer.

Mais malheureusement il n’y a aucune attache de fer solide auprès de la

fenêtre. La plus proche, en vérité l’unique attache de cette sorte n’est

pas du tout près de la fenêtre; c’est une pointe fixée (on ne sait trop

dans quel but) au ciel de son lit. Or, le lit changé de place, la pointe

est changée de place, et son éloignement de la fenêtre qui a toujours

été de quatre pieds est de sept pieds maintenant. Il faudrait donc

ajouter sept pieds entiers à ce qui, mesuré de la fenêtre, eût suffi.

Pourtant courage! Dieu, selon le proverbe de toutes les nations

chrétiennes, aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Notre jeune homme

accueille, reconnaissant, cette pensée: déjà il lit, dans le fait qu’une

pointe se trouve où jusque-là elle était inutile, le gage d’un secours

providentiel.

S’il n’avait travaillé que pour lui seul, ce ne lui aurait pas semblé

valoir tant de peine, mais il n’en est rien. En toute sincérité, il

s’inquiète maintenant pour la pauvre enfant, qu’il connaît et qu’il

aime. Chaque minute, il le sent, rapproche d’elle la ruine; quand il

passa devant sa porte, il avait songé d’abord à la sortir du lit dans

ses bras et à l’emporter où elle pourrait partager sa destinée. Mais,

réflexion faite, il sentit qu’en la réveillant tout à coup, comme il

était impossible qu’il lui murmurât la moindre explication, il serait

cause qu’elle crierait et serait entendue. Cette imprudence de l’une

serait fatale à tous deux. De même que les avalanches des Alpes,

suspendues au-dessus de la tête du voyageur, souvent, raconte-t-on, se

déchaînent sous le mouvement d’air causé par un simple murmure,

précisément d’un murmure ainsi retenu dépendait la volonté meurtrière de

l’homme d’en bas.

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts · 第 7 / 11 段