assassin qui l’est par passion et tel un loup, par une soif insatiable
du sang répandu, en tant que d’un mode de luxure antinaturelle, ne
saurait tomber dans l’inertie. Cet homme-là, bien plus encore que le
chasseur de chamois dans les Alpes, vient solliciter les dangers et son
salut qui tient à un fil dans son industrie, ainsi qu’un condiment pour
assaisonner les monotonies insipides de la vie quotidienne. Outre les
instincts infernaux sur quoi l’on ne pouvait que trop sûrement compter
pour voir se renouveler ses atrocités, l’assassin des Marr, c’était
clair, en quelque lieu qu’il se tînt aux aguets, devait être un
nécessiteux, et un nécessiteux de l’espèce la moins disposée à chercher
ou à trouver des ressources par des modes honorables d’industrie: tant
en vertu d’un dégoût hautain qu’en vertu d’une désuétude à ce qui y
convient, les hommes de violence y sont spécialement disqualifiés. Ne
fût-ce, donc, que pour le seul gagne-pain, l’assassin, que tous les
cœurs cherchaient, émus, à déchiffrer, allait faire, on pouvait s’y
attendre, sa résurrection sur quelque scène d’horreur, après un
intervalle raisonnable. Même dans le meurtre des Marr, si l’on accorde
qu’il avait été gouverné surtout par une impulsion de cruauté
vindicative, il était cependant clair que le désir du butin avait
coopéré avec de tels sentiments. De plus il était clair que ce désir
avait dû être déçu: excepté la somme insignifiante que Marr avait
réservée pour les dépenses de la semaine, le meurtrier ne trouva, sans
doute, que peu ou que rien qu’il ait pu prendre en considération. Deux
guinées peut-être étaient tout ce qu’il avait pu retirer de butin. Une
semaine environ en verrait la fin. Par conséquent, la conviction de tout
le monde était qu’après un mois ou deux, lorsque la fièvre d’excitation
pourrait s’être un peu refroidie, ou aurait été remplacée par des sujets
d’un intérêt plus nouveau, de façon que la vigilance, nouvellement née
dans la vie familiale pût avoir le temps de se relâcher, on pouvait
compter sur un nouvel assassinat aussi épouvantable.
* * * * *
Telle l’attente générale. Que le lecteur se figure donc la véritable
frénésie d’horreur, quand, dans le calme de cette attente, qui
soupçonnait cependant, et s’y attendait, que le bras inconnu frapperait
encore, mais ne supposait pas qu’une audace neuve pourrait s’égaler à ce
seul attentat,--alors que tous les yeux veillaient,--soudain, la
douzième nuit après le meurtre de Marr, une deuxième affaire du même
aspect mystérieux, un assassinat selon le même plan d’extermination, fut
perpétré dans le plus proche voisinage.
C’est le second jeudi après le meurtre de Marr, que cette deuxième
atrocité eut lieu. Bien des gens ont trouvé, à cette époque, que, par
ses lignes dramatiques d’un intérêt si pénétrant, ce second cas avait
même surpassé le premier. La famille qui, cette fois, pâtit, était celle
d’un certain M. Williamson; et la maison était située, sinon absolument
dans Ratcliffe Highway, tout au moins immédiatement au tournant d’une
rue secondaire, qui courait à angle droit à cette grande artère
publique.
M. Williamson était un homme fort connu et honorable, depuis longtemps
établi dans le quartier. On le supposait riche. Et plutôt en vue
d’entretenir son activité par cette profession, que dans le désir ardent
d’amasser davantage, il tenait une sorte de taverne qui pouvait être
considérée comme patriarcale--en ce sens que, bien que des gens de
grande fortune fréquentassent la maison, le soir--aucune espèce de
séparation n’y était maintenue par méfiance entre eux et les autres
visiteurs de la classe des artisans ou des ouvriers. Quiconque se
conduisait avec bienséance était libre de s’asseoir et de commander la
boisson qu’il préférait. Ainsi la société y était un peu mêlée,
clientèle en partie fixe, et dans une certaine proportion, flottante.
La famille se composait des cinq personnes suivantes:
1. M. Williamson, son chef, qui était un vieillard de plus de 70 ans,
bien fait pour son état, civil et point morose, mais en même temps ferme
sur le maintien du bon ordre;
2. Mme Williamson, sa femme, plus jeune que lui de dix ans environ;
3. Leur jeune petite-fille, âgée d’environ neuf ans;
4. Une servante, qui avait à peu près quarante ans;
5. Un jeune ouvrier, âgé d’environ 26 ans, appartenant à un
établissement manufacturier (j’ai oublié de quelle espèce; et je ne me
souviens pas non plus de quelle nation il était).
La règle était établie chez M. Williamson que, exactement quand
l’horloge sonnait onze heures, toute la compagnie, sans faveur ni
exception, sortait. C’était là une des coutumes par lesquelles, dans un
quartier si orageux, M. Williamson avait trouvé la possibilité de
préserver sa maison de rixes.
Ce jeudi soir, toute chose s’était passée comme à l’ordinaire, sauf en
ce qu’une légère ombre de soupçon avait arrêté l’attention de plus d’une
personne. Peut-être en un temps moins inquiet, l’eût-on à peine
remarquée. Mais actuellement que la première et la dernière question
dans toute réunion de société, avait trait aux Marr et à leur assassin
inconnu, c’était une circonstance certes bien propre à causer du malaise
qu’un étranger d’apparence sinistre, avec un large pardessus, eût erré
dans la salle et au dehors durant la soirée, se fût parfois écarté de la
lumière dans les coins obscurs et eût été vu, par plusieurs personnes,
se glisser, à la dérobée, dans les couloirs privés de la maison. En
général, on présumait l’homme connu de Williamson. Et, jusqu’à un
certain point, en tant que client occasionnel, il n’est pas impossible
qu’_il le fût_. Mais plus tard, cet étranger repoussant, avec sa pâleur
spectrale, sa chevelure extraordinaire et ses yeux vitreux, qui s’était
montré par intervalles entre huit et onze heures du soir, est revenu à
la mémoire de tous ceux qui l’avaient posément observé, avec quelque
chose de cet effet glacial que produisent les deux assassins dans
«Macbeth» lorsqu’ils se présentent tout fumants du meurtre de Banquo et
rayonnant obscurément, visages terribles, dans le sombre arrière-plan, à
travers les pompes du festin royal.
Cependant l’horloge sonnait onze heures. La compagnie se sépara. La
porte d’entrée fut poussée, presque close. Au moment de la sortie de
tout le monde, voici quelle était la position exacte des cinq personnes
laissées dans la demeure: les trois plus âgées, c’est-à-dire Williamson,
sa femme et sa servante, étaient toutes trois occupées au
rez-de-chaussée. Williamson tirait de l’ale, du porter, etc... pour les
gens du voisinage en faveur de qui la porte de la maison restait
entrebâillée jusqu’à ce que l’heure de minuit sonnât. Mme Williamson et
la servante allaient et venaient entre l’arrière-cuisine et un petit
salon; l’enfant, leur petite-fille, dont la chambre à coucher était au
_premier étage_ (par ce terme on entend toujours, à Londres, le palier
élevé d’une seule volée de l’escalier au dessus du niveau de la rue),
s’était profondément endormie dès neuf heures du soir; enfin l’ouvrier
s’était retiré pour prendre du repos. C’était un locataire habituel de
la maison; sa chambre était au second étage. En très peu de temps il
s’était déshabillé et couché. Tenu, comme tout travailleur, à des
habitudes de lever matinal, il était naturellement désireux de
s’endormir aussi vite que possible. Pourtant, cette nuit-là, le malaise
causé par les assassinats récents du nº 29, atteignit chez lui le
paroxysme de l’excitation nerveuse et le tint éveillé. Peut-être
avait-il entendu parler de l’étranger à mine suspecte, peut-être
l’avait-il vu lui-même rôder à la dérobée. Mais, même s’il n’en était
pas ainsi, il se trouvait au courant des particularités périlleuses de
cette maison! par exemple, le ruffianisme de tout ce voisinage, et ce
fait peu agréable que les Marr avaient vécu à quelques portées de cette
même maison, ce qui impliquait que l’assassin aussi ne vivait pas à une
grande distance. Tels étaient les sujets d’une alarme générale. Mais il
en était d’autres, spéciaux à cette seule maison: avant tout, la
réputation d’opulence de Williamson,--la croyance, fondée ou non, qu’il
avait accumulé dans des pupitres et dans des tiroirs l’argent qui lui
coulait sans cesse dans les mains, et, en dernier lieu, le danger avec
tant d’ostentation recherché par cette habitude de laisser entrebâillée
la porte pendant une heure entière,--heure emplie d’un danger d’autant
plus grand que l’on pouvait être bien sûr de n’avoir pas à craindre de
collision avec un visiteur ou un convive de hasard, puisque tout le
monde se trouvait banni dès onze heures. Cette règle, jusqu’ici
avantageuse pour la réputation et l’agrément de la maison, à présent au
contraire, les circonstances ayant changé, ne servait qu’à positivement
proclamer une situation exposée sans défense pendant une heure entière.
Même on disait communément que Williamson, homme pesant et gros, de plus
de soixante-dix ans, singulièrement peu actif, n’aurait été que prudent
de fermer à clé sa porte au moment où il renvoyait, le soir, la société.
Sur ces motifs d’alarme et sur d’autres (et, M. Williamson, disait-on
encore, possédait une quantité considérable d’argenterie) l’ouvrier
méditait péniblement; il pouvait être entre minuit moins vingt-huit et
minuit moins vingt-cinq minutes, quand, d’une seule fois, avec un fracas
révélant une main sinistre et violente, la porte de la maison soudain
fut fermée et la clé tournée. Voilà donc qu’ici, sans nul doute
possible, était entré l’homme diabolique, vêtu de mystère, l’homme du 29
de Ratcliffe Highway. Oui, l’être redoutable qui avait occupé toutes les
pensées et toutes les langues depuis douze jours, était maintenant, à
coup sûr, en cette maison sans défense, et il allait avant peu de
minutes se présenter face à face à chacun de ses habitants. Une question
toujours traînait dans l’esprit du public: chez Marr, deux hommes ne
s’étaient-ils pas mis à l’ouvrage? S’il en était ainsi, tous les deux
devaient être là à présent, et l’un se trouverait immédiatement prêt à
travailler au haut de l’escalier, aucun danger ne pouvant être plus
évidemment ni plus immédiatement fatal à une attaque de cette espèce que
l’alarme jetée d’une fenêtre d’en haut aux passants de la rue. Pendant
une bonne demi-minute, le pauvre homme frappé d’épouvante resta assis
sans mouvement sur son lit. Puis il se leva, son premier mouvement le
conduisit à la porte de sa chambre, non dans le but de la protéger
contre une intrusion--elle n’avait pas, il ne le savait que trop, de
fermeture un peu sérieuse, serrure ni verrou, et du mobilier de la
chambre il n’y avait rien qu’on pût déplacer utilement pour barricader
la porte, même si l’on avait eu le temps d’en faire la tentative. Ce
n’était pas un instinct de prudence; la simple fascination d’une terreur
accablante le poussa à ouvrir sa porte. Un premier pas l’amena à la tête
de l’escalier. Il se pencha par-dessus la balustrade afin d’écouter; à
ce moment même, du petit salon, monta un cri d’agonie de la servante:
«Seigneur Jésus-Christ! nous allons tous être tués!» Quelle tête de
Méduse se dissimulait sous ce visage effrayant et exsangue, derrière ces
yeux vitreux et fixes qui semblaient à bon droit appartenir à un
cadavre, pour que sur eux le premier regard suffît à donner la certitude
de la mort!
Les agonies de trois morts successives, entre temps, s’étaient
terminées; le pauvre ouvrier, pétrifié, tout à fait inconscient de ce
qu’il faisait dans l’aveugle, le passif abandon de soi-même à
l’épouvante, descendit entièrement les deux volées de l’escalier. Une
terreur infinie lui inspirait l’impulsion même qu’eût pu lui inspirer un
courage inconsidéré. En chemise, par les vieilles marches délabrées, qui
par moments lui craquaient sous les pieds, il continua de descendre,
jusqu’à ce qu’il eût atteint, moins quatre, le plus bas des degrés.
Situation plus effroyable que toute autre qu’on se rappelle! Un
éternûment, une toux, rien qu’un souffle, et le jeune homme n’était plus
qu’un cadavre, sans la possibilité fût-ce de lutter pour sa vie.
L’assassin pendant ce temps était dans le petit salon;--la porte de ce
salon se trouvait en face quand on descendait l’escalier; cette porte
était entrebâillée, beaucoup plus ouverte que ce qu’on entend par le
terme «entrebâillé». Du quart de cercle, des 90 degrés que la porte
décrirait en s’ouvrant suffisamment pour se trouver à angle droit par
rapport à l’antichambre, ou par rapport à elle-même dans la position
qu’elle occupait fermée, 55 degrés au moins étaient à découvert. Et
ainsi deux cadavres sur les trois se trouvaient exposés à la vue du
jeune homme.
Où était le troisième? et l’assassin,--où était-il?
--L’assassin, il allait et venait avec rapidité dans le salon, entendu
tout d’abord sans être vu, occupé à une chose ou à l’autre dans la
partie de la pièce dissimulée encore par la porte. Ce que pouvait être
la chose, un bruit bientôt l’expliqua, il essayait à tâtons des clés sur
un buffet, sur une armoire et sur un pupitre dans la partie cachée de la
pièce. Puis il devint visible, mais heureusement pour le jeune homme, en
ce moment critique, l’assassin était trop absorbé par ses projets pour
qu’il pût jeter un coup d’œil sur l’escalier, sans quoi le visage tout
blanc de l’ouvrier qui s’y tenait immobile dans l’horreur, il l’eût
surpris au même instant et assaissonné pour le tombeau, en une seconde.
Quant au troisième cadavre, le cadavre manquant, celui de M. Williamson,
il se trouve, celui-là, dans la cave. Comment expliquer cette situation,
question à part fort discutée en ce temps-là, et jamais éclaircie d’une
manière satisfaisante.
Mais la mort de M. Williamson était évidente pour le jeune homme, car,
sinon, il l’aurait entendu remuer ou gémir. Ainsi, des quatre amis dont
il s’était séparé quarante minutes plus tôt, trois maintenant étaient
trépassés; restait donc une proportion de quarante pour
cent--(proportion bien grande à laisser pour Williams): restaient, en
effet, lui et sa jolie petite amie, l’enfant, la petite fille qu’une
innocence puérile tenait encore endormie sans crainte pour soi, sans
affliction pour ses vieux grands-parents. Si eux s’en sont allés à
jamais, par bonheur un ami (tel, en effet, il veut se montrer s’il peut
tirer l’enfant de ce danger) demeure auprès d’elle. Mais hélas! il est
plus près du meurtrier. En ce moment, il est incapable de tout effort;
il est changé en un pilier de glace, car ce qu’il voit devant lui, à la
distance tout juste de treize pieds, le voici:
--La servante avait été saisie à genoux par l’assassin; elle était à
genoux devant le foyer, qu’elle frottait à la mine de plomb. Cette
partie de sa tâche achevée, elle allait passer à une autre tâche, elle
remplissait la grille de bois et de charbons, non pour allumer tout de
suite, mais pour que le feu se trouvât prêt à allumer le lendemain. Les
apparences démontraient qu’elle devait s’occuper de ce travail au moment
où l’assassin est entré. Et peut-être les événements s’étaient-ils
succédé dans l’ordre suivant:--par son exclamation effrayée, par son
grand cri poussé vers le Christ, que l’ouvrier avait entendu d’en haut,
il est sûr qu’alors seulement elle avait pris l’alarme, et pourtant au
moins une minute et demie ou deux minutes s’étaient écoulées depuis que
la porte avait été fermée avec violence. Par conséquent l’alarme qui
avait si terriblement, si justement frappé le jeune homme, devait,
d’inexplicable façon, avoir été prise à contre sens par les deux femmes.
On disait, à l’époque, que Mme Williamson entendait avec quelque
difficulté; on supposait que la servante, les oreilles pleines du bruit
de son nettoyage, la tête à demi sous la grille, avait pu croire à des
bruits de la rue, et même avait pu attribuer la fermeture violente à de
méchants gamins.
Le fait est, qu’on l’explique de toutes les façons possibles, que
jusqu’à ses paroles d’appel au Christ, la servante n’avait remarqué rien
de suspect, rien qui pût interrompre son labeur. Il s’en suivrait que
Mme Williamson, non plus, n’aurait rien remarqué: car, sinon, elle
aurait communiqué sa crainte à la servante, puisqu’elles se trouvaient
toutes les deux dans la même petite pièce.
Apparemment, voici quel a été le cours des événements après que
l’assassin est entré dans la pièce. Mme Williamson ne l’avait pas vu,
probablement le hasard faisant qu’elle se tenait le dos tourné à la
porte. C’est donc elle, avant qu’on ait pu l’apercevoir, qu’il avait
étourdie et renversée d’un coup solide derrière la tête; le coup, asséné
à l’aide d’une pince-monseigneur lui avait fracassé la partie
postérieure du crâne. Elle tomba. Le bruit de la chute (car le tout fut
l’affaire d’un moment) avait éveillé l’attention de la servante,
laquelle poussa alors le cri qui était parvenu jusqu’au jeune homme;
mais avant qu’elle pût le répéter, l’assassin avait élevé et descendu
son instrument sur sa tête, et concassé le crâne jusque dans la
cervelle. Les femmes étaient l’une et l’autre détruites, sans remède;
toute autre violence était superflue; de plus, l’assassin avait la
conscience du danger imminent que lui apporterait le moindre retard.
Pourtant, en dépit de cette hâte, il appréciait assez les conséquences
fatales auxquelles il serait exposé si l’une de ses victimes venait à
reprendre connaissance de façon à pouvoir faire une déposition
détaillée, et sur-le-champ il s’était mis à leur couper à toutes deux la
gorge. Tout cela résultait de l’aspect des choses telles qu’elles-mêmes
se présentèrent. Mme Williamson était tombée en arrière, la tête vers la
porte; la servante, agenouillée, n’avait pas pu se relever et avait
passivement présenté la tête aux coups. Ensuite, l’infâme n’avait eu
qu’à lui pencher la tête en arrière pour lui découvrir la gorge, et
l’assassinat fut consommé.
Il est remarquable que le jeune artisan, paralysé comme il l’était par
la peur, et fasciné évidemment pendant quelque temps à un tel point
qu’il avait marché droit vers la gueule du lion, se soit trouvé capable
néanmoins de noter tout ce qui est intéressant. Le lecteur se
l’imaginera surveillant l’assassin penché sur le corps de Mme Williamson
afin de chercher encore les clés qui lui importaient. Sans doute la
situation était inquiétante pour l’assassin, car, s’il ne trouvait pas
tout de suite les clés qu’il fallait, le seul résultat de cette tragédie
hideuse serait d’accroître prodigieusement l’horreur publique, de
décupler par conséquent les précautions, de redoubler les obstacles
interposés entre lui et toute proie future. Qui plus est, il y allait
d’un intérêt plus immédiat encore; sa propre sécurité, au moment même,
pouvait se trouver, par quelque accident compromise. La plupart de ceux
qui venaient dans la maison chercher leur boisson étaient des jeunes
filles ou des enfants étourdis. Ceux-là, s’ils trouvaient la maison
fermée, s’en iraient ailleurs insoucieux; mais que vienne maintenant à
la porte une femme ou un homme réfléchi, et en ce cas, trop puissant
pour être réprimé, un soupçon s’élèverait. L’alarme, soudain, serait
donnée; après quoi, le simple hasard déciderait des événements. Car
c’est un fait à remarquer, et qui souligne la singulière inconséquence
de ce scélérat, lui qui si souvent faisait montre d’une subtilité même
superflue, d’autres fois était insoucieux et imprévoyant à tel point
que, dans le même moment où il se tenait au milieu des cadavres dont le
sang avait inondé le petit salon, Williams devait douter fortement s’il
lui restait un moyen sûr de s’en aller. Il y avait des fenêtres, il le
savait, par derrière; mais sur quoi ouvraient-elles? il ne semble pas
qu’il s’en soit inquiété; de plus, dans un voisinage aussi dangereux, il
n’est pas impossible que les fenêtres d’un rez-de-chaussée fussent
clouées; celles du haut pouvaient être libres, mais alors devenait
nécessaire un saut par trop considérable.
Le seul parti pratique était donc de se hâter d’essayer les autres clés
et de découvrir le trésor caché. C’est ainsi, c’est pour être si
intensément absorbé dans l’unique recherche qui le maîtrisait, que
l’assassin était tout à fait incapable de percevoir ce qui se passait
autour de lui; sinon, il aurait dû entendre la respiration du jeune
homme; à lui-même, par moments, elle devenait effroyablement
perceptible.
L’assassin courbé, une fois encore, sur le corps de Mme Williamson, et
lui fouillant plus profondément les poches, en tirait plusieurs
trousseaux de clés, dont l’un, lui ayant échappé, produisit un fort
tintement sur le plancher.
C’est à ce moment que le témoin secret, de sa secrète position, remarqua
que le pardessus de Williams était doublé d’une soie de la plus belle
qualité. Un autre fait encore qu’il remarqua, et qui, par la suite,
devint d’une importance plus immédiate que beaucoup de détails plus
sérieux de sa mise en accusation, c’est que les chaussures de
l’assassin, neuves sans doute, achetées probablement avec l’argent du
pauvre Marr, craquaient quand il marchait, sèchement et fréquemment.
Avec les nouveaux trousseaux de clés, l’assassin s’en alla dans la
partie cachée du salon. Et alors, enfin, se présente à l’ouvrier la
soudaine possibilité d’échapper. Quelques minutes allaient se perdre,
sûrement, à essayer toutes ces clés, puis à fouiller les tiroirs, en
supposant que les clés les ouvrissent--ou à les forcer, en supposant
qu’elles ne les ouvrissent pas. Ainsi il pouvait compter sur un court
intervalle de répit, tandis que le bruit des clés cacherait à l’assassin
le craquement des escaliers sous les pas de l’ouvrier qui remonte. Son
plan désormais est formé. Sa chambre regagnée, il met le lit contre la
porte, dans le but de retarder, si peu que ce soit, l’ennemi; ce serait
pour lui aussi un avertissement, qui, à la dernière extrémité, lui
procurerait la chance de se sauver par le moyen d’un saut désespéré. Il
accomplit le changement aussi tranquillement que possible; il déchira
les draps, les taies d’oreillers, les couvertures en larges bandes,
qu’il plia comme des cordes les attachant ensemble bout à bout. Mais dès
l’abord, se présenta un pénible surcroît à ses soucis: où trouver,
crampon, croc, barreau, une attache quelconque d’où sa corde, une fois
tressée, pourrait pendre en sûreté? Mesurés à partir de l’appui de la
fenêtre, c’est-à-dire de la partie la plus basse de l’architrave de la
fenêtre, se comptaient à peine vingt-deux ou vingt-trois pieds jusqu’au
sol. De cette longueur, dix ou douze pieds pouvaient être regardés comme
nuls, puisqu’à cette distance il pourrait se laisser tomber sans danger.
Cette déduction faite, il restait, nous dirons, une corde d’une douzaine
de pieds à préparer.
Mais malheureusement il n’y a aucune attache de fer solide auprès de la
fenêtre. La plus proche, en vérité l’unique attache de cette sorte n’est
pas du tout près de la fenêtre; c’est une pointe fixée (on ne sait trop
dans quel but) au ciel de son lit. Or, le lit changé de place, la pointe
est changée de place, et son éloignement de la fenêtre qui a toujours
été de quatre pieds est de sept pieds maintenant. Il faudrait donc
ajouter sept pieds entiers à ce qui, mesuré de la fenêtre, eût suffi.
Pourtant courage! Dieu, selon le proverbe de toutes les nations
chrétiennes, aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Notre jeune homme
accueille, reconnaissant, cette pensée: déjà il lit, dans le fait qu’une
pointe se trouve où jusque-là elle était inutile, le gage d’un secours
providentiel.
S’il n’avait travaillé que pour lui seul, ce ne lui aurait pas semblé
valoir tant de peine, mais il n’en est rien. En toute sincérité, il
s’inquiète maintenant pour la pauvre enfant, qu’il connaît et qu’il
aime. Chaque minute, il le sent, rapproche d’elle la ruine; quand il
passa devant sa porte, il avait songé d’abord à la sortir du lit dans
ses bras et à l’emporter où elle pourrait partager sa destinée. Mais,
réflexion faite, il sentit qu’en la réveillant tout à coup, comme il
était impossible qu’il lui murmurât la moindre explication, il serait
cause qu’elle crierait et serait entendue. Cette imprudence de l’une
serait fatale à tous deux. De même que les avalanches des Alpes,
suspendues au-dessus de la tête du voyageur, souvent, raconte-t-on, se
déchaînent sous le mouvement d’air causé par un simple murmure,
précisément d’un murmure ainsi retenu dépendait la volonté meurtrière de
l’homme d’en bas.