principaux de communication entre la rue et l’intérieur des maisons; à
Londres, les marteaux dominent. Chez Marr, il y avait à la fois un
marteau et une sonnette. Mary sonna, et en même temps elle heurta
légèrement. Elle n’avait aucune crainte de déranger son maître ou sa
maîtresse, elle était bien sûre de les trouver encore debout. Elle
n’avait d’inquiétude que pour le bébé qui, dérangé, aurait pu encore
priver sa mère du repos de la nuit. Elle savait bien que, des trois
personnes attendant avec anxiété son retour, et, à ce moment, peut-être
sérieusement tourmentées de son retard, le moindre perceptible murmure
venu d’elle devait en un moment en amener une à la porte.
Mais qu’est-ce donc? A son grand étonnement, et avec l’étonnement
s’insinuait en elle une terreur glaciale--elle n’entendit ni mouvement,
ni rumeur, monter de la cuisine. Au moment même lui revint, dans une
angoisse frissonnante, l’image confuse de cet étranger au large vêtement
sombre qu’elle avait vu se glisser furtif sous la lumière ombrageuse du
réverbère, et qui, trop sûrement, guettait les mouvements de son maître:
et voilà qu’elle se reprochait amèrement, quelque pressante que fût sa
hâte, de n’avoir pas averti M. Marr de cette apparition suspecte. Pauvre
fille! Elle ne savait pas alors que si un tel avis avait pu être valable
pour mettre Marr sur ses gardes, il lui était venu d’autre part, si bien
qu’à cette omission, en réalité due seulement à sa hâte de faire la
commission de son maître, on ne pouvait imputer le résultat fâcheux.
Mais de telles réflexions, en ce sens ou en tout autre, furent
englouties en ce moment dans la panique qui lui montait.
Que son double appel eût pu n’être pas remarqué,--ce seul fait, tout à
coup, lui fut une révélation d’horreur. Qu’une personne se fût endormie,
mais deux--mais trois--cela était une pure impossibilité. Et même, à les
supposer toutes les trois ensemble et le bébé ensevelis dans le sommeil,
combien encore restait inexplicable ce total--ce total silence! Très
certainement à ce moment quelque chose comme de l’horreur hystérique
couvrit d’une ombre la pauvre fille, et alors elle se mit à tirer la
sonnette avec une violence qui appartient à de la terreur maladive. Cela
fait, elle s’arrêta; elle gardait encore assez d’empire sur soi, bien
que, vite, vite, il fût en train de l’abandonner, pour réfléchir que si
quelque accident écrasant avait obligé Marr et son apprenti à laisser la
maison et à aller chercher une assistance chirurgicale dans des
quartiers assez éloignés (chose à peine supposable),--même dans ce cas,
Mme Marr et son enfant seraient restés, et ne fût-ce qu’un murmure, à
toute extrémité, la jeune mère aurait répondu.
S’arrêter donc, s’imposer à elle-même un rigoureux silence, de façon à
laisser venir la réponse possible à son appel dernier, ce devint pour
elle le devoir, par un effort spasmodique. Écoute donc, pauvre cœur
tremblant; et, vingt secondes, tiens-toi immobile comme la mort!
Immobile comme la mort, elle l’était; et durant cette redoutable
immobilité, comme elle étouffait son souffle pour pouvoir écouter, il se
produisit un incident d’une terreur mortelle qui, jusqu’au jour de sa
mort, ne cessera de renouveler dans son oreille ses échos. Elle, Mary,
la pauvre fille tremblante, qui se contenait et se maîtrisait par un
effort suprême, afin de laisser plein accès à la réponse que pouvait
faire, à son dernier appel frénétique, sa chère jeune maîtresse, à la
fin et très distinctement elle entendit à l’intérieur de la maison un
bruit. Oui, maintenant, sans doute possible, une réponse se fait à son
appel. Mais quelle réponse?
Sur l’escalier--non pas l’escalier qui conduisait, en bas, à la cuisine,
mais sur l’escalier qui conduisait, en haut, à l’unique étage des
chambres à coucher,--elle entendit un bruit de craquement. Puis elle
entendit très distinctement un pas: une marche, deux, trois, quatre
marches lentement, distinctement descendues. Puis, les redoutables pas,
elle les entendit, s’avancèrent au long de l’étroit couloir vers la
porte. Les pas--ô ciel! les pas de qui?--se sont arrêtés à la porte. On
pouvait entendre la respiration de cet être terrible qui avait imposé le
silence à toute respiration autre que la sienne dans la maison. Il n’y a
qu’une porte entre lui et Mary. Mais que fait-il donc de l’autre côté de
la porte? Pas circonspect, pas furtif, qui est descendu au bas de
l’escalier, puis qui a marché le long du petit couloir étroit--étroit
comme un cercueil--jusqu’à ce qu’enfin, il se soit arrêté à la porte.
Ah! que le drôle respire fort! Lui, l’assassin solitaire, est d’un côté
de la porte; Mary est de l’autre côté. Or, supposez qu’il eût ouvert
tout à coup la porte, et que, inconsidérément, dans l’obscurité, Mary se
fût précipitée à l’intérieur et se fût trouvée dans les bras de
l’assassin. Le cas jusque-là eût été possible--et même certainement, si
la ruse en eût été tentée tout de suite au retour de Mary, elle aurait
eu plein succès; si la porte s’était ouverte tout à coup à son premier
tintement, tête baissée, elle aurait sauté dans la maison, et aurait
péri. Mais, à présent, Mary est sur ses gardes. Le meurtrier inconnu et
elle, tous deux leurs lèvres contre la porte, sont aux écoutes et
respirent fort, mais heureusement ils sont chacun d’un côté de la porte,
et au moindre indice d’ouverture de la clé ou du loquet, Mary se serait
rejetée dans l’asile de l’obscurité générale.
Quel était le but du meurtrier en s’avançant le long du couloir jusqu’à
la porte d’entrée? Son but, le voici:--Prise à part, en tant
qu’individu, Mary n’avait pour lui aucune valeur. Mais considérée comme
membre d’une famille, elle avait cette valeur, que, saisie et
assassinée, elle parfaisait et complétait le désastre de la maison.
L’affaire racontée, comme elle devait être racontée dans toute la
chrétienté, tiendrait captive l’imagination. Ainsi toute la couvée de
victimes était prise aux filets; la ruine de la famille ainsi était
entière et globale; et sous ce rapport, la tendance des hommes et des
femmes, de quelque façon qu’ils s’agitassent, aurait été, sans aide et
sans espoir, de tomber entre les mains victorieuses de l’assassin tout
puissant. Il n’avait qu’à dire: «Mes preuves sont datées du nº 29 de
Ratcliffe Highway» et la pauvre imagination vaincue tombait sans pouvoir
sous l’œil de crotale fascinateur du meurtrier.
Il n’y a aucun doute que le motif pour l’assassin de demeurer au côté
intérieur de la porte de Marr, tandis que Mary restait du côté
extérieur, était l’espoir que, s’il ouvrait la porte doucement,
contrefaisant tout bas la voix de Marr, et disant: Qu’est-ce qui vous a
fait rester si longtemps? il serait possible de la capturer.
Il se trompait. Il était pour cela trop tard. Mary était maintenant
éperdument en éveil. Elle se mit alors à sonner la sonnette et à frapper
le marteau avec une violence ininterrompue. Et la conséquence naturelle
c’est que le voisin de la maison contiguë, qui venait de se coucher et
de s’endormir à l’instant même, fut réveillé; et, grâce à la violence
incessante de la sonnerie et des heurts qui, à présent, obéissaient à
une impulsion délirante et irrésistible chez Mary, il eut le sentiment
qu’un événement très terrible devait être à la racine d’un tumulte si
bruyant. Se lever, monter la fenêtre, demander furieusement la cause de
ce vacarme intempestif, ce fut l’affaire d’un moment. La pauvre fille
resta suffisamment maîtresse d’elle-même pour expliquer avec rapidité le
fait de son absence d’une heure, sa croyance que la famille de M. et Mme
Marr avait été assassinée dans l’intervalle, et qu’à ce moment encore
l’assassin était dans la maison.
La personne à qui s’adressait son récit était un prêteur sur gages; ce
devait être à coup sûr un homme brave, car l’entreprise était
périlleuse, ne fût-ce qu’en tant qu’épreuve pour sa force physique, de
faire face seul à seul à un assassin mystérieux, lequel apparemment
avait signalé sa vaillance par un triomphe d’une telle étendue. Certes,
encore une fois, il fallait à l’imagination un effort de victoire sur
soi-même pour s’élancer, tête baissée, en la présence d’un homme
enveloppé dans un nuage de mystère, et dont la nationalité, l’âge, les
motifs étaient tout ensemble inconnus. Il est rare que sur un champ de
bataille un soldat ait été appelé à affronter un danger aussi complexe.
Car, si la famille entière de son voisin Marr avait été exterminée--si
cela était vrai, en effet,--une telle quantité de sang répandu semblait
bien le dénoncer, il devait y avoir deux personnes pour commettre le
crime, ou, si une seulement avait accompli une telle ruine, en ce cas,
de quelle colossale audace devait-elle être douée, celle-là! et aussi,
sans doute, de quelle agilité, de quelle force animales! Mieux même:
l’ennemi inconnu (qu’il fût un seul ou qu’il fût double) serait, sans
aucun doute, soigneusement armé.
Eh bien, en dépit de tant de désavantages, cet homme sans crainte
n’hésita pas à s’élancer tout de suite vers le champ du massacre, dans
la maison de son voisin. Le temps seulement de passer son pantalon et de
s’armer d’un tisonnier de cuisine, il descendit dans la petite cour
derrière sa maison. En approchant de cette manière, il avait chance de
surprendre l’assassin, tandis que s’il eût passé par le devant, cette
chance n’eût pas existé, et il y aurait eu de plus un retard
considérable dans le travail d’enfoncer la porte.
Un mur de briques haut de neuf ou dix pieds, séparait ses locaux de
derrière de ceux de Marr. Il sauta par-dessus; et, au moment même où il
s’arrêtait à la nécessité de retourner prendre une bougie, il aperçut
tout à coup un faible rayon de lumière qui apparaissait déjà sur une
partie de la demeure de Marr. La porte de derrière de Marr était grande
ouverte. Sans doute le meurtrier y avait-il passé une demi-minute plus
tôt. Rapidement l’homme courageux s’avança vers la boutique, et là il
aperçut le carnage de la nuit étalé sur le sol, et le local étroit si
inondé de sang qu’il était à peine possible d’en éviter la pollution en
s’y choisissant un chemin jusqu’à la porte d’entrée. Dans la serrure de
la porte restait encore la clé qui avait donné à l’assassin inconnu un
avantage si fatal sur ses victimes.
Entre temps, la nouvelle à ébranler le cœur, confondue parmi les cris de
Mary (l’idée lui était venue que l’une des nombreuses victimes pouvait
peut-être être encore à la portée de quelque secours médical, mais que
tout dépendait de sa promptitude) avait abouti, même à cette heure
tardive, à grouper un petit rassemblement auprès de la maison.
Le prêteur sur gages ouvrit grande la porte. Un ou deux watchmen
précédaient la foule; mais un spectacle à déchirer l’âme les arrêta et
imprima un silence soudain à leurs voix, auparavant si hautes.
Le drame tragique racontait tout haut sa propre histoire, et la
succession peu nombreuse et sommaire de sa marche.
L’assassin encore était inconnu tout à fait; pas même soupçonné. Il y
avait des raisons pour penser que ce devait être une personne
familièrement connue de Marr. Il était entré dans la boutique en ouvrant
la porte après que Marr l’avait fermée, on argumentait avec raison que,
après l’avis donné à Marr par le watchman, l’apparition d’un étranger
dans la boutique à cette heure et dans un voisinage si dangereux, et
entrant d’une manière si irrégulière et si suspecte (je veux dire
s’introduisant après que la porte avait été fermée, et après que la
fermeture des volets avait coupé toute communication ouverte avec la
rue) aurait certainement éveillé chez Marr une attitude de vigilance
défensive. Donc, tout indice que Marr n’y avait pas été éveillé,
démontrait jusqu’à la certitude que quelque chose s’était produit pour
neutraliser cette alarme et pour désarmer fatalement, de la sorte, les
appréhensions prudentes de Marr. Ce _quelque chose_ ne pouvait consister
qu’en un simple fait, à savoir que la personne de l’assassin était
familièrement connue de Marr, une connaissance ordinaire et non
suspecte.
Ceci supposé comme clé à tout le reste, le cours entier et l’évolution
du drame subséquent devenaient clairs comme le jour:--l’assassin, c’est
évident, avait ouvert doucement et aussi fermé derrière lui avec une
douceur égale la porte de la rue. Il s’était alors avancé vers le petit
comptoir, tout en échangeant les salutations ordinaires d’une vieille
connaissance avec Marr insoupçonneux. Le comptoir atteint, il devait
avoir demandé à Marr une paire de chaussettes en coton écru. Dans une
boutique petite comme celle de Marr, il ne saurait y avoir grande
latitude de choix pour disposer les différentes marchandises.
L’arrangement en était sans aucun doute connu de l’assassin, qui s’était
assuré déjà que, pour descendre l’article demandé à présent, Marr se
trouverait requis de se retourner vers le rayon derrière lui, et en même
temps d’élever les yeux et les mains à un niveau de dix-huit pouces
au-dessus de sa tête. Ce mouvement le plaçait dans la position la plus
désavantageuse possible par rapport à l’assassin; celui-ci donc, à
l’instant où les mains et les yeux de Marr étaient embarrassés et le
derrière de sa tête pleinement exposé, soudain de dessous son large
pardessus avait tiré un lourd maillet de charpentier de navire et d’un
seul coup unique, avait assez entièrement étourdi sa victime pour la
laisser incapable de résistance. La seule position de Marr disait toute
son histoire. Il s’était naturellement affaissé derrière le comptoir,
les mains occupées de façon à confirmer tout le dessin de l’affaire,
comme je l’ai ici indiquée. Bien probable était-il encore que le même
premier coup, cette première marque de la trahison qui atteignit Marr,
avait été aussi le dernier coup qui lui anéantit la conscience. Le plan
de l’assassin, son système raisonné de meurtre découlait logiquement de
cette apoplexie ou tout au moins d’un étourdissement suffisant infligé
pour assurer une perte longue de la conscience. Ce pas pour débuter
mettait le meurtrier à son aise. Puis comme un retour de sentiment eût
pu constamment le ramener à un danger complet, c’était sa pratique fixe
de couper la gorge.
A un type invariable sur ce point tous les meurtres se conformaient:
d’abord le crâne était brisé, ce qui préservait l’assassin de
représaille immédiate; puis, dans le but d’enclore le tout dans un
silence éternel, il coupait uniformément la gorge.
Pour le reste, tels qu’ils se révélaient d’eux-mêmes, voici les
détails:--la chute de Marr pouvait, vraisemblablement avoir causé un
bruit sourd et confus de lutte, d’autant plus qu’on ne le pouvait
confondre, à cette heure, avec aucune rumeur venue de la rue--la porte
de la boutique étant fermée. Il est plus probable, pourtant, que le
signal d’alarme descendant à la cuisine se produisit lorsque l’assassin
se mit à couper la gorge à Marr. La place très restreinte derrière le
comptoir rendait impossible, dans la hâte critique de l’affaire, de
découvrir la gorge largement; l’horrible scène devait se faire à coups
partiels et interrompus: de profonds grognements durent s’élever; et
alors se fit un élan vers le haut de l’escalier. Contre cet élan, la
seule phase dangereuse de l’opération, l’assassin devait s’être préparé
spécialement. Mme Marr et l’apprenti, tous deux jeunes et actifs,
s’avanceraient, à coup sûr, vers la porte de la rue. Si Mary avait été à
la maison, et si trois personnes à la fois eussent combiné de distraire
les projets du meurtrier, il est tout juste possible que l’une d’elles
eût réussi à atteindre la rue. Mais le terrible balancement du pesant
maillet surprit le garçon et la maîtresse, tous deux, avant qu’ils aient
pu atteindre la porte. L’un et l’autre gisaient étendus sur le parquet,
au milieu de la boutique; et au moment même où il les avait voués à
l’inaction, le chien maudit s’abattait sur leurs gorges avec son rasoir.
Le fait est que, aveuglée par sa pure pitié pour le pauvre Marr en
entendant ses gémissements, Mme Marr avait perdu de vue la politique à
suivre: elle et le garçon auraient dû se diriger vers la porte du fond,
afin de donner ainsi l’alarme en plein air, ce qui, en soi, était le
grand point; plusieurs moyens de distraire l’attention de l’assassin se
présentaient dans cette manière d’agir, que, de toute autre façon
l’extrême exiguïté de la boutique leur refusait.
Vaine serait la tentative d’exprimer l’horreur qui pénétra les
spectateurs assemblés de la pitoyable tragédie. La foule savait qu’une
personne, grâce à un hasard, avait échappé au massacre général; cette
personne à présent se trouvait sans voix et semblait en délire, si bien
que par compassion pour son état bien digne de pitié, une voisine
l’avait emmenée et mise dans un lit. C’est ainsi que pendant un temps
plus long qu’il n’eût été sans cela possible, aucune des personnes
présentes ne connaissait suffisamment les Marr pour savoir qu’ils
avaient un jeune enfant; le hardi prêteur sur gages s’en était allé
faire une déclaration au _coroner_, et un autre voisin porter son
témoignage qu’il croyait urgent au bureau de police du voisinage.
Soudain, apparut dans la foule, quelqu’un qui savait que les parents
assassinés avaient un enfant; on le trouverait soit en bas de l’escalier
soit dans une des chambres du haut. Immédiatement un flot de monde se
répandit dans la cuisine où tout de suite on aperçut le berceau--les
couvertures dans un état de confusion indescriptible. En les démêlant,
les mares de sang devinrent visibles, puis, nouveau signe sinistre, la
flèche du berceau avait été brisée en morceaux. Il fut clair que le
misérable s’était trouvé doublement gêné--d’abord par la flèche arquée à
la tête du berceau, qu’il avait alors mis en pièces avec son maillet, et
deuxièmement par l’amas des draps et des oreillers autour de la tête du
bébé. Le libre jeu de ses coups avait été de la sorte déjoué. Et il
avait mis fin à cette scène en appliquant son rasoir à la gorge du
pauvre innocent. Après quoi, sans but apparent, comme s’il avait été
pris de honte au spectacle de ses propres atrocités, il s’était mis à
entasser le linge, laborieusement, par-dessus le cadavre de l’enfant.
Cet incident donnait un indéniable caractère d’acte de vengeance à
l’affaire entière, et confirmait par là la rumeur qu’une querelle entre
Williams et Marr avait pris son origine dans leur rivalité. Un écrivain,
pourtant, prétendit que l’assassin pouvait avoir trouvé nécessaire pour
sa sûreté personnelle d’éteindre les pleurs de l’enfant. Mais on lui
répondit, avec justesse, qu’un enfant de huit mois seulement n’aurait
pas pu pleurer par le sentiment de la tragédie qui avait lieu, mais
seulement d’une façon accoutumée, en raison de l’absence de sa mère, et
qu’un tel cri, même ouï le moins du monde hors de la maison, aurait été
précisément ce que les voisins entendaient constamment, de sorte qu’il
n’eût pas attiré une attention spéciale, ni fait naître une alarme
raisonnable chez l’assassin. Nul incident, cependant, dans tout ce tissu
d’atrocités, n’envenima la furie populaire contre le bandit inconnu,
autant que cette boucherie superflue d’un bébé.
Naturellement, le dimanche matin, dont l’aube se fit quatre ou cinq
heures plus tard, l’affaire était trop pleine d’horreur pour ne pas se
répandre dans toutes les directions. Mais je n’ai aucune raison de
penser qu’elle se fût insinuée dans aucun des nombreux journaux du
dimanche. Dans le cours régulier des choses, toute occurrence ordinaire
qui ne se produit, ou ne transpire pas avant une heure un quart le matin
du dimanche, ne saurait arriver à l’oreille du public que par les
éditions du lundi des journaux dominicaux, ou par les journaux réguliers
du lundi matin. Si telle a été la marche suivie dans cette occasion,
jamais il n’y a eu d’omission plus insigne. Car, c’est certain, à
satisfaire le public qui demandait les détails dès le dimanche, et c’eût
été aisé en annulant une couple de colonnes ennuyeuses pour y substituer
la narration circonstanciée dont le prêteur sur gages et le watchman
auraient pu fournir la matière, on eût pu amasser une petite fortune. Au
moyen d’affiches convenables, dispersées à travers tous les quartiers de
l’infinie métropole, 250.000 exemplaires supplémentaires auraient pu se
vendre,--je dis de tout journal qui aurait rassemblé les matériaux
_exclusifs_ en allant au-devant de l’excitation du public. De toutes
parts le public s’était mis en marche vers le centre, attiré par les
rumeurs qui volaient, et partout brûlait d’être informé plus amplement
[58].
Le dimanche d’après (le dimanche de l’_octave_ après l’événement) on fit
les funérailles des Marr: dans la première bière était placé Marr; dans
la deuxième Mme Marr avec le bébé dans ses bras; dans la troisième le
jeune apprenti. Ils furent enterrés côte à côte; 30.000 ouvriers
suivirent la procession funèbre, l’horreur et la tristesse peintes sur
leurs visages.
Jusque là aucune rumeur n’était dans l’air qui indiquât, fût-ce par
conjecture, l’auteur hideux de ces ruines--ce saint patron des
fossoyeurs. Si, le dimanche des funérailles, on en avait su au sujet de
cet individu, autant qu’on en savait partout six jours plus tard, les
gens s’en seraient allés tout droit du cimetière au logement de
l’assassin, et, sans souffrir aucun délai, lui auraient arraché membre
après membre. Mais, jusque-là, faute d’un simple objet sur qui un
soupçon raisonnable pût se poser, la colère publique se trouvait obligée
de s’arrêter. Au reste, loin de montrer, et c’est naturel, aucune
tendance à tomber, l’émotion publique se renforçait, bien entendu,
chaque jour, à mesure que la répercussion du saisissement se mit à
revenir des provinces à la capitale. Sur toutes les grandes routes du
royaume, on faisait des arrestations continuelles de vagabonds et de
rôdeurs qui ne pouvaient rendre de leur situation un compte
satisfaisant, ou dont les dehors en toute chose s’accordaient avec le
signalement imparfait de Williams qu’avait fourni le watchman.
En même temps que ce flux puissant de pitié et d’indignation qui se
formait en arrière vers le terrifiant passé, il se mêlait aussi aux
pensées des personnes réfléchies un sous-courant d’expectative inquiète
pour le futur immédiat. «Le tremblement de terre» pour citer un fragment
pris à un passage frappant de Wordsworth,
«_Le tremblement de terre n’est pas satisfait d’un coup_».