Avant tout un mot quant à la scène locale des meurtres. Ratcliffe

Highway est une grande voie de communication dans un quartier très

chaotique du Londres oriental ou nautique. En ce temps-là (c’est-à-dire

en 1812), aucune police suffisante n’existait, sauf la police

_détective_ de Bow Street--admirable pour son objet particulier, mais

absolument disproportionnée au service général de la capitale,--c’était

donc un quartier très dangereux. Un homme sur trois, pour le moins, y

pouvait être compté comme étranger: Lascars, Chinois, Maures, Nègres, se

rencontraient à tous les pas. Et, outre le ruffianisme multiple caché

impénétrablement sous les chapeaux mêlés aux turbans de ces gens dont le

passé était insaisissable aux yeux des Européens, on ne l’ignore pas, la

marine de la chrétienté (spécialement, en temps de guerre, la marine de

commerce) est le sûr réceptacle de tous les meurtriers et de tous les

ruffians à qui leurs crimes ont donné un motif de se dérober, pour une

saison, aux regards du public. Peu de gens de cette catégorie, c’est

vrai, sont qualifiés pour se donner comme des hommes de mer capables; en

tout temps, et spécialement durant une guerre, seule une petite

proportion (un _nucleus_) dans l’équipage d’un bateau comporte des

hommes capables--la grande majorité est simplement composée de terriens

sans expérience.

Mais John Williams, qui avait été, à plusieurs reprises, compté comme

marin à bord de différents navires des Indes, etc., était probablement

un marin accompli. C’était, en effet, un homme généralement avisé et

adroit, fertile en ressources dans toutes les difficultés soudaines, et

qui se pliait avec la plus grande souplesse à toutes les variations de

la vie sociale.

Williams était un homme de taille moyenne (de 5 pieds 7 pouces et demi à

5 pieds 8 pouces), d’une complexion dégagée, plutôt mince, mais vibrant,

passablement musculeux et net de toute chair superflue.

Une dame qui l’a vu à son interrogatoire (je crois, au bureau de police

de la Tamise), m’a assuré que ses cheveux étaient de la couleur la plus

extraordinaire et la plus vive,--je veux dire d’un jaune brillant,

tenant à peu près le milieu entre la couleur de l’orange et celle du

citron. Williams était allé dans l’Inde, principalement au Bengale et à

Madras, et il avait été aussi sur l’Indus. Or, il est notoire qu’au

Pendjab, les chevaux appartenant aux castes élevées sont souvent peints,

cramoisi, bleu, vert, pourpre; et Williams, me semble-t-il, pouvait,

dans le dessein possible de se déguiser, avoir pris une idée de cette

pratique de Sind et de Lahore, si bien que peut-être cette couleur

n’était pas naturelle. Pour le reste, son aspect était assez naturel

et--si j’en juge d’après une statuette de lui en plâtre, que j’ai

achetée à Londres,--je dirais médiocre en ce qui regarde la structure de

son visage.

Quelque chose, cependant, frappait, qui s’accordait bien avec

l’impression de son naturel de tigre: son visage portait en tout temps

une pâleur exsangue, spectrale. «Vous auriez imaginé, disait mon

informatrice, que dans ses veines ne circulait pas le sang rouge de la

vie, celui qui s’enflamme par la chaleur de la honte, de la colère ou de

la pitié,--mais une sève verte ne jaillissant pas d’un cœur humain.» Les

yeux semblaient glacés et vitreux, comme si la lumière en était toute

convergée sur quelque victime cachée dans le lointain. En cela, son

aspect pouvait être repoussant; mais, d’autre part, la déposition

concordante de beaucoup de témoins, et aussi la déposition silencieuse

des faits le montrent, ce que sa manière d’être avait d’huileux et

d’insinuation serpentine neutralisait le caractère repoussant de son

visage spectral, et lui ménageait auprès de jeunes femmes

inexpérimentées un accueil des plus favorables. En particulier, une

jeune fille de bonne éducation, que Williams avait sans doute le dessein

de tuer, déposa qu’une fois, comme il était assis seul à côté d’elle, il

lui avait dit: «Eh bien! Mademoiselle R..., supposons que j’apparaisse,

vers minuit, à côté de votre lit, armé d’un couteau à découper, que

diriez-vous?» Et la jeune fille confiante lui avait répondu: «Oh!

Monsieur Williams, si c’était un autre, je serais effrayée. Mais, en

entendant _votre_ voix, je me tranquilliserais.» Pauvre petite! que ce

tracé de premier jet, M. Williams l’eût rempli et réalisé, et elle

aurait vu quelque chose dans le visage cadavérique, entendu quelque

chose dans la voix sinistre qui eût dérangé sa tranquillité à jamais.

Mais rien moins que de si terribles expériences ne pouvait valoir pour

démasquer M. John Williams.

* * * * *

C’était dans la nuit d’un samedi de décembre; M. Williams, nous

supposerons qu’il avait fait son _coup d’essai_[55] bien longtemps

auparavant, se frayait un chemin à travers les rues encombrées et

affairées. Dire c’était agir. Et cette nuit, il s’était dit en secret

qu’il allait exécuter un projet déjà ébauché, lequel, une fois fini,

était destiné à frapper, le jour suivant, de consternation «tout le

puissant cœur» de Londres, du centre à la circonférence. Plus tard on

s’en est souvenu, il avait quitté en vue de sa sombre mission son

logement, vers onze heures du soir; non qu’il eût l’intention de

commencer si tôt; mais il lui était nécessaire de procéder à des

reconnaissances. Il portait ses outils serrés sous son ample et spacieux

vêtement tout boutonné. C’était en harmonie avec la subtilité générale

de son caractère et sa haine élégante de la brutalité, que, par un

agrément universel, ses manières fussent distinguées pour leur suavité

exquise; le cœur de tigre se masquait sous le raffinement le plus

insinuant et le plus onduleux. Toutes ses connaissances dans la suite

ont décrit sa dissimulation comme si aisée et si parfaite que, si en

suivant son chemin dans les rues toujours encombrées de monde le samedi

soir dans les quartiers pauvres, il avait par mégarde coudoyé quelqu’un,

il se fût (pour satisfaire tout le monde) arrêté à lui présenter les

excuses les plus convenables. Avec son cœur diabolique couvant le plus

infernal des projets, il se serait encore interrompu pour exprimer

l’aimable souhait que l’énorme maillet qu’il portait sous les boutons de

son pardessus élégant, n’eût pas causé de mal à l’étranger avec qui il

était venu en collision. Titien, je crois, à coup sûr Rubens, et

peut-être Van Dyck s’étaient fait une loi de ne jamais pratiquer leur

art qu’en grand costume--manchettes de dentelles, perruque à bourse et

épée à poignée de diamant; M. Williams, on a des raisons de le croire,

quand il sortait pour un grand massacre compliqué, portait toujours des

bas et des escarpins noirs; il n’aurait, sous aucun prétexte, humilié sa

condition d’artiste jusqu’à porter une robe de chambre.

Dans sa deuxième grande œuvre, il a été remarqué et rappelé, très

particulièrement, par le seul et unique homme tremblant qui, sous les

tuantes agonies de la peur, fut contraint (comme va voir le lecteur) de

se faire, dans une place cachée, le témoin solitaire de ces atrocités,

que M. Williams portait un long habit bleu du drap le plus fin et

richement doublé de soie. Parmi les anecdotes qui circulaient à son

sujet, on disait dans le temps que M. Williams employait le premier des

dentistes et aussi le premier des pédicures. En aucune matière, il n’eût

voulu patronner une habileté de second ordre. Et, sans nul doute, dans

cette périlleuse petite branche d’industrie qu’il pratiquait, on peut le

regarder comme le plus aristocratique et le plus délicat des artistes.

Mais qui était la victime vers la demeure de laquelle il se hâtait? A

coup sûr, il ne pouvait pas avoir l’imprudence de mettre à la voile pour

tenir une course aventureuse à la recherche d’une personne de hasard à

tuer? Oh! non; il s’était, quelque temps d’avance, assuré de la

personne, je veux dire d’un ancien ami très intime. Il semble, en effet,

qu’il ait établi comme maxime que la personne la meilleure à tuer est un

ami, ou, à défaut d’un ami, article qu’on ne saurait toujours avoir à sa

disposition, une connaissance: dans ces deux cas, lorsqu’on approche de

son sujet, la suspicion se trouve désarmée, tandis qu’un étranger

prendrait l’alarme et trouverait, dans l’aspect même de son meurtrier

élu, l’avertissement d’avoir à se tenir sur ses gardes.

Dans le cas présent, on a regardé sa victime prétendue comme réunissant

la double condition: originellement ç’avait été un ami, qui, par la

suite, sur quelque bon motif survenu, s’était transformé en ennemi. Ou,

plus probablement, disaient d’autres, les sentiments depuis longtemps

s’étaient assoupis qui avaient donné la vie à des rapports soit

d’amitié, soit d’inimitié.

Marr, tel est le nom de cet homme infortuné, choisi (pour sa qualité

d’ami ou d’ennemi) comme l’objet du travail de la présente nuit du

samedi. L’histoire qui courait en ce temps-là, au sujet de la liaison de

Williams et de Marr--et qui jamais, vraie ou fausse, n’a été démentie

par l’autorité--c’est qu’ils avaient navigué sur la même malle des Indes

jusqu’à Calcutta, et qu’ils s’étaient pris de querelle en mer. Une autre

version de l’histoire disait:--Non, ils se sont disputés après être

revenus de la mer, et l’objet de leur querelle était Mme Marr, très

jolie jeune femme, aux faveurs de laquelle ils s’étaient trouvés

candidats rivaux, et ils s’étaient pris soudain l’un pour l’autre de la

plus amère inimitié. Certains détails donnaient une couleur de

probabilité à cette histoire. Au demeurant, il est parfois advenu, à

l’occasion d’un assassinat qui s’expliquait insuffisamment, que, pure

bonté de cœur ne tolérant pas un motif simplement sordide à un

assassinat éclatant, quelqu’un ait forgé et que le public ait accrédité

une histoire pour représenter l’assassin comme ayant agi sous quelque

impulsion d’un ordre plus élevé. Dans cette affaire, le public, trop

choqué par l’idée que Williams, pour un simple motif de lucre, eût pu

consommer une tragédie si complexe, accueillit volontiers le conte qui

le représentait sous l’empire d’une malveillance mortelle, accrue par la

rivalité la plus passionnée et la plus noble au sujet des faveurs d’une

femme. Le cas demeure, jusqu’à un certain point, douteux,--mais

certainement la probabilité est que Mme Marr avait été la juste cause,

_causa teterrima_, de la discorde des deux hommes.

Mais les minutes se font nombreuses, les sables du sablier s’écoulent

qui mesurent la durée de cette discorde sur la terre. Cette nuit, elle

va cesser. Demain est le jour qu’en Angleterre on nomme dimanche, qu’en

Écosse on nomme de son nom judaïque de Sabbat. Pour les deux nations,

sous les noms différents, le jour a la même fonction: c’est pour toutes

les deux le jour du repos. Pour toi aussi, Marr, ce sera le jour du

repos, cela est écrit; et toi encore, jeune Marr, tu vas trouver le

repos--toi et ta famille, et l’étranger qui est sous ton toit. Mais ce

repos sera dans le monde qui se trouve au delà de la tombe. De ce côté

de la tombe, vous allez dormir tous votre sommeil dernier.

C’était une nuit d’extraordinaires ténèbres; dans cet humble quartier de

Londres, quelle que puisse être la nuit, lumineuse ou obscurcie, calme

ou orageuse, toutes les boutiques restaient ouvertes les nuits du samedi

jusqu’à minuit au moins, et beaucoup une bonne demi-heure en plus. Là,

il n’y avait pas de superstition pédante et judaïque au sujet des

limites exactes du dimanche. Au pis aller, le dimanche s’étendait depuis

une heure du matin, le premier jour, jusqu’à huit heures du matin, le

jour suivant, et accomplissait de la sorte un cercle de trente et une

heures. C’était, assurément, bien assez long. Marr, particulièrement

dans la soirée de ce samedi-là, eût été satisfait même qu’il fût plus

court, à condition qu’il vînt plus tôt; car il avait peiné derrière son

comptoir pendant seize heures.

Voici quelle était la situation de Marr dans la vie:--il tenait une

petite boutique de bonneterie, et avait placé dans son fonds et dans la

fourniture de sa boutique environ 180 livres sterling. Comme tous les

hommes engagés dans le commerce, il éprouvait certaines inquiétudes. Il

n’était qu’un tout nouveau débutant, et déjà de mauvaises dettes

l’avaient alarmé, des effets venaient à maturité qui, vraisemblablement,

ne coïncideraient pas avec des ventes en rapport. Mais, de par sa

constitution, il était, comme sanguin, plein d’espérances. En ce

temps-là c’était un jeune homme de 27 ans, robuste et de fraîche

couleur, que ne gênaient qu’à un très faible point ses perspectives

commerciales; toujours de belle humeur, se promettant (bien en vain!)

pour cette nuit et la nuit suivante tout au moins, de reposer sa tête

lasse et ses soucis sur le sein fidèle de sa douce, aimable jeune femme.

La famille de Marr se composait de cinq personnes, à savoir:

D’abord, lui-même, qui, si lui devait advenir la ruine dans les limites

du langage commercial, aurait bien assez d’énergie pour se relever de

nouveau, pareil à une pyramide de feu, et pour planer bien haut

par-dessus la ruine plusieurs fois répétée. Oui, pauvre Marr, ce

pourrait être ainsi, pourvu que tu fusses laissé à ton énergie native

sans encombre; mais voici qu’à présent se tient de l’autre côté de la

rue quelqu’un né de l’enfer et qui oppose son péremptoire refus à toutes

tes perspectives les plus flatteuses.

La deuxième sur la liste de la famille se trouve sa jolie et aimable

femme, laquelle est heureuse à la manière des épouses adolescentes, car

elle n’a que 22 ans, et inquiète seulement (quand elle l’est) au sujet

de son enfant adoré.

En troisième lieu, en effet, il y a dans un berceau, à moins de neuf

pieds plus bas que la rue, je veux dire dans une cuisine chaude et

agréable, et bercé à intervalles par la jeune mère, un bébé de huit

mois. Depuis dix-neuf mois, Marr et elle sont mariés et c’est là leur

premier né. Ne vous affligez pas pour l’enfant qui va devoir observer le

profond repos du dimanche dans un autre monde; car pourquoi un orphelin,

plongé jusqu’aux lèvres dans la pauvreté, une fois privé de ses père et

mère, traînerait-il sur une terre étrangère et assassine?

En quatrième lieu, il y a un brave garçon, un apprenti, mettons de

treize ans,--un garçon du Devonshire[56], d’une belle figure, tels que

le sont pour la plupart les jeunes gens du Devonshire; content de sa

place, pas surmené, traité avec bonté par son maître et par sa

maîtresse.

Cinquièmement, et pour finir, fermant la marche de cette paisible

famille, une servante, jeune femme adulte qui, très remarquable par la

bonté de son cœur, occupait (comme il arrive souvent dans les familles

de prétentions modestes quant au rang) une sorte de situation de sœur

dans ses relations avec sa maîtresse.

Un grand changement démocratique s’effectue en ce moment précis (1854)

et depuis vingt ans s’est effectué dans la société britannique. Des

multitudes de personnes ont trouvé honteux de dire les mots «mon maître»

et «ma maîtresse»; le terme qui vient les déposséder lentement est «mon

employeur». Or, aux États-Unis, une telle expression hautement

démocratique, encore que désagréable en tant qu’elle est l’inutile

proclamation d’une indépendance que personne ne conteste, ne comporte,

cependant, aucun mauvais effet durable. Les auxiliaires domestiques s’y

trouvent assez généralement dans un état de transition qui aboutit si

sûrement et si vite à les mettre eux-mêmes à la tête d’un établissement

domestique leur appartenant en propre, qu’en effet ils ignorent, au

moment présent, un rapport qui, tout compte fait, devra se dissoudre

dans un an ou deux. Mais en Angleterre, où n’existe pas la même réserve

de terres perpétuellement en excédent, la tendance de ce changement est

pénible. Elle porte en soi l’expression affligeante et grossière de

l’immunité quant à un joug, qui était en tout cas bien souvent léger et

bénin. Ailleurs je développerai ce que je prétends dire.

Ici, apparemment, au service de Mme Marr, le principe en question se

démontrait lui-même par la pratique. Mary, la servante, éprouvait un

respect sincère et simple pour une maîtresse qu’elle voyait si fermement

occupée de ses devoirs domestiques, et qui, si jeune, investie d’une

légère autorité, ne l’exerçait jamais par caprice, mais la manifestait

toujours d’une façon remarquable. D’après le témoignage de tous les

voisins, elle se comportait, vis-à-vis de sa maîtresse, avec une nuance

de respect discret, tout en se montrant ardente à la soulager, chaque

fois que c’était possible, du poids de ses devoirs maternels, par les

services joyeux et volontaires d’une vraie sœur.

Telle était la jeune femme que tout à coup, trois ou quatre minutes

avant minuit, Marr appela du bord de l’escalier, la chargeant d’aller

acheter des huîtres pour le souper de la famille. De quels minces

hasards dépendent bien souvent de sérieux résultats qui durent la vie!

Marr, occupé par les affaires de sa boutique, Mrs Marr, occupée par

quelque indisposition et un réveil de son bébé, avaient oublié l’un et

l’autre de s’inquiéter du souper. Le temps, de moment en moment,

restreignait la possibilité d’un choix varié; et l’on commanda des

huîtres, sans doute comme la chose la plus probable à trouver après que

minuit aurait sonné. Et voilà que de cette circonstance insignifiante

allait dépendre la vie de Mary! Qu’on l’eût envoyée chercher le souper

comme à l’ordinaire entre dix et onze heures, il est bien certain

qu’elle, le seul membre de la famille entière qui ait échappé à la

tragique extermination, n’y eût pas échappé, il n’est que trop certain

qu’elle aurait partagé la destinée commune.

Maintenant il était devenu nécessaire de faire vite, hâtivement; donc,

ayant reçu de l’argent de Marr, un panier à la main, tête nue, Mary

courut hors de la boutique. Ce fut dans la suite, à se le remémorer, un

souvenir qui lui glaçait le cœur que, précisément en passant le seuil de

la boutique, elle avait remarqué de l’autre côté de la rue, à la lumière

des réverbères, la figure d’un homme, stationnaire à ce moment, mais qui

l’instant d’après avait lentement bougé.

C’était Williams, ainsi qu’un petit incident, tout juste avant ou tout

juste après (il est à présent impossible de dire lequel des deux) l’a

prouvé suffisamment. Or, si l’on considère le désordre et la hâte

inévitables de Mary dans les conjonctures posées, le temps à peine

suffisant pour avoir chance de faire sa commission, il devient évident

qu’elle a dû sentir se rattacher un sentiment profond de malaise

mystérieux aux mouvements de cet inconnu, sans quoi, assurément, son

attention ne se fût pas trouvée disponible pour si peu de chose.

Sur ce point même elle a jeté un peu de lumière pour ce qui pouvait, à

demi consciemment, se passer alors dans son esprit. Elle disait que,

nonobstant l’obscurité qui ne lui aurait pas permis de reconnaître les

traits de l’homme ni de s’assurer de l’exacte direction de ses yeux,

elle avait pourtant remarqué que, d’après son maintien quand il se mit

en marche, et d’après la visible allure de sa personne, il devait être

en train de regarder vers le nº 29.

Le petit incident auquel j’ai fait allusion et qui confirme l’opinion de

Mary c’est que, à un moment très rapproché de minuit, le _watchman_, le

veilleur de nuit, avait particulièrement remarqué cet étranger. Il

l’avait observé qui regardait continuellement dans la fenêtre de la

boutique de Marr, et il avait trouvé cette action, en la rapprochant des

apparences de l’homme, tellement suspecte qu’il entra dans la boutique

de Marr pour lui communiquer ce qu’il avait vu.

Il établit ce fait, plus tard, devant les magistrats, en ajoutant que,

dans la suite, c’est-à-dire très peu de minutes après minuit (huit ou

dix minutes, probablement, après le départ de Mary), comme il repassait,

selon sa tournée ordinaire d’une demi-heure, Marr lui avait demandé de

l’aider à fermer ses volets. Ce fut là la dernière communication entre

eux; et le watchman avertit Marr que le mystérieux étranger semblait,

cette fois, s’être éloigné et qu’il ne s’était plus fait voir depuis le

premier avis donné par le watchman à Marr.

Il est hors de doute que Williams avait observé la visite du watchman à

Marr, et qu’ainsi son attention avait été attirée sur l’indiscrétion de

son propre maintien, si bien que l’avertissement, donné inefficacement à

Marr, c’est Williams qui en avait tenu compte.

Et, c’est à peine si on peut le mettre davantage en doute, le _chien

sanguinaire_ avait commencé son œuvre dans la minute qui suivit celle où

le watchman aida Marr à poser ses volets, en voici la raison:

Ce qui empêchait Williams de commencer plus tôt, c’était l’exposition de

tout l’intérieur de la boutique aux regards des passants de la rue. Il

était indispensable que les volets fussent fermés avec soin pour que

Williams pût, en sécurité, se mettre à l’ouvrage. Mais, dès que cette

précaution préliminaire serait prise et qu’il se serait assuré un abri

contre la vue du public, ne perdre aucun moment par un retard devenait

dès lors d’une bien plus grande importance qu’il ne l’avait été

primitivement de ne rien hasarder par de la précipitation. Tout

dépendait de ce fait, pénétrer avant que Marr eût clos la porte.

Toute autre manière d’entrer (par exemple, en attendant le retour de

Mary pour faire son entrée en même temps qu’elle), on le verra, Williams

y aurait compromis un précieux avantage que, si on lit ses actions

muettes dans leur exacte ordonnance, il a dû, le lecteur va le

comprendre, mettre à profit.

Williams attendit, par nécessité, que le bruit des pas du watchman se

fût éloigné; il attendit peut-être trente secondes; passé ce danger, le

danger prochain était que Marr se mît à clore sa porte: un tour de clé,

et l’entrée était fermée à l’assassin. C’est pourquoi il s’élança au

dedans, et d’un mouvement adroit de la main gauche il tourna, sans

doute, la clé, sans laisser Marr s’apercevoir de ce stratagème fatal. Il

est en vérité admirable et des plus intéressants de suivre la marche

successive du monstre, et de noter l’absolue certitude avec laquelle les

silencieux hiéroglyphes de l’affaire nous décèlent tout le processus et

les mouvements du drame sanglant, non moins sûrement et aussi pleinement

que si nous avions été nous-mêmes cachés dans la boutique de Marr ou que

si nous avions contemplé du haut des cieux de pitié, ce vautour infernal

qui ne savait pas ce que pitié veut dire.

Qu’il ait caché à Marr son artifice secret et rapide quant à la serrure,

cela est évident; parce que sinon, Marr eût aussitôt pris l’alarme,

surtout après ce que le watchman lui avait communiqué! Or on verra

bientôt que Marr ne s’était pas alarmé. Certes, pour le plein succès de

Williams, il importait, au plus haut degré, d’empêcher et de prévenir

tout hurlement, tout cri d’agonie de Marr. De telles clameurs et dans

une situation si légèrement défendue contre la rue, je veux dire par les

murs les plus minces, se font entendre du dehors à peu près aussi

clairement que si elles s’élevaient dans la rue. Ces clameurs, il était

donc indispensable de les étouffer. Elles furent étouffées; et le

lecteur va comprendre comment.

Mais, en ce moment laissons le meurtrier seul avec ses victimes. Que

durant 50 minutes il travaille à sa guise. La porte d’entrée, comme nous

savons, est maintenant assurée contre tout secours. Il n’y a pas de

secours. Attachons donc notre vue sur Mary, et, quand tout sera achevé,

revenons avec elle lever le rideau et lire l’horrible monument de tout

ce qui s’est passé pendant son absence.

La pauvre fille, l’esprit inquiet à un point qu’elle ne pouvait qu’à

moitié comprendre, errait de ci, de là, à la recherche d’un débit

d’huîtres; et n’en trouvant pas qui fût encore ouvert dans le rayon que

lui avait fait connaître son expérience ordinaire, elle se dit que le

mieux était de tenter la chance dans un quartier plus éloigné. Elle

voyait, dans le lointain, briller et scintiller les réverbères qui

l’attiraient; et, ainsi, à travers des rues inconnues pauvrement

éclairées[57], par cette nuit particulièrement obscure, dans une région

de Londres où des tumultes furieux continuellement la détournaient de ce

qui semblait le droit chemin, il était bien naturel qu’elle s’égarât.

Pendant ce temps, le dessein dans lequel elle était sortie était devenu

sans espoir. Il ne lui restait plus qu’à revenir sur ses pas. Mais là

était la difficulté! Car elle avait peur de demander son chemin à des

passants de hasard dont l’obscurité l’empêchait de reconnaître les

dehors. A la longue, à sa lanterne elle reconnut un watchman. Par lui,

elle fut remise dans la bonne route, et dix minutes plus tard, elle se

retrouvait devant la porte du nº 29 de Ratcliffe Highway. En même temps,

elle se convainquit qu’elle avait dû être absente pendant 50 à 60

minutes; elle avait, en effet, entendu dans le lointain, le cri _une

heure passé_, lequel, commencé quelques secondes après une heure, durait

sans interruption de 10 à 12 minutes.

Dans le trouble des inquiétudes torturantes qui aussitôt la surprirent,

bien entendu, il lui est devenu difficile de se rappeler distinctement

toute la succession des doutes, des appréhensions et des pressentiments

ombrageux qui fondirent sur elle soudain. Mais, autant qu’elle ait pu se

rappeler, elle n’a pas, au premier moment qu’elle atteignit la maison,

remarqué rien qui fût décidément alarmant.

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts · 第 5 / 11 段