des remerciements à son tour. Il fit un extrait intéressant de ce
rapport, où apparaissait l’importance qu’avaient attachée autrefois à
l’outillage les Pères tant grecs que latins. Pour confirmer ce fait
amusant, il fit un exposé frappant ayant trait à la première œuvre de
l’art antédiluvien. Le Père Mersenne, ce lettré français catholique
romain, à la page mille quatre cent trente et une[46] de son laborieux
commentaire de la Genèse, mentionne, sur l’autorité de plusieurs
rabbins, que la querelle entre Caïn et Abel survint au sujet d’une
femme; que, selon divers récits, Caïn avait travaillé avec ses dents
(Abelem fuisse _morsibus_ dilaceratum a Caïn), selon plusieurs autres,
avec l’os maxillaire d’un âne,--et c’est l’outil adopté par la plupart
des peintres. Mais il est agréable, pour l’esprit sensible, de savoir
qu’à mesure que la science s’est étendue, des vues plus profondes ont
été adoptées. Tel auteur tient pour une fourche, Saint Chrysostôme pour
un glaive, Irénée pour une faux, et Prudence, poète chrétien du
quatrième siècle, pour une _serpe_. Ce dernier écrivain manifeste son
opinion comme suit:
«_Frater, probatae sanctitatis aemulus,
Germana curvo colla frangit sarculo_:»
C’est-à-dire son frère, jaloux de sa sainteté, lui brise sa gorge
fraternelle avec une serpe recourbée. «Tout cela est respectueusement
présenté par votre Comité non tant comme décisif dans la question (en
effet il n’en est rien), que dans le but d’imprimer dans les jeunes
esprits l’importance qui a toujours été attachée à la qualité de
l’outillage par des hommes tels que Chrysostôme et Irénée.»
«Qu’Irénée soit pendu!» dit Crapaud dans son trou, en se levant
impatienté pour porter le toast suivant: «à nos amis d’Irlande, en leur
souhaitant une prompte révolution dans leur mode d’outillage, aussi bien
que dans toutes les autres matières touchant notre art!»
«Messieurs, je vous dirai la simple vérité: chaque jour de l’année,
quand nous prenons un journal, nous y lisons un commencement
d’assassinat. Nous disons: Voici qui est bon, voici qui est charmant,
voici qui est excellent! Mais voyez: à peine avons-nous lu un peu, que
le mot Tipperary ou Ballina--quelque chose trahit la façon irlandaise.
Aussitôt nous en avons dégoût; nous appelons le garçon, nous disons:
«Garçon, emportez ce journal, jetez-le dehors; c’est absolument un
scandale pour des narines de bon goût». J’en appelle à chacun, si,
découvrant d’un assassinat (peut-être, autrement, assez prometteur)
qu’il est irlandais, il ne se sent pas insulté autant que, quand, ayant
commandé du Madère, il découvre que c’est du vin du Cap, ou quand,
ramassant ce qu’il prend pour un champignon, il se trouve que c’est ce
que les enfants appellent moisissure blanche. La dîme, la politique,
quelque chose de mauvais dès le principe, vicie tout assassinat
irlandais. Messieurs, il faut réformer cela, ou l’Irlande ne sera pas un
pays habitable; du moins, si nous y habitons, nous faudra-t-il y
importer tous nos assassinats, c’est clair.» Crapaud dans son trou se
rassit, grondant d’une colère étouffée; et le tumultueux «Écoutez,
écoutez», en clameurs exprimait l’assentiment général.
Le toast suivant fut «à l’époque sublime du Burkisme et du Harisme».
On but avec enthousiasme. Et là-dessus un des membres fit à la Société
une communication très curieuse:--Messieurs, nous nous imaginons que le
Burkisme est une pure invention de nos jours; en effet, aucun
Pancirollus n’a jamais tenu compte de cette branche de l’art en écrivant
_de rebus deperditis_. Néanmoins, j’ai acquis la certitude que le
principe essentiel de cette variété de l’art a été connue des anciens,
bien que, comme l’art de peindre sur verre, de fabriquer les vases
murrhins, etc... elle se soit perdue durant les âges obscurs, faute
d’être encouragée. Dans la collection fameuse des épigrammes grecques
faite par Planude, il s’en trouve une au sujet d’un cas très fascinant
de Burkisme: c’est une parfaite petite perle d’art. Je ne puis, en ce
moment, mettre la main sur l’épigramme même, mais en voici un extrait
par Saumaise, tel que je l’ai trouvé dans ses notes sur Vopiscus: «_Est
et elegans epigramma Lucilii[47], ubi medicus et pollinctor de compacto
sic egerunt ut medicus aegros omnes curæ suæ commissos occideret._»
Telle était la base de la convention, vous voyez,--que, d’une part le
docteur, pour lui-même et ses ayants droit, promet et s’engage à tuer
dûment et fidèlement tous les patients commis à ses soins: mais
pourquoi? C’est là où se trouve la beauté du cas: «_Et ut pollinctori
amico suo traderet pollengendos_». Le _pollinctor_, comme vous savez,
était une personne dont c’était la fonction d’habiller et de préparer le
corps des morts en vue des funérailles. Le fondement original de la
transaction apparaît d’ordre sentimental: «C’était mon ami, dit le
docteur meurtrier,--il m’était cher», en parlant du pollinctor. Mais la
loi, Messieurs, est sévère et rigoureuse, mais la loi ne prêtera pas
l’oreille à des motifs si tendres. Pour que se soutienne un contrat de
cette sorte, légalement, il est essentiel qu’une compensation soit
donnée. Or, quelle était la compensation? Jusqu’ici tout l’avantage est
du côté du pollinctor; il sera bien payé de ses services, mais,
cependant, le généreux, le magnanime docteur ne gagne rien. Quel était
l’équivalent, je le demande à nouveau, que la loi insistera pour que le
docteur prenne, dans le dessein d’établir cette _récompense_ sans
laquelle le contrat serait sans force? Écoutez: «_Et ut pollinctor
vicissim τελαμῶνας quos furabatur de pollinctione mortuorum medico
mitteret donis ad alliganda vulnera eorum quos curabat_», ce qui
signifie: et que réciproquement le pollinctor transmettrait au médecin,
à titre de dons gracieux, pour en bander les blessures de ceux qu’il
traitait, les bandelettes ou brayers (τελαμῶνας) qu’il aurait réussi à
soustraire aux cadavres dans l’exercice de ses fonctions.
«A présent, le cas est clair. Le tout se réglait sur un principe de
réciprocité qui eût garanti à jamais leur trafic. Le docteur était aussi
chirurgien. Il ne pouvait pas tuer _tous_ ses patients. Quelques-uns de
ses patients devaient être conservés intacts. Pour ceux-là il lui
fallait des bandages de toile. Malheureusement les Romains portaient de
la laine, et c’est pourquoi ils se baignaient si souvent. Néanmoins, il
y _avait_ de la toile qu’on pouvait se procurer à Rome, mais elle était
monstrueusement chère; et les τελαμῶνες, ou bandages emmaillottant de
toile, dans lesquels la superstition les obligeait de ligaturer les
cadavres, devaient convenir parfaitement au chirurgien. Le docteur, par
conséquent, convient de fournir à son ami une succession constante de
cadavres,--pourvu que, ceci entendu une fois pour toutes, ledit ami, en
retour, lui fasse tenir la moitié des articles qu’il pouvait recevoir
des amis des intéressés tués ou à tuer. Le docteur recommandait
invariablement son si précieux ami le pollinctor (que nous pourrions
appeler le croque-mort); le croque-mort, avec le même respect des droits
sacrés de l’amitié, recommandait uniformément le docteur. Tels Pylade et
Oreste, ils étaient les modèles d’une amitié parfaite: de leur vivant,
ils furent dignes de s’aimer, et, au gibet, il faut l’espérer, ils
n’auront pas été séparés.
«Messieurs, il me faut rire effroyablement quand je pense à ces deux
amis tirant et tirant encore l’un sur l’autre: «Pollinctor en compte
avec Doctor, débiteur pour seize cadavres; créancier pour quarante-cinq
bandages, dont deux endommagés.»
Par malheur, leurs noms sont perdus, mais je m’imagine que ce devaient
être Quintus Burkius et Publius Harius.--Soit dit en passant, Messieurs,
quelqu’un a-t-il récemment entendu parler de Hare? J’apprends qu’il est
confortablement établi en Irlande, dans l’ouest, où il fait, de temps à
autre, une petite affaire; mais, comme il le fait observer avec un
soupir, seulement en détaillant,--sans rien qui ressemble à la belle
entreprise de gros qui fut si florissante et si illustre à Édimbourg.
«Vous voyez ce qui arrive quand on néglige le travail, et c’est bien la
principale moralité, l’ἐπιμύθιον, dirait Ésope, que retire Hare de son
expérience passée.»
Enfin, eut lieu le toast du jour: au Thuggisme dans toutes ses branches.
Les discours _attentés_ à ce moment critique du dîner dépassent tout
calcul. L’applaudissement fut si furieux, la musique si tempêtueuse, le
fracas des verres si incessant, dans la résolution générale de ne plus
jamais boire un toast moindre avec le même verre, que je suis incapable
de le rapporter. En outre, Crapaud dans son trou devenait ingouvernable.
Il tenait des pistolets qu’il déchargeait dans toutes les directions; il
envoyait son domestique chercher une _espingole_ et parlait de la
charger à balles. Nous comprîmes que son ancienne folie était revenue, à
la mention de Burke et de Hare, ou que, las de la vie encore une fois,
il avait résolu de disparaître à la faveur d’un massacre général. Cela,
nous ne pensions pas le tolérer, il devint donc indispensable de le
faire sortir à coups de pieds. Nous le fîmes sur le consentement
universel, toute la société prêta ses orteils, _uno pede_, pourrais-je
dire, tout en ayant pitié de ses cheveux gris et de son sourire
angélique. Durant l’opération, l’orchestre épancha son vieux chœur.
L’entière société chanta, et, ce qui nous fut une très grande surprise,
Crapaud dans son trou se joignit à nous pour chanter furieusement:
_Et interrogatum est ab omnibus:--Ubi est ille Crapaud dans son trou?_
_Et responsum est ab omnibus: Non est inventus._
POST-SCRIPTUM DE 1854
AVEC LA RELATION DES ASSASSINATS DE WILLIAMS ET DES MAC-KEAN
On ne saurait songer à se concilier des lecteurs d’une humeur si
saturnienne et si sombre qu’ils ne peuvent entrer en féconde sympathie
avec aucune sorte de gaîté, et moins encore quand la gaîté empiète, si
peu que ce soit, sur le domaine de l’extravagant. En pareil cas, ne pas
sympathiser, c’est ne pas comprendre; le badinage, s’il n’est pas goûté,
devient plat et insipide, et tout à fait dépourvu de sens. Par bonheur,
après que ces manants-là se seront tous retirés de mon auditoire, il me
restera une grande majorité de personnes qui proclament bien haut
l’amusement qu’elles ont retiré de mon bref mémoire; et en même temps
elles m’auront prouvé la sincérité de leur louange par l’expression
d’une censure un peu hésitante. A plusieurs reprises, on m’a glissé que
peut-être l’extravagance, encore que nettement intentionnelle en vue de
former un élément de la gaîté générale de la conception, allait trop
loin. Mais, je ne suis pas, moi, de cette opinion, et je prie mes
censeurs amicaux de se souvenir qu’un des objets directs, qu’une des
tentatives de cette _bagatelle_[48] consiste à regarder avec fixité le
bord de l’horreur et de tout ce qui, par une réalisation plus effective,
fût devenu tout à fait repoussant. L’excès même de l’extravagance
insinue au lecteur peu à peu la simple vapeur de ce que serait la
spéculation intégrale, et offre en même temps le moyen le plus sûr de
désabuser de l’horreur, laquelle autrement se pourrait grossir par trop
de sensibilité.
Qu’il me soit permis de rappeler, une fois pour toutes, à ceux qui
m’adressent de telles objections, cette proposition du doyen Swift: que
l’on dressât le compte des enfants en trop dans les trois royaumes (et
ceux-là, à cette époque, tant à Dublin qu’à Londres, étaient soignés
dans des hôpitaux d’enfants), afin de les engraisser et de les manger.
C’était là une extravagance plus audacieuse, certes, et, en quelque
sorte plus réalisable que la mienne, laquelle n’a pas mérité un seul
reproche, fût-ce à un dignitaire de l’église suprême d’Irlande. Sa
monstruosité même est son excuse. La pure extravagance est de mise pour
autoriser ou accréditer mon petit _jeu d’esprit_[49], précisément comme
les simples impossibilités de Lilliput, de Laputa, des Yahoos, etc., ont
autorisé cet autre[50]. Si donc, un homme pense qu’il vaille la peine de
tirer l’épée contre une bulle d’écume de gaîté aussi simple que cette
conférence sur l’esthétique de l’assassinat, je me réfugie, pour le
moment, sous le bouclier télamonien du doyen Swift.
Mais, en réalité,--et c’est ce qui à parler net, forme mon dessein en
retenant le lecteur par ce post-scriptum,--mon petit papier peut plaider
en faveur de son extravagance, une excuse privilégiée, comme il en
manque tout à fait pour ses écrits au Doyen.
Personne ne peut prétendre, fût-ce un instant, au nom du Doyen, qu’il y
ait dans la pensée humaine, aucune tendance ordinaire et naturelle de
s’arrêter sur les enfants en tant qu’objets de nourriture; dans les
seules conditions qu’on puisse concevoir, cela apparaîtrait comme la
forme la plus aggravée du cannibalisme,--le cannibalisme portant sur la
partie de l’espèce humaine la plus dépourvue de défense. Bien au
contraire, la tendance à juger critiquement ou esthétiquement les
incendies ou les assassinats est universelle. Est-on sollicité au
spectacle d’un grand incendie, sans nul doute la première impulsion sera
d’aider à l’éteindre. Seulement ce champ d’exercice est très limité,
bien vite il est rempli par une foule de professionnels réguliers,
entraînés et équipés pour ce service. Au cas d’un incendie qui a lieu
dans une propriété particulière, la compassion pour le désastre d’un
voisin nous empêche tout d’abord de traiter la chose comme un spectacle
de la scène. Mais peut-être le feu est-il confiné à des bâtiments
publics? En tous cas, après que nous avons payé notre tribut de regrets
à l’affaire considérée en tant que calamité, inévitablement, et sans
contrainte, nous en arrivons à la considérer comme un spectacle
théâtral. Des exclamations: que c’est grand! que c’est magnifique!
échappent dans une espèce d’extase à la multitude.
Par exemple, quand Drury Lane fut incendié dans le premier _decennium_
de ce siècle[51], l’effondrement du toit fut marqué par le suicide mimé
de l’Apollon protecteur qui surmontait et cimait le centre de ce toit.
Le dieu immobile, avec sa lyre, semblait contempler d’en haut les ruines
ardentes qui si vite se rapprochaient de lui. Soudain, les charpentes
qui le soutenaient cédèrent; un gonflement convulsif de flammes
pareilles à des vagues parut un moment soulever la statue; et alors,
comme dans un accès de désespoir, on vit la déité présidente non pas
tomber, mais se jeter elle-même dans le déluge du feu! elle s’y
précipita la tête la première, et, de toutes manières la descente eut
l’apparence d’une action volontaire.
Que s’en suivit-il? De tous les ponts sur le fleuve, de toutes les
places ouvertes d’où se voyait le spectacle, une rumeur soutenue s’éleva
d’admiration et de sympathie.
Quelques années avant cet événement, un prodigieux incendie se produisit
à Liverpool; le _Goree_, vaste amas de magasins, à côté d’un des docks,
fut consumé jusqu’au ras du sol. L’énorme édifice, haut de 8 ou 9
étages, chargé des marchandises les plus combustibles,--plusieurs
milliers de balles de coton, blés et avoines par milliers de
quarters[52], goudron, térébentine, rhum, poudre à fusil,
etc.,--continua durant plusieurs heures de la nuit à nourrir ce feu
formidable. Pour aggraver le malheur, il soufflait une brise de vent
régulière, (heureusement pour la navigation, elle soufflait vers la
terre, c’est-à-dire vers l’est) et sur toute la route de Warrington, à
18 milles de distance à l’est, l’air entier était illuminé par des
flammèches de coton, souvent imbibées de rhum, et par ce qui, semblable
à de véritables mondes d’étincelles flamboyantes, embrasait toutes les
régions supérieures de l’air. Tout le bétail couché dans les champs,
dans un rayon de 18 milles, fut jeté dans la terreur et dans
l’agitation. Les hommes, naturellement, lisaient dans le tumulte, qui
passait au-dessus de leurs têtes, de tourbillons scintillants et
flamboyants, l’annonce de quelque gigantesque calamité survenue à
Liverpool; et la lamentation à ce sujet était universelle. Mais cette
humeur de sympathie publique ne s’imposait pas à un point tel qu’elle
supprimât, ou même qu’elle détournât les élans momentanés d’une
admiration emphatique, tandis que ce grésil en flèches de feux aux
maintes couleurs courait sur les ailes de l’ouragan, tour à tour à
travers les profondeurs ouvertes de l’air et à travers les sombres
nuages du ciel.
Le même traitement, précisément, s’applique aux assassinats. Après le
premier tribut de regret à ceux qui ont péri, et, en tous cas, après que
les intérêts des personnes ont été tranquillisés par le temps,
inévitablement les traits scéniques, (ce qui peut esthétiquement
s’appeler les _avantages_) des différents assassinats sont passés en
revue et appréciés. Par conséquent, en faveur de mon extravagance, je
viens me réclamer, moi, d’un principe inévitable et perpétuel dans les
tendances spontanées de l’âme humaine, chaque fois qu’elle s’abandonne à
elle-même. Et nul ne pourra prétendre qu’un plaidoyer analogue puisse
être hasardé dans le cas de Swift.
Cette différence importante entre le Doyen et moi, tel est l’un des
motifs qui nécessitaient le présent post-scriptum. Le second objet du
post-scriptum sera de mettre le lecteur, d’une manière circonstanciée,
au courant des trois affaires mémorables d’assassinats que depuis
longtemps la voix des amateurs a couronnés du laurier, et plus
spécialement des deux premières, c’est-à-dire des immortels assassinats
de Williams, en 1812[53]. L’acte et l’acteur, chacun séparément, offre
le plus grand intérêt; et, comme quarante-quatre années se sont écoulées
depuis 1812, on ne saurait supposer que ni l’un ni l’autre soit connu de
façon approfondie par les hommes de la génération présente.
* * * * *
Jamais, d’un bout à l’autre, dans les annales de la Chrétienté
universelle, il n’y a eu, en vérité, un acte, commis par un seul
individu isolément, qui ait eu le pouvoir d’épouvanter les cœurs des
hommes autant que cet assassinat, ce carnage par lequel, durant l’hiver
de 1812, John Williams, en une heure, détruisit de fond en comble deux
maisons, en extermina, sauf deux, tous les habitants, et établit sa
propre suprématie sur tous les enfants de Caïn. Il serait tout à fait
impossible de décrire suffisamment la frénésie des sentiments qui,
durant l’entière quinzaine qui suivit, maîtrisa le cœur populaire: vrai
délire d’horreur indignée chez quelques-uns, vrai délire de l’épouvante
chez les autres.
Pendant douze jours de suite, sur l’avis sans fondement que le meurtrier
inconnu avait quitté Londres, la panique qui avait convulsé la puissante
métropole se répandit à travers l’île toute entière. J’étais, moi, à
cette époque, à environ trois cents milles de Londres, mais là, comme
partout, la panique était indescriptible. Une dame, ma proche voisine,
que je connaissais personnellement et qui vivait pour l’instant, durant
une absence de son mari, avec très peu de domestiques, dans une maison
très à l’écart, n’eut pas de repos jusqu’à ce qu’elle eût fait placer
dix-huit portes (elle-même me l’a raconté, et, du reste, persuadé par
preuve oculaire), dont chacune était bien fermée par de forts verrous et
des barreaux et des chaînes, entre sa chambre à coucher et tout intrus à
forme d’homme. La joindre, fût-ce dans son salon, était chose comparable
à la marche d’un drapeau blanc dans une forteresse assiégée; tous les
six pas, on était arrêté par une sorte de herse.
La panique ne se confinait pas chez les riches; des femmes de la
condition la plus humble plus d’une fois moururent sur-le-champ, du coup
que leur avaient porté des tentatives suspectes d’intrusion de la part
de vagabonds, lesquels ne méditaient probablement rien de pire qu’un
vol, mais les pauvres femmes, égarées par les journaux de Londres,
s’étaient imaginées que c’était le redoutable assassin de Londres.
Cependant, l’artiste solitaire, qui se reposait au centre de Londres, se
nourrissant du sentiment de sa propre grandeur, comme un Attila
domestique, comme un «Fléau de Dieu»,--cet homme qui cheminait dans les
_ténèbres_ et qui faisait fond sur l’assassinat (plus tard on l’a su),
en vue d’avoir du pain, des vêtements, et pour s’élever dans la
vie,--préparait en silence une réponse à effet aux gazettes publiques;
le douzième jour après son meurtre inaugural, il signalait sa présence à
Londres et avertissait tout le monde combien il était absurde de lui
attribuer des penchants champêtres, en frappant un second coup, en
accomplissant l’extermination d’une seconde famille.
Un peu allégée se trouva la panique _provinciale_, grâce à cette preuve
que l’assassin n’avait pas condescendu à se dérober à la campagne ni à
abandonner, un seul moment, sur les motifs de la prudence ou de la peur,
les grands _castra stativa_ métropolitains du crime géant, situés à
jamais sur les bords de la Tamise. En fait, le grand artiste dédaignait
la renommée provinciale; il doit avoir estimé la risible disproportion
du contraste entre une ville de la campagne ou un village, d’une part,
et de l’autre un ouvrage plus durable que l’airain--un κτημα ἐς αει--un
assassinat d’une telle qualité qu’il pût daigner le tenir pour un
ouvrage sorti de son propre atelier.
Coleridge, que je vis quelques mois après ces assassinats terrifiants,
me raconta que, pour sa part, bien qu’il résidât en ce temps-là à
Londres, il n’avait pas partagé la panique régnante; il n’en avait été
touché qu’en tant que philosophe, il avait été jeté dans une rêverie
profonde, au sujet du pouvoir formidable laissé à la disposition de
quiconque sait s’accommoder de l’abjuration de toutes les entraves de la
conscience, s’il est en même temps tout à fait libre de crainte. Mais
s’il ne partageait pas la panique publique, Coleridge ne considérait pas
cette panique comme le moins du monde déraisonnable; en effet, disait-il
très justement, dans cette vaste métropole il y a bien des milliers de
ménages composés exclusivement de femmes et d’enfants; il y en a bien
d’autres milliers qui, par nécessité, confient leur sauvegarde, durant
les longues soirées, à la discrétion de quelque jeune servante; pour peu
qu’elle se laisse persuader, sous le prétexte d’un message de la part de
sa mère, de sa sœur ou de son amoureux, et ouvre la porte, dès lors, en
une seconde de temps, s’en va à la ruine la sécurité de la maison.
Cependant, en ce temps-là, et pendant plusieurs mois consécutifs, la
pratique prévalut de mettre solidement la chaîne sur la porte avant de
l’ouvrir, ce qui servit pendant bien longtemps à rappeler la profonde
impression laissée à Londres par M. Williams.
Southey, puis-je ajouter, entra profondément dans le sentiment public à
cette occasion, et il me dit, une semaine ou deux après le premier
assassinat, que c’était bien un événement particulier de cet ordre qui
pouvait atteindre à la dignité d’un événement national[54].
Maintenant que j’ai préparé le lecteur à apprécier à sa vraie proportion
cet épouvantable tissu d’assassinats (souvenir d’une époque laissée à 42
ans derrière nous, on ne saurait les supposer vraiment connus d’une
personne sur quatre de cette génération), je vais passer aux détails
circonstanciés de l’affaire.