j’aurais à dire bien des choses, mais le temps me fait défaut. Le bon
sens du praticien habituellement l’a porté vers la nuit et vers le
secret. Pourtant il ne manque pas de cas où l’on se soit, avec un effet
excellent, départi de cette règle. En ce qui concerne le temps, le cas
de Mrs Ruscombe forme une exception superbe que j’ai déjà signalée; et
en ce qui concerne à la fois le temps et le lieu, il se trouve une belle
exception dans les annales d’Édimbourg (année 1805), qui est familière à
tous les enfants d’Édimbourg, mais qui a été étonnamment frustrée de sa
juste part de renommée auprès des amateurs anglais. Le cas auquel je
fais allusion c’est celui d’un encaisseur à l’une des banques, qui fut
tué, alors qu’il portait un sac de monnaie, en plein midi, à un tournant
de High street, qui est une des rues les plus passantes de l’Europe; et
l’assassin, à l’heure qu’il est, n’est pas encore découvert.
«_Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus,
Singula dum capti circumvectamur amore._»
Et maintenant, Messieurs, pour conclure, permettez-moi, encore une fois,
de décliner solennellement toutes prétentions de ma part au rôle de
professionnel. Je n’ai jamais de ma vie tenté aucun assassinat, excepté
en l’année 1801, sur la personne d’un matou; cet assassinat finit
autrement que je ne l’avais désiré. Mon but, je l’avoue, était un franc
assassinat. «Semper ego auditor tantum?» disais-je, «nunquamne reponam?»
et je descendis mon escalier à la recherche du chat, à une heure, par
une nuit sombre, avec l’_animus_ et sans doute le regard infernal d’un
assassin. Seulement, lorsque je le trouvai, il était occupé à piller au
garde-manger le pain et d’autres choses. Or, ceci donnait à l’affaire
une face nouvelle; c’était par un temps de disette générale où même les
Chrétiens en étaient réduits à l’usage de pains de pommes de terre, de
pains de riz, et de toutes sortes de choses semblables; et c’était
franche trahison à un matou de gâcher le bon pain de froment de la façon
qu’il faisait. Instantanément ce devint un devoir patriotique de le
mettre à mort, et, tandis que je me dressais bien haut et que je
brandissais l’acier étincelant, je m’imaginai m’élever, pareil à Brutus,
éclatant, d’une foule de patriotes, et, tout en frappant:
«_J’appelai tout haut le nom de Tullius
Et saluai le père de son pays._»
Depuis lors, quelque fugitives pensées que je puisse avoir eues
d’attenter à la vie d’une antique brebis, d’une poule surannée, ou de
tel petit gibier, c’est le secret qu’enferme ma poitrine; quant aux
formes plus élevées de l’art, je confesse que j’y suis tout à fait
impropre. Mon ambition ne va pas si haut. Non, messieurs; selon les
paroles d’Horace,
«_Fungar vice cotis, acutum
Reddere quæ ferrum valet, exsors ipsa secandi._»
DEUXIÈME MÉMOIRE
(1839)
Il y a bon nombre d’années, le lecteur peut s’en souvenir, je me suis
présenté à lui dans le rôle de _dilettante_ en assassinat. Peut-être
_dilettante_ est-ce un terme trop fort. _Connaisseur_ plaira mieux aux
scrupules et à la faiblesse du goût général. Je pense qu’il n’y a à cela
aucun mal, au moins? On n’est pas tenu de mettre ses yeux, ses oreilles
et son intelligence dans la poche de sa culotte, lorsqu’on tombe sur un
assassinat. A moins d’être dans un état tout à fait comateux, je suppose
qu’on verra bien que tel assassinat est meilleur ou plus mauvais que tel
autre, au point de vue du bon goût. Les assassinats ont leurs petites
différences, aussi bien que les statues, les tableaux, les oratorios,
les camées, les intailles, que sais-je encore? Qu’on soit en colère
contre un homme parce qu’il parle trop ou parce qu’il parle trop
publiquement (pour ce qui est de trop, je le nie: personne ne saurait
jamais cultiver ses goûts trop hautement), mais il faut, dans tous les
cas, lui permettre de penser. Eh bien, le croiriez-vous? tous mes
voisins avaient ouï parler de ce petit essai d’esthétique que j’avais
publié, et malheureusement, comme ils avaient entendu parler aussi d’un
club dont je faisais partie et d’un dîner que j’ai présidé, (l’un et
l’autre tendait au même petit objet que l’essai, c’est-à-dire à la
diffusion d’un juste goût chez les sujets de Sa Majesté), ils
répandirent sur mon compte les plus barbares calomnies. En particulier
ils disaient de moi (ou du club, ce qui revient au même) que j’avais
offert des primes pour les homicides bien conduits, avec tout un système
de retenues proportionnelles en cas de faute ou de vice, conformément à
un tableau communiqué à mes amis personnels.
Or, laissez-moi vous raconter toute la vérité au sujet du club et du
dîner, et l’on verra combien le monde est malicieux. Mais, tout d’abord,
en confidence, permettez-moi de vous dire quels sont vraiment mes
principes sur la matière en jeu.
Pour ce qui est d’un assassinat, jamais de ma vie je n’en ai commis un
seul. C’est là une chose bien connue de mes amis. Je pourrais produire
un papier pour le certifier, signé par des tas de gens. Même, si vous y
tenez, je doute que beaucoup de gens pussent produire un certificat plus
fort. Le mien serait aussi vaste qu’une nappe de table à manger.
Il est, toutefois, un membre du club qui affecte de dire qu’il me
surprit à prendre trop de libertés avec sa gorge, une nuit, au club,
après que toute autre personne se fut retirée. Seulement, remarquez
bien, il glisse son histoire selon son état de _civilation_[41].
Lorsqu’il n’est pas trop parti, il se contente de dire qu’il me surprit
lorgnant sa gorge, que je fus mélancolique pendant plusieurs semaines
ensuite, et que ma voix sonnait de façon à exprimer aux oreilles
délicates d’un connaisseur _le sentiment de l’opportunité perdue_.
Tout le club sait que celui-là est un homme désappointé, et qui parle
plaintivement parfois de la fatale négligence d’un homme venu sans
outils. Et puis, tout cela est une affaire entre deux amateurs et chacun
excuse, en ce cas, quelques petites sévérités ou des mensonges.
«Mais, dites-vous, sinon assassin vous-même, vous pouvez avoir encouragé
ou même commandé un assassinat?» Non, sur mon honneur, non. Et c’est le
point où je souhaitais en venir pour vous donner satisfaction. La vérité
est que je suis un homme très spécial pour toute chose se rapportant à
l’assassinat, et que je pousse peut-être trop loin la délicatesse.
Le philosophe stagyrite, très justement et peut-être ayant en vue mon
cas, plaçait la vertu dans le τὸ μέσον, ou point médian entre deux
extrêmes. La médiocrité dorée est certainement ce que devraient se
proposer pour but tous les hommes, mais il est plus aisé de dire que de
faire; mon infirmité consiste notoirement en trop de douceur de cœur, je
trouve difficile de maintenir cette ferme ligne équatoriale entre les
deux pôles de trop de meurtre d’une part, et de trop peu, de l’autre. Je
suis trop mou, et les gens se tirent d’affaire avec moi tout graciés,
oui, ils traversent la vie sans un attentat contre eux--des gens qui ne
devraient pas être graciés! Je crois, si j’avais la direction des
choses, qu’il y aurait à peine un assassinat d’un bout de l’année à
l’autre. C’est vrai, je suis pour la paix, la tranquillité, la
cajolerie, et ce qu’on pourrait appeler le _non frappement_.
Un homme était venu me voir comme candidat à une place, alors vacante,
de domestique. Il avait la réputation de s’être ingéré un peu dans notre
art, et, disaient d’aucuns, non sans mérite. Ce qui me fit frémir,
pourtant, c’est qu’il supposait que cet art faisait partie de ses
devoirs réglementaires à mon service; il prétendait le faire prendre en
considération quant à ses gages. Or c’est bien une chose que je ne
pouvais tolérer; de sorte que je lui dis enfin: «Richard, (ou James,
selon ce que ce pouvait être) vous vous méprenez sur mon caractère. Si
un homme veut et doit pratiquer cette difficile et, permettez-moi
d’ajouter, dangereuse branche de l’art, s’il y a un génie
dominateur--soit, dans ce cas, tout ce que je dirais c’est qu’il peut
poursuivre ses études chez moi aussi bien que chez un autre. Et même je
pourrais faire remarquer qu’il ne saurait être mauvais pour lui, non
plus que pour le sujet sur lequel il opérerait, d’être guidé par des
hommes d’un goût plus sûr que le sien. Le génie peut beaucoup, mais une
longue étude de l’art donne toujours le droit d’offrir un conseil.
J’irais jusque-là: je suggérerais des principes généraux. Mais, quant à
un cas particulier, je ne veux en rien y tremper. Jamais, ne me parlez
de telle œuvre d’art précisément que vous méditiez; je m’y oppose _in
toto_. Car, si une fois un homme se laisse aller à un assassinat,
bientôt il en viendra à tenir peu de compte du vol, et du vol il en
viendra à boire, à enfreindre le sabbat, et de là à l’incivilité et à la
procrastination. Une fois entré dans ce chemin en pente, on ne sait
jamais où on s’arrêtera. Plus d’un homme a daté sa ruine de quelque
assassinat dont il tenait peut-être peu de compte en ce temps-là.
_Principiis obsta_--voilà ma règle».--Tel fut mon discours, et toujours
j’ai agi en conséquence, et si ce n’est pas là être vertueux, je serais
heureux de savoir ce qui l’est.
J’en reviens au dîner et au club. Le club n’était pas, particulièrement,
de ma création; il surgit--tout à fait comme tant d’autres associations
similaires pour la propagation de la vérité et la communication des
idées nouvelles--plutôt de la nécessité des choses que de l’inspiration
d’aucun homme.
Quant au dîner, si un homme plus que tout autre en pouvait être tenu
responsable, c’était un membre connu parmi nous sous le nom de _Crapaud
dans son trou_. Il était ainsi appelé à cause de son humeur sombre et
misanthropique, qui le conduisait à dénigrer continuellement tous les
assassinats modernes comme autant de vicieux avortements, n’appartenant
à aucune école d’art authentique. Les plus beaux ouvrages de notre temps
le faisaient grogner cyniquement, et, à la longue, cette humeur
plaintive s’accrut en lui à tel point et il devint si notoire comme
_laudator temporis acti_, que peu de gens se souciaient de rechercher sa
société. Cela le rendit encore plus farouche et plus terrible. Il s’en
allait marmottant et grondant; où que vous le rencontriez, il
soliloquait, disant: «méprisable, prétentieux--sans groupement--sans
deux idées sur le maniement--sans...» et là vous le perdiez. A la longue
l’existence parut lui devenir pénible; il parlait rarement, il semblait
converser avec des fantômes de l’air; sa gouvernante nous apprit que sa
lecture se bornait à peu près à «la Vengeance de Dieu sur le meurtre»
par Reynolds et à un livre plus ancien du même titre, signalé par Sir
Walter Scott, dans ses «Fortunes de Nigel». Quelquefois peut-être
allait-il jusqu’à lire un calendrier de Newgate antérieur à l’année
1788; mais jamais il ne regardait un livre plus récent. Il est vrai
qu’il avait une théorie concernant la Révolution française, comme ayant
été la grande cause de la dégénérescence de l’assassinat. «Bientôt,
Monsieur, avait-il coutume de dire, les hommes auront perdu l’art de
tuer de la volaille: jusqu’aux rudiments l’art aura péri.»
En l’année 1811, il se retira du monde. Crapaud dans son trou ne se
rencontrait dans aucun endroit public. Nous ne le rencontrâmes plus dans
ses fréquentations habituelles, «_ni sur la pelouse, ni dans le bois il
n’était_»[42]. A côté du principal canal, de toute sa nonchalante
longueur il se serait étendu les yeux fixés sur l’ordure dont l’eau
était troublée. «Même les chiens, eût dit ce moraliste pensif, ne sont
pas ce qu’ils ont été, Monsieur,--ce qu’ils devraient être. Je me
souviens, au temps de mon grand-père, les chiens avaient quelque idée de
l’assassinat. J’ai connu un mâtin, Monsieur, qui s’était mis en
embuscade contre un rival,--oui, Monsieur, et qui finalement le tua,
avec d’agréables circonstances de haut goût. J’ai été aussi en les
termes d’une amitié intime avec un matou qui était un assassin. Mais à
présent!--» et alors, le sujet devenu trop pénible, il frappait de la
main son front, et sortait brusquement dans la direction de chez lui,
vers son canal favori; c’est là qu’un amateur le vit dans un tel état
qu’il avait pensé dangereux de lui adresser la parole. Bientôt après,
Crapaud s’enferma entièrement; on comprit qu’il s’était abandonné à la
mélancolie; et, à la longue, l’opinion prévalut que Crapaud dans son
trou s’était pendu.
Le monde se trompait en cela, comme il s’est trompé sur tant d’autres
questions. Crapaud dans son trou pouvait être endormi, mais il n’était
pas mort. Par une matinée de 1812, un amateur nous surprit en nous
annonçant qu’il avait vu Crapaud dans son trou volant d’un pas rapide à
travers la rosée, au devant du facteur, le long du canal. Déjà c’était
là quelque chose; mais combien plus d’apprendre qu’il s’était rasé la
barbe, avait laissé ses vêtements de couleur triste et était vêtu comme
un fiancé des anciens jours. Quel pouvait être de tout cela le sens?
Crapaud dans son trou était-il fou? ou qu’était-ce donc?--Bientôt après,
le secret fut dévoilé: mieux qu’en un sens figuré «l’assassinat avait
paru:» de Londres arrivèrent les journaux du matin, et l’on y vit que,
trois jours auparavant, un assassinat le plus superbe du siècle de
plusieurs degrés, avait eu lieu au cœur de Londres.
J’ai à peine besoin de dire que c’était le grand chef-d’œuvre
d’extermination de Williams chez M. Marr, au nº 29 de Ratcliffe Highway.
C’était le début de l’artiste. Ce qui advint chez M. Williamson douze
nuits après--la deuxième œuvre sortie du même ciseau--certains le
déclaraient même supérieur. Mais Crapaud dans son trou protestait
toujours, se mettait même en colère, à de telles comparaisons. «Ce
vulgaire _goût de comparaison_, comme l’appelle La Bruyère, observait-il
souvent, sera notre ruine. Chaque ouvrage a son propre caractère
spécial--chacun en soi est incomparable. Tel, peut-être, fera penser à
l’Iliade, tel autre à l’Odyssée: mais que gagne-t-on à de telles
comparaisons? Aucun des deux n’a jamais été, ne sera jamais surpassé;
et, quand vous aurez parlé pendant des heures, c’est à cela que vous
viendrez aboutir.» Quelque vaine cependant que puisse être toute
critique, il disait que des volumes pourraient être écrits sur chacun de
ces cas en lui-même; et il se proposait de publier à ce sujet un
in-quarto.
Mais comment Crapaud dans son trou était-il parvenu à entendre parler de
cette grande œuvre si tôt dans la matinée? Il en avait reçu un récit par
exprès, dépêché par un correspondant de Londres qui guettait les progrès
de l’art pour le compte de Crapaud, avec le mandat général d’envoyer un
exprès spécial, à quelque prix que ce fût, dès l’issue de toute œuvre
estimable qui apparaîtrait. L’exprès arriva pendant la nuit. Crapaud
dans son trou était couché. Il avait marmotté et grogné pendant des
heures, mais, naturellement, on le fit lever. En lisant la nouvelle, il
jeta les bras au cou de l’exprès, le proclama son frère et son sauveur,
et exprima le regret de n’avoir pas la puissance de le faire chevalier.
Et nous, les amateurs, apprenant qu’il était au loin, et par conséquent
qu’il ne s’était pas pendu, nous tenions pour certain de le voir parmi
nous bientôt. Effectivement bientôt il arriva; il saisit la main de tous
ceux près de qui il passait, il la pressa avec une grande effusion, ne
cessant de dire: «Eh bien, voici quelque chose qui ressemble à un
assassinat!--C’est bien la chose,--c’est pur,--voilà ce qu’on peut
approuver, recommander à un ami: voilà, dira tout homme qui réfléchit,
voilà la chose qui devait être! de telles œuvres suffisent pour nous
rajeunir.»
Et, en effet, l’opinion générale était que Crapaud dans son trou serait
mort sans cette renaissance de notre art, qu’il appelait un second
siècle de Léon X; et il était de notre devoir, disait-il, de la célébrer
solennellement. Pour le moment et _en attendant_[43], il proposait que
le club se réunît en un dîner. Un dîner fut donc donné par le club,
auquel tous les amateurs furent conviés dans un rayon de cent milles.
Sur ce dîner il reste d’amples notes sténographiques dans les archives
du club. Mais elles ne sont pas «développées», pour parler comme un
diplomate; et le reporter qui seul eût pu en donner le compte rendu
complet, _in extenso_, fait défaut, a, je crois, été assassiné. Mais,
plusieurs années après cette journée, et dans une circonstance peut-être
aussi intéressante, je veux dire le soulèvement des Thugs et le
thuggisme, on donna un second dîner. Sur ce dernier, j’ai moi-même pris
des notes, par crainte qu’un autre accident advînt au reporter
sténographe. Et je les joins ici.
Crapaud dans son trou, je dois le mentionner, était présent à ce dîner.
En fait, c’en fut une des circonstances les plus sentimentales. Étant
aussi vieux que les vallées au dîner de 1812, naturellement il était
aussi vieux que les monts au dîner Thug de 1838. Il s’était remis à
porter la barbe. Pourquoi, dans quel but, je ne saurais vous le dire.
Mais il en était ainsi. Tout son aspect était des plus bénins et des
plus vénérables. Rien ne saurait s’égaler au rayonnement angélique de
son sourire, quand il s’informa de l’infortuné reporter. Bel exemple
d’un scandale à huis clos, je vous dirai qu’on supposait que ce reporter
avait été tué par Crapaud lui-même, dans un emportement d’art créateur.
On lui répondit, avec des rugissements de rire, ainsi que le
sous-sheriff de notre comté: «Non est inventus.»
Là-dessus, Crapaud dans son trou rit outrageusement. Même nous pensions
tous que c’en était choquant. A l’ardente requête de la société, un
compositeur de musique fournit sur cette circonstance un beau morceau
d’ensemble, lequel fut chanté 5 fois après le dîner, au milieu
d’applaudissements et d’un rire inextinguible! En voici les paroles (et
le chœur s’efforçait de mimer aussi bellement que possible, le rire
spécial de Crapaud dans son trou):
_Et interrogatum est a Crapaud dans son trou: Ubi est ille reporter?_
_Et responsum est cum cachinno: Non est inventus._
LE CHŒUR
_Deinde iteratum est ab omnibus, cum cachinnatione undulante,
trepidante: Non est inventus._
Crapaud dans son trou, je dois le dire, environ 9 ans plus tôt,
lorsqu’un exprès lui apporta la première nouvelle de la révolution de
Burke et de Hare[44] dans l’art, en était sur-le-champ devenu fou, et,
au lieu de lui accorder une pension pour toute sa vie ou de le faire
chevalier, il s’efforça de le _burkifier_; il fut en conséquence mis
dans une camisole de force, et c’est pour cette raison que nous n’eûmes
pas de dîner alors. Mais cette fois nous étions tous vivants et frappant
du pied, ceux de la camisole de force et les autres, et aucun absent ne
fut porté sur la liste. Étaient présents aussi beaucoup d’amateurs
étrangers.
Le dîner fini, le couvert ôté, tout le monde demanda le nouvel ensemble
«Non est inventus». Mais comme cela eût porté préjudice à la gravité
requise de la société durant les premiers toasts, je maîtrisai cet
appel. Après que les toasts nationaux eurent été portés, le premier
toast officiel du jour fut celui au Vieux de la Montagne. On but au
milieu d’un silence solennel.
Crapaud dans son trou remercia en un discours simple. Il s’identifiait
au Vieux de la Montagne par quelques brèves allusions qui firent hurler
de rire la société, et il termina en portant la santé de M. _Von
Hammer_, qu’il remercia beaucoup pour son érudite histoire du Vieux et
de ses sujets, les Assassins[45]. Là-dessus je me levai, je dis que sans
nul doute beaucoup des assistants connaissaient la place distinguée
qu’assignent les orientalistes au très érudit savant des choses turques,
l’autrichien Von Hammer; qu’il avait fait les plus profondes recherches
sur notre art dans ses affinités avec ces primitifs et éminents
artistes, les Assassins syriens de la période des Croisades; que son
œuvre était depuis plusieurs années déposée à la bibliothèque de notre
club. Jusqu’au nom de l’auteur, Messieurs, le désignait pour être
l’historien de notre art:--Von Hammer--
--«Oui, oui, interrompit Crapaud dans son trou, Von Hammer, c’est
l’homme pour être _malleus haereticorum_. Vous savez tous en quelle
considération Williams tenait le marteau, ou le maillet du charpentier
de navire, qui est tout un. Messieurs, je vous présente un autre grand
marteau: Charles von Hammer, le Marteau, ou en vieux français, Charles
Martel: il martela les Sarrazins jusqu’à ce qu’ils fussent tous aussi
morts que des clous de portes.
«A Charles Martel pour lui faire honneur!»
Mais l’explosion de Crapaud dans son trou, tout à la fois, et les
acclamations tumultueuses au grand-père de Charlemagne, avaient rendu à
présent la compagnie intraitable. L’orchestre fut de nouveau réclamé,
avec des cris de plus en plus orageux pour le nouveau chœur. Je prévis
une soirée tempêtueuse, je donnai ordre de me renforcer de trois garçons
de chaque côté, et le vice-président de même. Des symptômes
d’enthousiasme déréglé commencèrent à se manifester, et j’avoue que
moi-même j’étais très excité quand l’orchestre débuta avec sa tempête de
musique et que l’ensemble enflammé commença: _Et interrogatum est a
Crapaud dans son trou: Ubi est ille Reporter?_--Et la frénésie
passionnée devint absolument convulsive quand le chœur entier en vint à:
«_Et iteratum est ab omnibus: Non est inventus._»
Le toast suivant fut porté aux Sicaires juifs.
Je donnai l’explication suivante à l’assistance: «Messieurs, je suis sûr
qu’il vous intéressera tous d’apprendre que les Assassins, si anciens
qu’ils soient, ont eu une race de prédécesseurs dans leur pays même.
Dans toute la Syrie, mais particulièrement en Palestine, durant les
premières années de l’empereur Néron, il y a eu une bande de meurtriers
qui poursuivaient d’une façon toute nouvelle leurs études. Ils ne
pratiquaient pas la nuit, ni dans des endroits solitaires, mais,
considérant justement que les grandes foules sont en elles-mêmes une
sorte de ténèbres à cause de la densité de la presse et par
l’impossibilité d’y découvrir qui y a donné un coup, ils se mêlaient aux
cohues partout, spécialement à la grande fête pascale de Jérusalem, où
ils avaient positivement l’audace, Josèphe nous l’assure, de se presser
jusque dans le Temple;--et qui y auraient-ils choisi pour opérer, sinon
Jonathan même, le Pontifex Maximus? Ils le tuèrent, Messieurs, aussi
bellement que s’ils l’eussent tenu seul, par une nuit sans lune, dans
une allée étroite. Et lorsqu’on eut demandé quel était le meurtrier et
où il était:
--«Eh donc, il fut répondu, interrompit Crapaud dans son trou: _Non est
inventus._--Et dès lors, en dépit de tout ce que je pus faire ou dire,
l’orchestre partit, et toute l’assistance commença: _Et interrogatum est
a Crapaud dans son trou: Ubi est ille Sicarius? Et responsum est ab
omnibus: Non est inventus._»
Lorsque le chœur tempêtueux fut calmé, je repris: «Messieurs, vous
trouverez une relation très circonstanciée sur les Sicaires dans au
moins trois différentes parties de Josèphe: une fois dans le livre XX,
section V, chapitre VIII de ses «Antiquités»; une fois dans le livre I
de ses «Guerres»: et c’est dans la section X du chapitre premier cité
que vous trouverez une description spéciale de leur outillage. Voici ce
qu’il en dit: «Ils opéraient avec de petits cimeterres pas très
différents des _acinacæ_ persanes, mais plus recourbés, et aux yeux de
tout le monde, entièrement semblables aux semi-lunaires _sicæ_
romaines».--C’est chose parfaitement magnifique, Messieurs, d’entendre
la suite de leur histoire. L’unique cas, peut-être, dont on se
souvienne, d’une armée régulière de meurtriers rassemblée, d’un _justus
exercitus_, est le cas de ces _Sicaires_. Ils se réunirent en tel nombre
dans le désert que Festus lui-même fut obligé de marcher contre eux avec
la force légionnaire de Rome. Une bataille rangée eut lieu, et cette
armée d’amateurs fut entièrement taillée en pièces dans le désert. O
ciel, Messieurs, quel tableau sublime! Les légions romaines--le
désert--Jérusalem dans le lointain--une armée de meurtriers au premier
plan!»
Le toast suivant fut porté «au futur développement de l’outillage, avec
remerciements au Comité pour ses services.»