Par exemple, quelque louable que puisse être le cas de Sir Edmundbury

Godfrey (et personne ne peut plus que moi être sensible à ses mérites),

je ne puis pourtant consentir à le placer sur le même niveau que celui

de Mrs Ruscombe, de Bristol, tant pour l’originalité du dessein que pour

l’audace et la hauteur du style. Le meurtre de cette bonne dame eut lieu

au commencement du règne de George III, règne qui notoirement a été

favorable aux arts en général. Elle vivait à College Green avec une

seule jeune servante, sans que ni l’une ni l’autre eût la moindre

prétention à l’attention de l’Histoire, qu’elles ne doivent qu’au grand

artiste dont je rappelle le travail. Un beau matin, tandis que tout

Bristol était vivant et animé, un soupçon s’étant élevé, des voisins

forcèrent l’entrée de la maison et trouvèrent Mrs Ruscombe assassinée

dans sa chambre à coucher, et la servante assassinée dans l’escalier.

C’était en plein jour, et moins de deux heures avant, toutes deux, la

maîtresse et la servante, avaient été vues vivantes. Autant que je puis

me rappeler, ce fut en 1764; plus de soixante années se sont donc

écoulées, et l’artiste n’est pas encore découvert.

Les soupçons de la postérité se sont portés sur deux prétendants: un

boulanger et un ramoneur de cheminées. Mais la postérité se trompe;

aucun artiste inexpérimenté n’aurait pu concevoir l’idée si audacieuse

d’un assassinat en plein jour au cœur d’une grande ville. Ce n’est pas

un obscur boulanger, Messieurs, ni un ramoneur anonyme, soyez-en bien

sûrs, qui a exécuté ce travail. Je sais qui c’est.

_(Ici, il se fit un bourdonnement unanime, qui éclata finalement en de

grands applaudissements. La-dessus, le conférencier rougit, et

poursuivit avec beaucoup de vivacité):_

Pour l’amour de Dieu, Messieurs, ne vous méprenez pas; ce n’est pas moi

qui l’ai fait. Je n’ai pas la vanité de me croire à la hauteur d’une

telle œuvre; soyez sûrs que vous vous exagérez beaucoup mes pauvres

talents; l’assassinat de Mrs Ruscombe est bien au-dessus de mes faibles

moyens. Seulement j’ai pu savoir qui était le meurtrier, grâce à un

célèbre chirurgien qui a assisté à sa dissection. Ce gentleman avait un

musée particulier dans l’intérêt de sa profession; tout un coin en était

occupé par le moulage d’un homme de proportions remarquablement belles.

«C’est, disait le chirurgien, le moulage du célèbre voleur de grand

chemin du Lancashire qui sut cacher sa profession pendant longtemps à

ses voisins en couvrant de bas de laine les jambes de son cheval: de la

sorte il assourdissait le bruit qu’il eût fait autrement en traversant

une allée dallée qui conduisait à son écurie. A l’époque de son

exécution pour vol de grand chemin, j’étudiais sous Cruickshank; la

figure de l’homme était si extraordinairement belle qu’on n’épargna ni

argent ni effort pour prendre possession de son corps le plus tôt

possible. Avec la connivence du sous-sheriff, on le dépendit avant le

temps légal, et on le plaça tout aussitôt dans une chaise de poste, si

bien que lorsqu’il arriva chez Cruickshank, il n’était pas positivement

mort. Mr ***, jeune étudiant alors, eut l’honneur de lui donner le coup

de grâce, et de mettre fin à la sentence de la loi.»

Cette anecdote remarquable, qui semble impliquer que tous les gentlemen

de la chambre de dissection étaient des amateurs de notre genre, me

frappa énormément. Je la répétai un jour à une dame du Lancashire qui

tout de suite me raconta qu’elle aussi avait vécu dans le voisinage de

ce voleur de grand chemin et qu’elle se souvenait fort bien de deux

circonstances qui se combinaient, dans l’opinion de tous les voisins,

pour fixer sur lui le crédit de l’affaire de Mrs Ruscombe. L’une était

le fait de son absence pendant quinze jours pleins à l’époque de cet

assassinat; l’autre, que fort peu de temps après, le voisinage de ce

voleur de grand chemin se trouva inondé de dollars; or, Mrs Ruscombe, on

le savait, avait amassé environ deux milliers de ces espèces. Mais en

tout cas, quel que soit l’artiste, l’affaire demeure un monument durable

de son génie; tels furent en effet l’impression d’effroi et le sentiment

de puissance issus de la force de conception manifestée dans ce meurtre

que pas un locataire (m’a-t-on dit en 1810) n’a pu se rencontrer depuis

ce temps pour la maison de Mrs Ruscombe.

Mais, parce que je loue ainsi le cas Ruscombien, n’allez pas supposer

que je ferme les yeux à maint autre spécimen d’un mérite extraordinaire

répandu sur la face de ce siècle. Des cas, cependant, tels que ceux de

Miss Bland, ou du capitaine Donnellan et de Sir Théophilus Boughton[36],

n’obtiendront jamais ma faveur. Fi de ces marchands de poison, dis-je;

ne pouvaient-ils s’en tenir au vieux procédé honnête de couper les

gorges, sans introduire de ces innovations abominables d’Italie? Je

considère tous ces cas d’empoisonnement, comparés au style légitime,

comme les analogues de ce que sont les figures de cire par rapport à la

sculpture, ou une estampe lithographique par rapport à un beau Volpato.

Mais laissons cela; il nous reste plus d’une excellente œuvre d’art d’un

style pur, dont personne n’aurait à rougir, tout connaisseur sincère en

conviendra. Sincère, ai-je dit, remarquez-le bien, car de grandes

concessions doivent être accordées à de tels cas; aucun artiste ne peut

jamais être sûr d’aboutir selon sa propre et belle inspiration. Des

dérangements malencontreux surgissent: on ne se soumet pas à avoir la

gorge coupée, tranquillement; on court, on se débat, on mord; et au lieu

que le peintre de portraits a souvent à se plaindre de la torpeur de son

sujet, l’artiste en notre partie est généralement embarrassé par un

excès de mouvement.

De plus, bien que désagréable à l’artiste, cette tendance du meurtre à

exciter et à irriter le sujet est certainement un de ses attraits pour

le monde en général, et il nous faut y attacher nos regards, parce qu’il

favorise le développement du talent latent. Jeremy Taylor remarque avec

admiration les sauts extraordinaires que l’on peut faire sous

l’influence de la peur. Il y a eu de ceci un exemple frappant dans le

cas récent des Mac-Kean[37]. L’enfant sauta d’une hauteur telle qu’il

n’en sautera pas une pareille jusqu’au jour de sa mort. Les talents

aussi de l’espèce la plus brillante dans la lutte à mains plates, et en

vérité, dans tout exercice gymnastique, ont été souvent développés par

la frayeur qui fait cortège à nos artistes--des talents qui eussent sans

cela été ensevelis et cachés sous le boisseau, aussi bien à qui les

possède qu’à ses amis.

Je me rappelle un exemple intéressant de ce fait dans une affaire qu’on

m’a apprise en Allemagne.

Je chevauchais un jour dans le voisinage de Munich, où je rencontrai un

distingué amateur de notre société dont, pour des raisons très claires,

je cacherai le nom. Ce gentleman m’informa que se trouvant las des

plaisirs si froids, (tels les estimait-il) du simple état d’amateur, il

avait quitté l’Angleterre pour le continent--c’est-à-dire pour pratiquer

un peu, professionnellement. Dans ce dessein il s’était rendu en

Allemagne, s’imaginant que la police dans cette partie de l’Europe était

la plus lourde et la plus nonchalante. Son début, comme pratiquant, eut

lieu à Mannheim, et comme il me savait un confrère amateur, il me

communiqua librement toute entière sa première aventure. «Vis-à-vis de

mon logement, me dit-il, vivait un boulanger. Il était passablement

avare, et vivait seul. Fut-ce à cause de sa large face épanouie et

crayeuse, ou pour toute autre cause, je ne sais, mais le fait est que je

pensai à lui, et que je résolus de commencer à travailler par sa gorge;

il la portait, d’ailleurs, toujours nue--mode bien faite pour irriter

mes désirs.

J’observai qu’à huit heures du soir précises, il fermait régulièrement

ses volets. Une nuit, je le guettai dans cette occupation; je m’élançai

derrière lui, je fermai la porte et m’adressant à lui avec une grande

douceur, je le mis au courant de la nature de ma mission, et je

l’engageai en même temps à ne pas faire de résistance, ce qui nous

serait désagréable à tous les deux. En parlant ainsi, je tirais mes

outils, et je m’apprêtais à opérer. Mais à cette vue, le boulanger, qui

avait paru frappé de catalepsie à mon premier avis, se réveilla dans une

agitation terrible. «Je ne veux pas être assassiné, s’écriait-il, et

pourquoi irais-je perdre (il voulait dire: vais-je perdre) ma précieuse

gorge?»--«Pourquoi? dis-je; à défaut d’autre raison, parce que vous

mettez de l’alun dans votre pain. Mais n’importe; alun ou non, (car

j’étais résolu à prévenir toute discussion sur ce point), sachez que je

suis un virtuose dans l’art de l’assassinat, que je suis désireux de m’y

perfectionner en détail, que je suis épris de la vaste surface de votre

gorge, et que je suis déterminé à m’en faire le client».--«Vraiment?

dit-il,--eh bien je vais vous trouver une autre sorte de client»; et,

tout en parlant, il se précipita dans une attitude de boxeur.

Cette idée de boxer me parut amusante. C’est vrai, un boulanger de

Londres s’est distingué dans l’arène et s’est fait connaître à la

renommée sous le titre de Maître des Rôles. Mais il était jeune et pas

abîmé; tandis que mon homme était, de sa personne, un matelas de plumes,

âgé de cinquante ans, et tout à fait hors d’état.

En dépit de tout pourtant, et luttant contre _moi_ qui suis un maître de

l’art, il fit une défense si désespérée que plus d’une fois je craignis

qu’il pût tourner les chances contre moi, et que moi, l’amateur, je

pusse me voir tué par un coquin de boulanger. Quelle situation! Les

esprits sensibles sympathiseront avec mon inquiétude. Comme il m’est dur

de devoir vous apprendre que dans les treize premiers _rounds_ le

boulanger eut positivement l’avantage. Au quatorzième, je reçus sur

l’œil droit un coup qui le ferma; mais enfin, ce fut là, je crois, mon

salut, car la colère qui s’éleva en moi fut si grande qu’à la reprise

suivante, et à chacune des trois qui suivirent, je fis toucher le sol au

boulanger.

19me _round_. Le boulanger se releva tout languissant, et manifestement

incapable de résister. Ses exploits géométriques des quatre dernières

reprises ne lui avaient fait aucun bien. Pourtant il déploya une

certaine adresse à arrêter un message que j’adressais à sa boule

cadavérique; en le lançant, mon pied glissa, et je tombai.

20me _round_. En contemplant le boulanger, je me sentis honteux d’avoir

été si tarabusté par une masse informe de pâte, et je me levai

violemment pour lui administrer un châtiment sévère. Un corps à corps

eut lieu; tous deux nous tombâmes, le boulanger par-dessous--dix contre

trois pour l’amateur!

21me _round_. Le boulanger sauta sur ses jambes avec une agilité

surprenante; certes il conduisait parfaitement ses pointes, et il

luttait admirablement, si l’on considère qu’il était trempé de sueur;

mais son éclat lui était désormais ravi, son jeu était le pur effet de

la terreur. Il était sûr à présent qu’il ne pourrait plus résister

longtemps. Au cours de cette reprise, nous essayâmes du système de

l’enlacement, j’y eus de beaucoup l’avantage, et je le frappais de façon

réitérée sur le crâne... En effet son crâne était couvert d’anthrax, et

je pensais que je le tourmenterais en prenant de telles libertés avec

son crâne; et c’est bien ce qui se produisit.

Aux trois _rounds_ suivants, le maître des Rôles vacillait, comme une

vache sur la glace. Voyant où en étaient les choses, au 24me _round_, je

lui murmurai à l’oreille une chose qui l’envoya à terre, telle une

balle. Ce n’était rien moins que mon opinion sur la valeur de sa gorge

pour un office d’annuités. Ce petit murmure confidentiel l’affecta

grandement; même la sueur se glaça sur son visage, et, pendant les deux

_rounds_ suivants, j’en fis ce que je voulus. Lorsque j’appelai: «en

place pour le 27me _round_», il gisait comme une bûche sur le parquet.»

Alors, je dis à l’amateur: «Il est à présumer que vous avez achevé votre

dessein.»--«Vous avez raison, dit-il avec douceur, j’achevai, et ce fut,

savez-vous, une grande satisfaction pour mon esprit, d’avoir par ce

moyen tué d’une pierre deux oiseaux.» Il voulait dire qu’il avait à la

fois tombé et tué le boulanger. Or, par ma vie, je ne vois pas comme

lui, au contraire, il me semble qu’il a bien pris deux pierres pour ne

tuer qu’un oiseau, ayant été obligé de lui ravir l’esprit d’abord avec

son poing, ensuite avec ses outils.

Mais qu’importe cette logique? La moralité de l’histoire n’en est pas

moins satisfaisante, elle montre l’extraordinaire stimulant du talent

caché apporté par toute perspective raisonnable de se voir assassiné. Un

boulanger de Mannheim, poussif, pesant, à moitié cataleptique, avait

lutté positivement pendant 27 reprises avec un boxeur anglais

expérimenté sur cette seule inspiration; tant son génie naturel se

trouva exalté et transporté par la géniale présence de son assassin!

Vraiment, Messieurs, lorsqu’on entend raconter des choses comme

celles-là, ce devient un devoir, d’adoucir un peu l’extrême sévérité

avec laquelle la plupart des hommes parlent de l’assassinat. A entendre

parler, on s’imaginerait que tous les désavantages et les inconvénients

consistent à être assassiné et qu’il n’y en a pas à ne pas être

assassiné. Les hommes réfléchis pensent autrement: «Certes, dit Jeremy

Taylor, c’est un moindre mal temporel de tomber par la force d’un sabre

que par la violence d’une fièvre, et la hache (à quoi il aurait pu

ajouter le maillet du charpentier de navire et la pince monseigneur) est

une bien moindre affliction qu’une strangurie.» Voilà qui est bien vrai;

l’évêque parle en sage et en amateur; il l’était, j’en suis sûr; et un

autre grand philosophe, Marc Aurèle, s’élève aussi au-dessus des

préjugés vulgaires à ce sujet. Il déclare que c’est une «des plus nobles

fonctions de la raison, de connaître s’il est temps ou non de sortir du

monde» (livre III, traduction anglaise de Coller). Nulle sorte de

connaissance n’étant plus rare que celle-là, à coup sûr, il faut que

soit un personnage très philanthrope celui qui entreprend d’instruire

les gens dans cette science, gratuitement et non sans péril pour

lui-même. Néanmoins je n’aventure tout ceci qu’en tant que sujets de

spéculations pour les moralistes futurs, et, je le déclare en même

temps, c’est ma conviction personnelle et privée, bien peu de gens

commettent un assassinat par des principes philanthropiques ou

patriotiques, et je répète ce que j’ai dit une fois déjà, au moins: pour

la majeure partie des assassins, ce sont des personnages tout à fait

incorrects.

Quant aux meurtres de Williams, les plus sublimes, les plus complets par

leur excellence de tous ceux qui jamais aient été commis, je ne me

permettrai pas de n’en parler qu’incidemment. Rien moins qu’une entière

conférence, ou même toute une série de conférences ne suffirait à

exposer leurs mérites[38]. Seulement un fait curieux se rattache à son

cas, et je le mentionnerai, parce qu’il semble impliquer que l’éclat de

son génie éblouissait jusqu’à l’œil même de la justice criminelle.

Vous vous souvenez tous, je n’en doute pas, que les instruments avec

lesquels il exécuta sa première grande œuvre (le meurtre des Marr)

étaient un maillet de charpentier de navire et un couteau. Or, le

maillet appartenait à un vieux Suédois, un certain John Peterson, de qui

il portait les initiales. Cet instrument, Williams le laissa derrière

lui dans la maison de Marr, où il tomba entre les mains des magistrats.

Hé bien, Messieurs, c’est un fait que la publication de cette

circonstance des initiales aurait conduit directement à l’arrestation de

Williams, et que, faite plus tôt, elle aurait empêché sa seconde grande

œuvre (le meurtre Williamson) qui eut lieu exactement douze jours plus

tard. Cependant les magistrats cachèrent ce détail au public pendant ces

douze jours entiers, jusqu’à ce que la seconde œuvre eût été achevée.

Celle-là finie, ils la publièrent, sentant apparemment que Williams

avait dès lors fait assez pour sa renommée et que sa gloire enfin était

au-dessus de l’atteinte du hasard.

Quant au cas de M. Thurtell[39], je ne sais trop qu’en dire.

Naturellement, je suis tout disposé à estimer très haut mon prédécesseur

à la présidence de cette société, et je reconnais que ses conférences

étaient irréprochables. Mais, à parler ingénûment, en vérité, je trouve

que son principal ouvrage a été bien surfait.

J’avoue toutefois que moi aussi, d’abord, j’ai été emporté par

l’enthousiasme général.

Le matin où le meurtre fut annoncé à Londres, il y eut la plus nombreuse

réunion d’amateurs que j’aie jamais vue depuis les jours de Williams.

De vieux connaisseurs qui, de leurs lits, avaient pris la coutume

chagrine de ricaner et de se plaindre «que rien ne se fît plus», se

traînèrent cette fois jusqu’en la salle de notre club: rarement j’ai été

témoin d’une si grande joie, d’une si douce expression de satisfaction

générale. De tous côtés, on voyait des gens se serrer la main, se

féliciter, s’inviter à dîner pour le soir. Et l’on n’entendait que ces

triomphants défis: «Eh bien! _ceci_ compte-t-il?»--«Est-ce _ceci_, ce

qu’il fallait?»--«Êtes-vous satisfait, enfin?»

Mais au milieu du vacarme, je m’en souviens, nous devînmes tous

silencieux, en entendant le vieil amateur cynique L. S., arriver en

clopinant sur sa jambe de bois. Il entra dans la pièce, le sourcil

froncé, comme de coutume; et en s’avançant, il continuait à grommeler et

à bégayer tout le long du chemin: «Pur plagiat, vil plagiat d’idées que

j’ai émises! Avec cela, il a le style aussi rude qu’Albert Durer, aussi

grossier que Fuseli.»

Plus d’un pensa que ce fut pure jalousie et universelle irritation;

mais, je le confesse, quand le premier feu de l’enthousiasme fut tombé,

j’ai rencontré de très judicieux critiques pour convenir qu’il y avait

quelque chose de _fausset_ dans le style de Thurtell. Le fait est qu’il

était membre de notre société, ce qui, naturellement, donnait une

tendance amicale à nos jugements; que sa personne était universellement

connue, «à la mode», ce qui lui valait auprès de tout le public de

Londres, une popularité temporaire que ses prétentions n’eurent pas la

force de supporter, _opinionum commenta delet dies, naturae judicia

confirmat_.

Il y a cependant de Thurtell un projet inachevé pour l’assassinat d’un

homme au moyen d’une paire d’haltères, que j’admire fort. C’est une

simple ébauche qu’il n’a jamais achevée; mais à mon esprit elle semble

de tous points supérieure à son chef d’œuvre. Je me rappelle le grand

regret exprimé par quelques amateurs que cette esquisse eût été laissée

dans son état d’inachèvement; mais là je ne puis pas être d’accord avec

eux, car les fragments et les premiers jets des artistes originaux ont

souvent en eux un bonheur qui peut s’évanouir dans l’agencement des

détails.

J’estime le cas des Mac Kean bien supérieur à l’ouvrage si vanté de

Thurtell, par-dessus toute louange, et je le situe, par rapport aux

œuvres immortelles de Williams, comme l’Énéide par rapport à l’Iliade.

Il serait temps à présent que je dise quelques mots des principes de

l’assassinat en vue de diriger non votre pratique, mais votre jugement.

Pour les vieilles femmes et la tourbe des lecteurs de journaux, ils se

satisfont de n’importe quoi, pourvu que ce soit assez sanglant. Mais un

esprit sensible exige quelque chose de plus. Premièrement, donc, parlons

de l’espèce de personnes qui s’adaptent le mieux au dessein de

l’assassin; deuxièmement, du lieu; troisièmement, du temps et de

quelques autres menues circonstances.

Quant à la personne, je tiens pour évident que ce doit être un homme de

bien, parce que, si ce ne l’était pas, elle pourrait elle-même, n’est-ce

pas? projeter un assassinat au même moment, et ces luttes «où le diamant

taille le diamant», bien qu’assez satisfaisantes si rien de mieux

n’émeut, ne sont pas en vérité ce qu’un critique peut se permettre

d’appeler des assassinats. Je pourrais mentionner des gens (je ne cite

aucun nom) qui ont été tués par d’autres gens, dans une allée obscure,

et jusque-là tout paraîtrait assez correct; mais, à y regarder de plus

près, le public s’est avisé que la partie tuée, au même moment, méditait

de voler son assassin, tout au moins, et peut-être de le tuer si elle

s’était trouvée assez forte. Toutes les fois que tel est le cas, ou que

l’on peut penser que tel est le cas, adieu les effets originaux de

l’art. Le but final de l’assassinat considéré comme un art, est en effet

précisément le même que celui de la tragédie selon Aristote,

c’est-à-dire «de purifier le cœur au moyen de la pitié ou de la

terreur». Or, s’il peut y avoir terreur, comment pourrait-il y avoir

aucune pitié devant un tigre détruit par un autre tigre?

Il est évident, aussi, que la personne choisie ne doit pas être un

personnage public. Par exemple, aucun artiste judicieux n’aurait tenté

d’assassiner Abraham Newland[40]. Tout le monde a lu tant d’Abraham

Newland et si peu de gens l’ont jamais vu, qu’à la croyance générale, il

était une pure idée abstraite. Je me souviens qu’une fois je me risquai

à dire que j’avais dîné dans un café avec Abraham Newland, tout le monde

me regarda avec dédain, comme si j’eusse prétendu avoir joué au billard

avec le Prêtre Jean, ou avoir eu une affaire d’honneur avec le Pape. Et,

en passant, le Pape serait un personnage très impropre à tuer, car il a

une telle ubiquité virtuelle en tant que père de la Chrétienté, et,

pareil au coucou, il est si souvent entendu sans être jamais vu, que

bien des gens, je le soupçonne, le regardent lui aussi comme une idée

abstraite. Ce n’est que si un homme public a l’habitude de donner des

dîners, avec toutes les délicatesses de la saison, que le cas est très

différent: chacun se trouve fort satisfait que ce ne soit pas une idée

abstraite; par conséquent, il n’y a plus aucune impropriété à le tuer,

sauf que cet assassinat tombera dans la classe des assassinats

politiques, dont je n’ai pas encore traité.

Troisièmement, le sujet choisi doit être en bonne santé, il serait

absolument barbare de tuer une personne malade, et généralement

incapable de le supporter. Par ce principe, il ne faut pas qu’on

choisisse un tailleur qui ait plus de vingt-cinq ans, car passé cet âge

sûrement il doit être dyspeptique. Ou, du moins, si un homme veut

chasser dans cette garenne, il pensera à coup sûr de son devoir, d’après

une vieille équation établie, de tuer quelque multiple de 9--soit le 18,

le 27 ou le 36. Ici, dans cette bienveillante sollicitude pour le

confort des personnes malades, vous remarquerez l’effet ordinaire de

l’art qui est d’adoucir et de raffiner les sentiments. Le monde en

général, Messieurs, est très épris de sang; tout ce qu’il désire dans un

meurtre c’est une effusion copieuse de sang; un étalage éclatant en cela

lui suffit. Mais le connaisseur éclairé a le goût plus raffiné; de notre

art, comme de tous les autres arts libéraux, quand on les possède à

fond, le résultat est d’humaniser le cœur; tant il est vrai que

«_Ingenuas didicisse fideliter artes

Emollit mores, nec sinit esse feros._»

Un ami, un philosophe, bien connu pour sa philanthropie et pour sa bonté

générale, me suggère que le sujet choisi doit encore avoir une famille

de jeunes enfants entièrement dans la dépendance de ses actions, en vue

d’approfondir le pathétique. Sans nul doute, c’est là un judicieux avis.

Pourtant je n’insisterai pas trop vivement sur cette condition. Un bon

goût sévère sans conteste la suggère; mais néanmoins, si l’homme était

d’autre part irréprochable au point de vue des mœurs et de la santé, je

ne tiendrais pas avec une jalousie trop exacte à une restriction qui

aurait pour effet de rétrécir la sphère de l’artiste.

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts · 第 2 / 11 段