Comme ces cas des philosophes ne sont pas très connus, et so

THOMAS DE QUINCEY

De

l’Assassinat

considéré comme

un des Beaux-Arts

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR

ANDRÉ FONTAINAS

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

SOCIÉTÉ DE MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCMI

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y

compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

PREMIER MÉMOIRE[1]

(1827)

I

AVERTISSEMENT

PAR

UN HOMME MORBIDEMENT VERTUEUX[2]

Nous qui lisons des livres, nous avons sans doute, la plupart, entendu

parler d’une Société pour la protection du vice, du club «le Feu de

l’Enfer» fondé au siècle dernier par sir Francis Dashwood, etc.[3] C’est

à Brighton, je crois, qu’il s’était fondé une société pour la

suppression de la vertu. La société a elle-même été supprimée, mais j’ai

le chagrin de dire qu’il existe, à Londres, une autre société d’un

caractère plus atroce encore. Quant à sa tendance, on pourrait la

dénommer: Société pour l’encouragement au meurtre, mais, suivant son

propre délicat euphémisme, elle s’intitule Société des Connaisseurs en

meurtre. On y fait profession d’être curieux en matière d’homicide, ce

sont amateurs et dilettanti dans les modes divers du carnage, ou, en un

mot, des amateurs de meurtre. Dès que quelque nouvelle atrocité de ce

genre nous est apportée par les annales de la police de l’Europe, elle

se réunit pour en faire la critique, comme on ferait d’un tableau, d’une

statue ou de toute autre œuvre d’art.

Mais il n’est pas nécessaire que je me donne la peine d’essayer de

décrire dans quel esprit elle agit, le lecteur le comprendra beaucoup

mieux par une des conférences mensuelles faites, devant la Société, l’an

dernier.

Cette conférence m’est tombée entre les mains par hasard, en dépit de la

vigilance exercée pour tenir les affaires de la Société à l’abri de la

vue du public. Ma publication l’alarmera, et tel est bien mon désir. En

effet, j’aimerais plutôt l’abattre doucement par un appel à l’opinion

publique que par un scandale de noms comme celui qui suivrait un appel à

Bow-Street: et, pourtant ce dernier appel, si l’autre manquait son but,

il me faudrait y recourir.

Mon opiniâtre vertu ne peut s’accommoder de pareilles choses en un pays

chrétien. Et même, en plein pays païen, l’indulgence au meurtre, je veux

dire dans les spectacles horribles de l’amphithéâtre, un écrivain

chrétien a senti que c’était le plus criant des reproches à faire aux

mœurs publiques. Cet écrivain, c’est Lactance, et c’est par ses propres

paroles, singulièrement applicables en l’occasion présente, que je veux

conclure: «_Quid tam horribile_», dit-il, «_tam tetrum, quam hominis

trucidatio? Ideo severissimis legibus vita nostra munitur; ideo bella

execrabilia sunt. Invenit tamen consuetudo quatenus homicidium sine

bello ac sine legibus faciat; et hoc sibi voluptas quod scelus

vindicavit. Quod, si interesse homicidio sceleris conscientia est, et

eidem facinori spectator obstrictus est cui et admissor, ergo et in his

gladiatorum caedibus non minus cruore profunditur qui spectat quam ille

qui facit: nec potest esse immunis a sanguine qui voluit effundi, aut

videri non interfecisse qui interfectori et favit et praemium

postulavit._»

«Quoi de si horrible, dit Lactance, de si triste et de si révoltant que

le meurtre d’un homme? C’est pourquoi notre vie est protégée par les

lois les plus rigoureuses; c’est pourquoi les guerres sont des objets

d’exécration. Et pourtant l’usage traditionnel, à Rome, a imaginé une

sorte de meurtre autorisé, en dehors de la guerre et au mépris de la

loi, et les besoins de ce goût (_voluptas_), sont devenus désormais les

mêmes que ceux du crime dépravé.»

Que la Société des Gentlemen amateurs considère ceci, et me laisse

attirer son attention spéciale sur la dernière phrase, laquelle est

d’une importance telle que je m’en vais tenter de la transporter dans

l’anglais:

«Or, si être simplement présent à un meurtre attache à un homme le

caractère de complice; si être seulement spectateur nous enveloppe dans

la faute commune en même temps que le coupable, il s’ensuit,

nécessairement, que dans ces meurtres de l’amphithéâtre, la main qui

inflige le coup fatal n’est pas plus profondément souillée de sang que

celle de qui, passivement, regarde. Il ne peut être pur de tout sang,

celui qui a encouragé à le répandre, et cet homme ne semble pas autre

chose qu’un participant au meurtre, s’il donne au meurtrier son

applaudissement ou réclame, en sa faveur, des prix.»

Le _praemia postulavit_ je n’en ai pas entendu jusqu’ici accuser les

Gentlemen Amateurs de Londres, bien que, sans aucun doute, leurs

agissements y tendent. Quant à l’_interfectori favit_, il est implicite

dans le titre même de leur association et exprimé dans chacune des

lignes de la conférence qui suit.

X. Y. Z[4].

II

CONFÉRENCE

Messieurs,

J’ai eu l’honneur d’être désigné par votre Comité pour la tâche

difficile de lire une conférence-Williams[5] sur l’assassinat considéré

comme un des Beaux-Arts. Cette tâche aurait pu être aisée, il y a trois

ou quatre siècles, alors que l’art était peu compris et que peu de

grands modèles s’étaient montrés. Mais dans cet âge-ci, après que des

chefs-d’œuvre parfaits ont été exécutés par des professionnels, il faut

évidemment que, dans le style de la critique qui s’y attache, le public

s’attende quelque peu à un progrès en rapport. La pratique et la théorie

doivent marcher _pari passu_.

On commence à voir qu’il entre dans la composition d’un bel assassinat

quelque chose de plus que deux imbéciles, l’un qui tue et l’autre qui

soit tué, un couteau, une bourse, et une allée obscure. Le dessin,

messieurs, le groupement, la lumière et l’ombre, la poésie, le sentiment

sont maintenant estimés indispensables à des essais de cette nature. M.

Williams a élevé chez nous tous l’idéal du meurtre, et pour moi

personnellement, il a par conséquent rendu plus profonde la difficulté

de ma tâche. Comme Eschyle ou Milton pour la poésie, comme Michel-Ange

pour la peinture, il a amené son art à un point de colossale sublimité,

et, ainsi que l’observe M. Wordsworth, il a, en quelque sorte «créé le

goût par lequel on devra jouir de lui».

Esquisser l’histoire de l’art et en éclairer les principes par la

critique, c’est ce qui reste le devoir du connaisseur, ou de juges d’une

bien autre trempe que les juges d’assises de Sa Majesté.

Avant de commencer, souffrez que je dise un mot ou deux à de certains

faquins qui affectent de parler de notre société comme si elle était, à

un degré quelconque, immorale dans son but. Immorale! Jupiter me

protège, Messieurs! qu’est-ce donc qu’on veut dire par là? Je suis pour

la moralité, et je le serai toujours, et pour la vertu, et pour tout

cela. Et certes, j’affirme, et j’affirmerai toujours (quoi qu’il en

puisse résulter) que l’assassinat constitue une ligne de conduite

inconvenante, hautement inconvenante, et je n’hésite pas à déclarer que

tout homme qui commet un assassinat doit avoir des façons de penser fort

incorrectes et des principes véritablement inexacts. Bien loin de

l’aider et de l’encourager en lui désignant la cachette de sa

victime--ce qu’un grand moraliste d’Allemagne déclarait être le devoir

de tout homme de bien[6]--je souscrirais un shilling et six pence pour

qu’il fût arrêté..., ce qui fait dix-huit pence de plus que ce que les

moralistes les plus éminents ont souscrit dans ce but jusqu’à ce jour.

Mais quoi, enfin? Toute chose a, dans ce monde, deux anses.

L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (c’est ce

qu’on fait, en général, en chaire ou à Old Bailey) et c’est là, je le

confesse, son côté faible; mais il peut aussi être traité

_esthétiquement_, comme disent les Allemands, c’est-à-dire dans ses

rapports avec le bon goût.

Pour illustrer ceci, j’aurai recours à l’autorité de trois personnages

éminents, à savoir: Samuel Taylor Coleridge, Aristote, et M. Howship, le

chirurgien.

Commençons par S. T. Coleridge.

Une nuit, il y a de cela plusieurs années, je prenais avec lui le thé

dans Berners Street (qui, soit dit en passant, pour une rue si courte, a

été extraordinairement féconde en hommes de génie)[7]. D’autres

personnes étaient là avec moi; et, au milieu de considérations

charnelles sur le thé et les rôties, nous nous délections tous à boire

une dissertation au sujet de Plotin, sur les lèvres attiques de S. T.

Coleridge. Soudain un cri s’éleva: Au feu! au feu! Et tous, maître et

disciples, Platon et οἱ περὶ τον Πλατωνα, nous nous ruâmes au dehors,

avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un facteur de

pianos. Et, comme cela promettait d’être un incendie de conséquence,

j’eus du chagrin que des engagements m’obligeassent à quitter la société

de M. Coleridge avant que les choses en fussent venues à leur période

décisif.

Quelques jours plus tard, je rencontrai mon hôte platonicien, je lui

rappelai l’incendie en le priant de me faire connaître comment ce

spectacle si prometteur s’était terminé. «Oh! monsieur, dit-il, il a

fini si mal que, unanimement, nous nous sommes mis à le siffler.»

Or quelqu’un supposera-t-il que M. Coleridge, trop gras pour être un

personnage de vie active, mais sans nul doute digne chrétien, que ce bon

S. T. Coleridge, dis-je, fût un incendiaire, ou seulement capable de

souhaiter du mal au pauvre homme et à ses pianos (dont plusieurs, je

pense, avec claviers additionnels)? Au contraire, je le tiens pour être

de cette espèce d’hommes qui, j’en oserais gager ma vie, mettraient, en

cas de nécessité, la main à la pompe, encore qu’il soit plutôt gras pour

donner une preuve si ardente de sa vertu. Mais quel était, ici, le cas?

La vertu n’était en rien intéressée. Une fois arrivées les pompes à feu,

toute moralité s’en remettait au bureau des assurances. Et puisque tel

était le cas, il avait bien le droit de satisfaire son goût. Il avait

laissé son thé. N’allait-il rien avoir en retour?

Je maintiens que l’homme le plus vertueux, ces prémisses établies, était

autorisé à se faire une volupté de l’incendie et à le siffler, aussi

bien que tout autre spectacle qui eût élevé une attente dans l’esprit

public pour, ensuite, la décevoir.

Puis, si je cite une autre grande autorité, que dit le Stagyrite?

Celui-ci, (dans le 5e livre, je crois bien, de sa Métaphysique)[8]

décrit ce qu’il appelle κλεπτὴν τέλειον, c’est-à-dire un _voleur

parfait_, et, quant à M. Howship[9], dans un de ses ouvrages sur

l’_Indigestion_, il ne se fait pas scrupule de parler avec admiration

d’un certain ulcère qu’il a vu, et auquel il accorde le titre de «bel

ulcère».

Or, est-il quelqu’un pour prétendre que, considéré abstraitement, un

voleur pût apparaître à Aristote sous le caractère de la perfection, ou

que M. Howship pût être amoureux d’un ulcère? Aristote, on le sait bien,

était lui-même un tel caractère moral que non content d’écrire sa Morale

à Nicomaque en un volume in-8º, il écrivit encore un autre système

appelé Magna Moralia ou Grandes Morales. Or il est impossible qu’un

homme qui compose n’importe quelle morale, grande ou petite, puisse

admirer un voleur _per se_; et, pour M. Howship, on sait qu’il fait la

guerre à tous les ulcères et que, bien loin de se laisser séduire par

leurs charmes, il s’efforce de les bannir du comté de Middlesex.

Mais la vérité est que, répréhensibles _per se_, cependant, par rapport

à d’autres de leur espèce, et un voleur et un ulcère peuvent avoir des

degrés infinis de mérite. L’un et l’autre sont des imperfections, c’est

vrai; mais, être imparfait étant leur essence, la grandeur même de leur

imperfection devient leur perfection. _Spartam nactus est, hanc exorna._

Un voleur comme Autolycus ou le naguère fameux George Barrington[10], et

un hideux ulcère phagédénique, superbement déterminé, et progressant

régulièrement par tous ses stades naturels, peuvent non moins justement

être regardés comme l’idéal de leur espèce que la rose moussue comme la

plus irréprochable parmi les fleurs, dans son développement depuis le

bouton jusqu’à «la brillante fleur consommée», ou comme parmi les fleurs

humaines, la plus magnifique jeune femme, revêtue de toute la pompe

féminine.

Et ainsi, non seulement un idéal d’encrier peut être imaginé, comme

l’explique M. Coleridge dans sa célèbre correspondance avec M.

Blackwood[11],--ce qui, pour le dire en passant, ne va pas si loin,

puisqu’un encrier est une sorte de chose louable et un élément précieux

de société,--mais jusqu’à l’imperfection même peut avoir son idéal ou

son état parfait.

Vraiment, Messieurs, je vous demande pardon de tant de philosophie en

une fois; et maintenant laissez-moi l’appliquer.

Lorsqu’un meurtre sera, dans le temps _paulo post futurum_, non pas

accompli, non même (selon un purisme moderne) _à_ s’accomplir, mais

seulement sur le point d’être accompli, et que la rumeur en viendra à

nos oreilles, par tous les moyens traitons-le moralement. Mais

supposez-le fini et passé, et que vous puissiez en dire, τετέλεσται, il

est terminé ou (dans ce _molosse_ adamantin de _Médée_) εἴργασται, il

est fait, c’est _un fait accompli_[12]; supposez le pauvre homme

assassiné hors de peine, et le misérable qui a effectué la chose disparu

en coup de feu, nul ne sait où; supposez, enfin, que nous ayons fait de

notre mieux en nous harassant les jambes pour faire trébucher le

compagnon dans sa fuite, mais le tout en vain--«abiit, evasit, excessit,

erupit», etc... pourquoi dès lors, dis-je, de quelle utilité l’usage de

plus de vertu? On a donné assez à la morale: voici venir le tour du goût

et des Beaux-Arts. Ç’a été une triste chose, sans doute, très triste;

mais nous n’y pouvons rien. C’est pourquoi tirons d’une chose mauvaise

le meilleur parti; et, puisqu’il est impossible d’en rien marteler dans

un but moral, traitons-la esthétiquement et voyons si on la peut estimer

en ce sens. Voilà la logique de l’homme sensible; et que s’ensuit-il?

Nous sécherons nos larmes, et nous aurons la satisfaction, peut-être, de

découvrir qu’une affaire qui, considérée moralement, était choquante et

ne tenait pas debout, si elle est soumise aux principes du goût,

parviendra à être un ouvrage méritoire. Ainsi tout le monde sera

content; le vieux proverbe est justifié que c’est un mauvais vent celui

qui ne souffle le bien à personne; l’amateur, au lieu de paraître

bilieux et hargneux par une attention trop serrée à la vertu, commence à

ramasser ses miettes; et l’hilarité générale l’emporte. La vertu a fini

son temps; et désormais, _Virtù_, chose si approximativement la même

qu’elle ne diffère que par une seule lettre (qui à coup sûr ne vaut pas

qu’on barguigne ou qu’on marchande)--_Virtù_, je le répète, et le goût

du connaisseur ont licence de se pourvoir pour eux-mêmes. C’est par ces

principes, Messieurs, que je me propose de guider vos études depuis Caïn

jusqu’à M. Thurtell. Donc, à travers cette grande galerie du meurtre,

marchons ensemble la main dans la main, en les délices de l’admiration,

cependant que je m’efforcerai de fixer votre attention sur les objets

d’une critique profitable.

Le premier meurtre vous est familier, à tous. Comme inventeur du

meurtre, et comme père de l’art, Caïn a dû être un homme de génie de

premier ordre. Tous les Caïns furent des hommes de génie. Tubal Caïn a

inventé les tubes, je crois, ou quelque chose de semblable. Mais quels

qu’aient pu être l’originalité et le génie de l’artiste, tout art était

alors dans l’enfance; et les œuvres sorties de tous ces ateliers doivent

être critiquées avec le souvenir de cela. Même l’œuvre de Tubal serait

probablement peu approuvée aujourd’hui à Sheffield. C’est pourquoi de

Caïn (j’entends du premier Caïn) ce n’est pas le dénigrer que de dire

que son action fut seulement tant bien que mal. Milton, cependant,

peut-on supposer, en a pensé autrement. Par sa manière de rapporter la

chose, il semble, en effet, que ce fut là, à ses yeux, l’assassinat

favori, car il le retouche avec une inquiétude très apparente de son

effet pittoresque:

De quoi le laboureur sentit une rage intérieure, et comme il causait

avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d’une pierre qui

lui fit rendre la vie: il tomba, et mortellement pâle, exhala son âme

gémissante, _avec un torrent de sang répandue_.

_Par. Perdu, Livre XI_[13].

Là-dessus, Richardson le peintre, qui avait l’œil à l’effet, remarque ce

qui suit dans ses _Notes sur le Paradis Perdu_, p. 497: «On a cru,

dit-il, que Caïn coupa (comme on dit communément) le sifflet au corps de

son frère au moyen d’une grosse pierre: Milton parle ainsi, en y

ajoutant, de plus, la grande plaie.» C’était, en cet endroit, une

addition judicieuse; car la grossièreté de l’instrument, si non relevée

et enrichie par une chaude et sanglante couleur, aurait eu par trop

l’air simple de l’école sauvage, comme si l’acte avait été perpétré par

un Polyphème, sans science, sans préméditation, sans rien qu’un os de

mouton. Mais je suis surtout satisfait de ce perfectionnement en ce

qu’il implique que Milton fut un amateur. Quant à Shakespeare, il n’en

fut jamais de meilleur, témoin sa description de Duncan tué, de Banquo,

etc... et enfin, par-dessus tout, témoin son incomparable miniature,

dans _Henri VI_, de Gloucester assassiné[14].

Les origines de l’art une fois établies, il est pitoyable de voir comme

il sommeilla sans aucun progrès durant les âges. En effet, je vais être

maintenant obligé de sauter par-dessus tous les meurtres sacrés ou

profanes, comme entièrement indignes de votre attention, jusqu’à

longtemps après le début de l’ère chrétienne. La Grèce, même dans le

siècle de Périclès, n’a produit aucun meurtre, ou du moins on ne se

souvient d’aucun qui soit du plus léger mérite; et Rome eut trop peu

d’originalité de génie dans aucun des arts pour réussir où son modèle

lui manquait[15]. De fait, la langue latine succombe à l’idée même du

meurtre. «L’homme fut assassiné»--comment dit-on cela, en latin?

_Interfectus est, interemptus est_, ce qui n’exprime qu’un homicide;

aussi la latinité chrétienne du moyen âge fut-elle obligée d’introduire

un mot nouveau, et tel que la faiblesse des conceptions classiques ne

s’y haussa jamais. _Murdratus est_, dit le dialecte plus sublime des

temps gothiques. En même temps, l’école juive d’assassinat gardait

vivant tout ce qu’on connaissait de l’art jusqu’à ce jour, et peu à peu

le transférait au monde occidental. En vérité, l’école juive a toujours

été respectable dans sa période médiévale, comme le démontre le cas de

Hugues de Lincoln, honoré de l’approbation de Chaucer, à l’occasion d’un

autre ouvrage de la même école qui, dans les _Contes de Canterbury_, se

trouve placé dans la bouche de la Dame Abbesse[16].

Mais, pour revenir un moment à l’antiquité classique, je ne puis

m’empêcher de penser que Catilina, Clodius et quelques autres de cette

coterie eussent fait des artistes de premier ordre; et il est de tous

point regrettable que l’_affectation_ de Cicéron ait privé son pays de

la seule chance qu’il eût de se distinguer dans cette partie. Comme

_sujet_ de meurtre, nulle personne n’eût convenu mieux que lui. O

Gemini! comme il eût hurlé de terreur, s’il avait entendu Cethegus sous

son lit. C’eût été vraiment divertissant de l’écouter; et convaincu je

suis, messieurs, qu’il aurait préféré l’_utile_ de ramper dans un

cabinet ou même dans un _cloaque_, à l’_honestum_ de faire face à

l’audacieux artiste.

J’arrive maintenant aux temps obscurs,--(par quoi nous qui parlons,

entendons, avec précision, _par excellence_[17], le dixième siècle comme

méridien, et les deux siècles immédiatement antérieur et postérieur, la

pleine nuit s’étendant de l’an 888 à l’an 1111)--; ces temps devaient

naturellement être favorables à l’art de l’assassinat, comme ils le

furent à l’architecture d’église, au vitrail, etc.; et, en effet, vers

l’extrême fin de cette période, surgit une grande figure de notre

art,--je veux dire le Vieux de la Montagne. Éclatante lumière, à coup

sûr, et je n’ai pas besoin de vous dire que le mot même d’_assassin_

provient de lui[18]. C’était un amateur si ardent qu’une fois un

assassin de ses favoris ayant attenté à sa vie, il fut si satisfait du

talent montré que, en dépit de la trahison de l’artiste, il le créa duc

sur-le-champ, avec transmissibilité en ligne féminine, et lui constitua

une pension pour trois générations durant. L’assassinat politique est

une branche de l’art qui demande une notice spéciale; et il serait

possible que je fisse à ce propos une lecture entière. Néanmoins

j’observerai combien il est étrange que cette branche de l’art ait

fleuri par accès intermittents. Jamais l’assassinat politique ne pleut

continûment, mais il tombe à verse. Notre temps même peut s’enorgueillir

de quelques beaux spécimens, tels que, par exemple, l’affaire de

Bellingham avec le premier ministre Perceval[19], le cas du duc de

Berry, à l’Opéra de Paris, le cas du maréchal Bessières, à Avignon[20].

Il y a environ deux siècles et demi, il y a eu une très brillante

constellation de meurtres de cette espèce. J’ai à peine besoin de dire

que je fais particulièrement allusion à ces sept splendides ouvrages:

les assassinats de Guillaume Ier d’Orange; des trois Henri français, à

savoir Henri, duc de Guise, qui songeait au trône de France; Henri III,

dernier prince de la ligne de Valois, qui occupait alors le trône, et

enfin Henri IV, son beau-frère, qui lui succéda sur ce trône en tant que

premier prince de la ligne de Bourbon. Moins de dix-huit ans après,

survint le cinquième de la liste, celui de notre duc de Buckingham (vous

le trouverez excellemment décrit dans les lettres publiées par Sir Henry

Ellis, du British Museum); le sixième, celui de Gustave Adolphe, le

septième, celui de Wallenstein. O la glorieuse pléïade de meurtres! et

l’admiration s’accroît à songer que de cette brillante constellation de

manifestations artistiques, comprenant trois Majestés, trois Hautesses

sérénissimes et une Excellence, toutes aient eu lieu dans un laps aussi

court que de 1588 à 1635[21]. L’assassinat du roi de Suède, il est vrai,

est mis en doute par plusieurs écrivains, Harte entre autres; mais ils

ont tort. Il fut assassiné, et j’estime ce meurtre unique pour son

excellence, car il fut assassiné en plein midi, et sur le champ de

bataille, trait de conception qu’on ne rencontre en aucune autre œuvre

dont je me souvienne. Concevoir l’idée d’un meurtre secret pour un motif

secret comme enclos en une petite parenthèse dans la vaste scène de

carnage de la bataille générale, cela ressemble au subtil artifice de

Hamlet, d’une tragédie dans la tragédie. Vraiment tous ces assassinats

peuvent être étudiés avec profit par le connaisseur avancé. Tous sont

exemplaires, des modèles de meurtres, des patrons de meurtres, desquels

on peut dire:

«_Nocturna versate manu, versate diurna_»

et surtout _nocturna_.

Dans ces assassinats de princes et d’hommes d’État, rien n’excite notre

étonnement. D’importants changements dépendent souvent de leur mort; et,

de l’éminence où ils se tiennent, ils sont particulièrement exposés

comme points de mire à tout artiste possédé du désir ardent de produire

un effet théâtral. Mais il y a une autre classe d’assassinats qui a

prévalu depuis la première partie du dix-septième siècle, et qui

réellement me surprend: je veux dire l’assassinat des philosophes. Car,

Messieurs, c’est un fait que tout philosophe éminent, pendant les deux

derniers siècles, ou a été assassiné, ou, tout au moins, s’est vu bien

près de l’être,--si bien que si un homme se nomme philosophe et qu’on

n’ait jamais attenté à sa vie, tenez pour certain qu’il n’y a rien en

lui. Et contre la philosophie de Locke, en particulier, je crois que

c’est une objection sans réplique (si nous en avions besoin) que, bien

qu’il ait porté sur lui sa gorge dans ce monde pendant soixante-douze

ans, jamais un homme n’ait condescendu à la lui couper.

Comme ces cas des philosophes ne sont pas très connus, et sont, en

général, bons et bien distribués dans leur ordonnance, je lirai ici une

digression à ce sujet, surtout dans le but de faire montre de ma

science.

Le premier philosophe du dix-septième siècle (si nous exceptons Bacon et

Galilée) fut Descartes; et si jamais on a pu dire d’un homme qu’il ne

s’en fallut de rien qu’il fût assassiné, assassiné à un pouce

près,--c’est de lui qu’on le peut dire. Voici le cas, tel qu’il est

rapporté par Baillet, dans sa _Vie de M. Descartes_, t. I, pp.

102-103:--En l’an 1621, Descartes pouvait avoir environ trente-six ans,

il faisait selon son habitude une excursion (car il était aussi remuant

qu’une hyène); et, arrivant à l’Elbe, soit à Gluckstadt ou à Hambourg,

il s’embarqua pour la Frise orientale. Ce qu’il pouvait aller faire dans

la Frise orientale, personne n’a jamais pu le découvrir; et peut-être se

posa-t-il lui même la question, car, à peine eut-il atteint Embden,

qu’il résolut aussitôt de faire voile pour la Frise _occidentale_; très

impatient de tout retard, il loua une barque avec un petit nombre de

matelots pour y naviguer. Il ne fut pas plus tôt sorti en mer, qu’il fit

une agréable découverte: c’est qu’il s’était enfermé lui-même dans un

antre d’assassins. De son équipage, dit M. Baillet, il découvrit bientôt

que c’étaient «des scélérats»--non des amateurs, Messieurs, comme nous

sommes, mais des professionnels dont l’ambition, à ce moment, se

haussait à lui couper sa gorge individuelle. Mais l’histoire est trop

amusante pour l’abréger; je la donne donc exactement d’après le français

de son biographe: «M. Descartes n’avoit pas d’autre conversation que

celle de son valet, avec lequel il parloit François. Les Mariniers qui

le prenoient plutôt pour un Marchand forain que pour un Cavalier,

jugèrent qu’il devoit avoir de l’argent. C’est ce qui leur fit prendre

des résolutions qui n’étoient nullement favorables à sa bourse. Mais il

y a cette différence entre les voleurs de mer et ceux des bois, que

ceux-ci peuvent en assurance laisser la vie à ceux qu’ils volent, et se

sauver sans être reconnus: au lieu que ceux-là ne peuvent mettre à bord

une personne qu’ils auront volée, sans s’exposer au danger d’être

dénoncez par la même personne. Aussi les Mariniers de M. Descartes

prirent-ils des mesures plus sûres pour ne pas tomber dans un tel

inconvénient. Ils voyoient que c’étoit un étranger venu de loin, qui

n’avoit nulle connoissance dans le pays, et que personne ne s’aviseroit

de réclamer quand il viendroit à manquer».--Songez, Messieurs, à ces

chiens de Frise discutant un philosophe comme si c’était une pièce de

rhum consigné chez quelque courtier de mer. «Ils le trouvoient d’une

humeur fort tranquille, fort patiente; et jugeant à la douceur de sa

mine, et à l’honnêteté qu’il avoit pour eux, que c’étoit un jeune homme

qui n’avoit pas encore beaucoup d’expérience, ils conclurent qu’ils en

auroient meilleur marché de sa vie. Ils ne firent point de difficulté de

tenir leur conseil en sa présence, ne croyant pas qu’il sçût d’autre

langue que celle dont il s’entretenoit avec son valet; et leurs

délibérations alloient à l’assommer, à le jetter dans l’eau, et à

profiter de ses dépoüilles». Pardonnez-moi de rire, Messieurs,--mais le

fait est que je ris chaque fois que je pense à ce cas: deux choses me

paraissent si drôles. L’une est l’horrible panique ou «_funk_» (comme

disent les gens d’Eton) où M. Descartes a dû se trouver en entendant

esquisser le drame réglé de sa propre mort, de ses funérailles, de sa

succession et de l’administration de ses biens. Mais une autre chose qui

me paraît encore bien plus bouffonne dans cette affaire, c’est que, si

ces chiens de Frise avaient été _courageux_, nous n’aurions pas de

philosophie cartésienne: et comment aurions-nous pu faire sans elle, si

l’on considère le monde de livres qu’elle a produit, je laisse le soin

de le supputer à tout honorable fabricant de coffres.

Mais poursuivons. En dépit de son énorme _funk_, Descartes fit mine de

combattre, et par ce moyen terrifia ces misérables anti-cartésiens: «M.

Descartes, dit M. Baillet, voyant que c’étoit tout de bon, se leva tout

d’un coup, changea de contenance, tira l’épée d’une fierté imprévuë,

leur parla en leur langue d’un ton qui les saisit, et les menaça de les

percer sur l’heure, s’ils osoient luy faire insulte.»

Certes, Messieurs, c’eût été un honneur bien au-dessus des mérites de si

chétifs coquins d’être embrochés comme des alouettes par une épée

cartésienne; et c’est pourquoi je suis heureux que M. Descartes n’ait

pas privé le gibet en mettant à exécution sa menace, d’autant qu’il

n’aurait pu sans doute mener son vaisseau à bon port s’il en avait tué

l’équipage, de sorte qu’il aurait croisé à jamais dans le Zuyderzée, où

les marins l’auraient pris pour le _Hollandais volant_ retournant vers

son pays. La hardiesse... dit son biographe, «qu’il fit paroître pour

lors eut un effet merveilleux sur l’esprit de ces misérables.

L’épouvante qu’ils en eurent fut suivie d’un étourdissement qui les

empêcha de considérer leur avantage, et ils le conduisirent aussi

paisiblement qu’il pût souhaiter.»

Peut-être, Messieurs, vous imaginez-vous que, sur le modèle du discours

de César à son pauvre passeur: _Cæsarem vehis et fortunas ejus_,--M.

Descartes n’avait eu besoin que de dire: «Chiens, vous ne pouvez pas me

couper la gorge, car vous portez Descartes et sa philosophie», et qu’il

ait pu, en toute sécurité, les défier de faire ce qu’ils voulaient.

Un empereur allemand avait eu cette même idée, lorsque averti de se

garer de la ligne d’une canonnade, il répondit: «Bah! l’homme, as-tu

jamais entendu parler d’un boulet de canon qui ait tué un empereur?[22]»

Pour un empereur, je ne saurais dire, mais une moindre chose a suffi à

déconfire un philosophe, et le grand philosophe européen suivant sans

aucun doute a été assassiné. C’est Spinoza.

Je sais très bien que l’opinion commune veut qu’il soit mort dans son

lit. Peut-être est-ce vrai, mais il fut assassiné en dépit de tout; et

je vais le prouver à l’aide d’un livre publié à Bruxelles en 1731,

intitulé «La Vie de Spinoza, par M. Jean Colerus», avec nombre

d’additions d’après une vie manuscrite par l’un de ses amis[23]. Spinoza

est mort le 21 février 1677, il avait à peine plus de quarante-quatre

ans. Cela déjà par soi-même paraît suspect; et M. Jean admet qu’une

certaine expression dans la vie manuscrite autoriserait la conclusion

«que sa mort n’a pas été tout à fait naturelle». Comme il a vécu dans un

pays humide, dans un pays maritime, la Hollande, on pourrait croire

qu’il s’adonna beaucoup au grog, ou plus spécialement au punch[24] qu’on

venait d’inventer. Sans doute il aurait pu, mais le fait est qu’il n’en

est rien. M. Jean l’appelle «extrêmement sobre en son boire et en son

manger». Et, bien que quelques histoires singulières circulassent sur

son habitude du jus de la mandragore (p. 140) et de l’opium (p. 144),

pourtant aucun de ces articles ne se trouve dans le mémoire de son

droguiste. Vivant donc avec une telle sobriété, comment est-il possible

qu’il soit mort de mort naturelle à quarante-quatre ans?

Écoutez le récit de son biographe: «Le dimanche au matin [21 février],

avant qu’il fût temps d’aller à l’Église, il descendit encore de sa

chambre et parla avec l’Hôte et sa Femme». A ce moment donc, peut-être à

dix heures du matin le dimanche, vous voyez que Spinoza était vivant et

se portait bien. Mais, il avait fait venir d’Amsterdam un certain

médecin que, dit le biographe, «je ne puis désigner autrement que par

ces deux lettres, L. M.»--Cet L. M. avait chargé les gens de la maison

d’acheter «un vieux coq» et de le faire bouillir, afin que Spinoza pût

prendre du bouillon vers midi. Il fit ainsi, en effet, et mangea un peu

du vieux coq de bon appétit, après que l’hôte et sa femme furent rentrés

de l’église. «L’après-midi, le Médecin L. M. resta seul auprès de

_Spinosa_: ceux du logis étant retournés ensemble à leurs dévotions.

Mais au sortir du sermon, ils apprirent avec surprise que sur les trois

heures, _Spinosa_ étoit expiré en la présence de ce Médecin qui, le soir

même, s’en retourna à Amsterdam par le bateau de nuit, sans prendre le

moindre soin du défunt», et probablement sans prendre beaucoup plus de

soin du paiement de sa propre petite note. «Il se dispensa de ce devoir

d’autant plus tôt qu’après la mort de _Spinosa_, il s’étoit saisi d’un

ducaton et de quelque peu d’argent que le défunt avoit laissé sur sa

table, aussi bien que d’un couteau à manche d’argent, et s’étoit retiré

avec ce qu’il avoit butiné.» Ici, vous le voyez, Messieurs, l’assassinat

est évident, ainsi que sa nature. C’est L. M. qui a tué Spinoza pour son

argent. Le pauvre Spinoza était invalide, maigre et faible. On ne

remarqua pas de sang, L. M. sans doute l’a renversé et étouffé sous des

coussins--le pauvre homme était déjà à moitié suffoqué par son infernal

dîner. Après avoir mâché ce «vieux coq», ce qui veut dire, je pense, un

coq du siècle précédent, en quel état pouvait se trouver le pauvre

invalide pour lutter debout contre L. M.?--Mais qui est cet L. M.? Ce ne

peut être à coup sûr Lindley Murray, car je l’ai vu à York en 1825, et,

de plus, je ne pense pas qu’il aurait fait une telle chose--même contre

un confrère en grammaire: car vous savez, Messieurs, que Spinoza a écrit

une grammaire hébraïque très honorable.

Hobbes--pour quelle raison, en vertu de quel principe, je n’ai jamais pu

le comprendre--n’a pas été assassiné. C’est là une inadvertance capitale

des professionnels du dix-septième siècle, puisque à tout point de vue

il était un beau sujet d’assassinat, sauf, en vérité, qu’il était chétif

et décharné, mais je puis prouver qu’il avait de l’argent, et (ce qui

est très amusant), il n’aurait pas eu le droit de faire la moindre

résistance, puisque, d’après lui-même, un pouvoir auquel on ne peut

résister, crée l’espèce la plus haute de droit, de sorte que c’est une

rébellion de la couleur la plus noire de se refuser à être assassiné

quand une force compétente paraît pour vous assassiner.

Cependant, Messieurs, s’il ne fut pas assassiné, je suis heureux de vous

assurer que, d’après son propre récit, il a été trois fois très près

d’être assassiné--et c’est une consolation. La première fois, au

printemps de 1640, il prétend avoir fait circuler un petit manuscrit au

nom du roi contre le Parlement[25]. Il n’a jamais pu produire ce

manuscrit, mais il dit que «si S. M. n’avait pas dissous le Parlement

(en mai), cela eût mis en danger sa vie». La dissolution du Parlement,

cependant, ne fut d’aucune utilité; car en novembre de la même année[26]

s’assembla le Long Parlement, et Hobbes, redoutant une seconde fois

d’être tué, s’enfuit en France.

Ceci ressemble assez bien à la folie de John Dennis[27] qui crut que

Louis XIV ne ferait jamais la paix avec la reine Anne à moins que lui,

Dennis, ne fût livré à la vengeance des Français, et, sur-le-champ, il

s’enfuit du bord de la mer, à cause de cette idée.

En France, Hobbes s’arrangea de façon à prendre soin de sa gorge le

mieux du monde durant dix ans; mais au bout de ce temps, en vue de faire

sa cour à Cromwell, il publia son _Léviathan_. Le vieux poltron alors se

mit à _trembler_ horriblement pour la troisième fois: il s’imaginait

constamment que les épées des Cavaliers étaient sur sa gorge, en se

souvenant de quelle manière ils avaient servi les ambassadeurs du

Parlement à la Haye et à Madrid: _Tum_, dit-il dans sa propre vie en un

latin de chien[28],

_Tum venit in mentem mihi Dorislaus et Ascham;

Tanquam proscripto terror ubique aderat._

Et, en conséquence, il s’empressa de rentrer en Angleterre. Certes, il

est vrai qu’un homme a mérité la bastonnade pour avoir écrit le

_Léviathan_, et deux ou trois bastonnades pour avoir écrit un pentamètre

qui finisse aussi vilainement que _terror ubique aderat_, mais jamais

personne ne l’a estimé digne de rien de plus grave que la bastonnade.

Et, de fait, toute l’histoire est une hâblerie de sa part. Car, dans une

lettre très grossière qu’il écrivit à «une personne savante» (ce qui

veut dire le mathématicien Wallis) il donne une toute autre version de

la chose, et dit (p. 8) qu’il revint «parce qu’il ne voulait pas confier

sa sauvegarde au clergé français» insinuant qu’il y aurait apparence

qu’il fût tué pour sa religion; ce qui eût été une haute plaisanterie,

en effet: Tom jeté au bûcher pour sa religion!

Hâblerie ou non, il est pourtant certain que Hobbes, à la fin de sa vie,

craignait qu’on le tuât. Cela est démontré par une histoire que je vais

vous raconter: elle n’est pas dans un manuscrit, mais (comme dit M.

Coleridge), elle est aussi bonne qu’un manuscrit, car elle provient d’un

livre maintenant oublié tout à fait, à savoir: _La Foi de M. Hobbes

examinée dans une conversation entre lui et un étudiant en théologie_

(publié environ dix ans avant la mort de Hobbes).

Le livre est anonyme; mais il est écrit par Tenison--le même qui,

environ trente ans plus tard, succéda à Tillotson comme archevêque de

Canterbury[29].

Une anecdote sert d’introduction: «Un certain théologien (sans doute

Tenison lui-même) faisait une excursion annuelle d’un mois dans les

différentes parties de l’île. Dans l’une de ces excursions (1670), il

visitait le Pic dans le Derbyshire, en partie à cause de la description

qu’en a faite Hobbes[30]. Étant dans ces parages, il ne pouvait pas

manquer de visiter Buxton, où dès le moment de son arrivée, il eut la

bonne fortune de tomber sur une Société de gentlemen qui descendaient de

cheval à la porte de l’auberge; parmi eux était un personnage long et

maigre, lequel se trouvait être M. Hobbes, arrivant sans doute de

Chatsworth[31].

En rencontrant un si grand lion, un touriste à la recherche du

pittoresque ne pouvait faire moins que de se présenter comme un

cauchemar.

Fort heureusement pour la réussite de ce plan, les deux compagnons de M.

Hobbes furent tout aussitôt rappelés par un exprès; de sorte que,

pendant le reste de son séjour à Buxton, il posséda Léviathan

entièrement tout seul, et eut l’honneur de pinter avec lui le soir.

Hobbes, semble-t-il, tout d’abord fit montre de beaucoup de raideur, car

il était soupçonneux avec les théologiens. Mais cela disparut, il se fit

très sociable et facétieux, et ils convinrent d’aller ensemble se

baigner.

Comment Tenison a pu s’aventurer à s’ébattre dans la même eau que

Léviathan, je ne peux l’expliquer; mais il en fut ainsi. Ils folâtrèrent

comme deux dauphins, bien que Hobbes dût être aussi vieux que les monts;

et dans les intervalles où ils s’abstenaient de nager et de plonger, ils

discouraient de maintes choses relatives aux bains des Anciens et à

l’origine des sources.

Quand ils eurent de la sorte passé une heure, ils sortirent du bain; et,

séchés et habillés, ils s’assirent en attendant le souper que le lieu

fournirait; ils concevaient le dessein de se restaurer comme les

_Deïpnosophistes_ et de raisonner plutôt que de boire, profondément.

Mais, dans cette intention innocente, ils furent interrompus par le

tumulte qu’éleva une petite querelle où une partie des gens plus

grossiers de la maison se trouvaient depuis un moment engagés. M. Hobbes

en parut très inquiet, bien qu’il fût à bonne distance de ces

personnes». Et pourquoi était-il inquiet, Messieurs? Sans doute,

pensez-vous, par un bénin amour de la paix, désintéressé, digne d’un

vieillard et d’un philosophe. Écoutez donc: «Pendant un moment il ne se

remit pas, mais il raconta une ou deux fois, comme à lui-même, d’une

voix basse et prudente, c’est-à-dire anxieuse, comment Sextus Roscius

fut assassiné, après souper, près des Balneæ Palatinæ. Si loin peut, en

général, s’étendre cette remarque de Cicéron relativement à Épicure

l’athée: il observe que de tous les hommes celui-là redoutait le plus

les deux choses qu’il méprisait: la Mort et les Dieux».--Simplement

parce que l’heure du souper était passée et qu’il était dans le

voisinage de bains, Monsieur Hobbes devait avoir le destin de Sextus

Roscius! Il devait être assassiné, parce que Sextus Roscius avait été

assassiné! Quelle logique y avait-il à cela, sinon pour un homme qui

toujours rêvait d’assassinat? Voilà donc Léviathan, non plus effrayé des

poignards des Cavaliers où du Clergé français, mais «épouvanté au delà

des convenances» par un vacarme de cabaret entre quelques honnêtes

rustres du Derbyshire, tandis que lui-même, épouvantail humain décharné,

appartenant tout à fait à un autre siècle, les eût pu faire mourir de

peur.

Malebranche, vous l’apprendrez avec plaisir, a été assassiné. L’homme

qui l’assassina est bien connu: c’est l’évêque Berkeley. L’histoire est

notoire, bien que jusqu’ici on ne l’ait pas mise en pleine lumière.

Berkeley, jeune homme, alla à Paris et visita le Père Malebranche[32].

Il le trouva dans sa cellule, qui faisait la cuisine[33]. Les cuisiniers

ont toujours été un _genus irritabile_, les auteurs plus encore;

Malebranche était l’un et l’autre. Une discussion s’éleva. Le vieux

père, déjà chaud, devint plus chaud; l’irritation culinaire et

l’irritation métaphysique s’unirent à lui déranger le foie. Il se mit au

lit, et mourut. Telle est la version ordinaire de l’histoire, «ainsi le

Danemark entier est abusé». Le fait est que la chose fut atténuée par

considération pour Berkeley, qui (Pope l’observe justement) avait

«toutes les vertus sous le ciel». Mais on n’ignorait pas que Berkeley,

piqué par l’irritabilité du vieux Français, s’était mesuré avec lui; une

culbute en était résultée; Malebranche toucha le parquet au premier

tour. Toute conception lui fut entièrement enlevée, et il allait

peut-être se rendre; mais le sang de Berkeley était désormais excité, et

il insista pour que le vieux Français rétractât sa doctrine des Causes

Occasionnelles. Mais la vanité de l’homme était trop grande; et il tomba

en holocauste à l’impétuosité de la jeunesse irlandaise, combinée avec

sa propre obstination absurde.

Leibnitz étant de toute façon supérieur à Malebranche, on pourrait, _a

fortiori_, compter qu’il a été assassiné; mais, à la vérité, il n’en est

rien. Je crois qu’il a été très aigri de cette négligence, et qu’il se

sentit outragé par la sécurité dans laquelle il a passé ses jours. Je ne

saurais expliquer autrement sa conduite vers la fin de sa vie, alors

qu’il se mit à devenir très avare, et à entasser de grandes sommes d’or

qu’il gardait dans sa maison. C’était à Vienne, où il est mort. Et des

lettres existent encore qui décrivent l’incommensurable inquiétude de sa

gorge où il vivait. Ainsi son ambition d’être l’objet d’un attentat

n’était point, du moins, assez grande pour qu’il en oubliât le danger.

Un défunt pédagogue, de la manufacture de Birmingham, le docteur Parr,

suivait une marche plus égoïste dans les mêmes circonstances. Il avait

amassé une quantité considérable de vaisselle d’or et d’argent, qu’il

déposa quelque temps dans la chambre à coucher de son presbytère, à

Hatton. Mais de jour en jour plus effrayé d’être tué, ce qu’il savait

qu’il ne pourrait supporter (et jamais d’ailleurs, il n’y eut la moindre

prétention), il transféra le tout chez le forgeron de Hatton; supposant,

sans doute, que l’assassinat d’un forgeron serait plus léger au _salus

reipublicae_ que celui d’un pédagogue. Pourtant j’ai entendu mettre cela

fortement en doute, et l’on convient en général, maintenant, qu’un bon

fer à cheval vaut environ deux _sermons de l’Hôpital_ et un quart[34].

Si de Leibnitz, bien que non assassiné, on peut dire qu’il est mort en

partie de sa peur d’être assassiné, et en partie de la contrariété de ne

l’avoir pas été, Kant, de son côté, qui n’a manifesté aucune ambition de

ce genre, échappa à un meurtrier de plus près que tout autre homme dont

nous ayons lu la vie, Descartes excepté. Tant la fortune répand

absurdement ses faveurs!

La chose est racontée, je crois, dans une vie anonyme de ce très grand

homme. Par raison de santé, Kant s’imposait, à une certaine époque, une

promenade de six milles le long d’une grande route. Ce fait était connu

d’un homme qui avait ses raisons particulières pour commettre un

assassinat; à trois bornes de Königsberg, il guetta son «prétendu» qui

arrivait juste à l’heure aussi exactement qu’une malle-poste. Sans un

accident, Kant était un homme mort. Cet accident, ce fut la scrupuleuse,

ou, comme l’eût appelée Mrs Quickly, la _sotte_ moralité de l’assassin.

Un vieux professeur, s’imaginait-il, pouvait être chargé de péchés, et

non un jeune enfant. Sur cette considération, il se détourna de Kant au

moment critique, et tout aussitôt il assassina un enfant de cinq ans.

Telle est la version allemande de l’incident, mais mon opinion est que

le meurtrier était un amateur, et qu’il sentit combien peu serait

profitable à la cause du bon goût le meurtre d’un vieux, aride et

consumé métaphysicien: il n’y avait là nul motif de se montrer, car

l’homme n’aurait pu paraître plus semblable à une momie, une fois mort,

qu’il ne l’était, vivant.

Ainsi, Messieurs, j’ai retracé les rapports de la philosophie et de

notre art, si bien que je me trouve parvenu à notre siècle. Je ne

prendrai pas la peine de le caractériser autrement que celui qui l’a

précédé, car ils n’ont, en fait, aucun caractère distinctif. Le

dix-septième et le dix-huitième siècles, joints à tout ce que nous avons

vu du dix-neuvième, forment ensemble l’âge d’Auguste du meurtre.

Le plus bel ouvrage du dix-septième siècle est sans conteste

l’assassinat de Sir Edmundbury Godfrey[35]--lequel a toute mon

approbation. Au point de vue important du _mystère_ qui doit, d’une

manière ou d’une autre, colorer toute tentative d’assassinat judicieuse,

il est excellent, le mystère n’en est pas encore dissipé.

On a essayé de mettre ce meurtre sur le dos des papistes, mais ce serait

lui faire tort, de même qu’à des Corrège bien connus ont fait tort les

nettoyeurs professionnels de tableaux; ce serait même le perdre en la

classe apocryphe des simples meurtres politiques ou de partisans,

auxquels manque tout à fait l’_animus_ meurtrier, et je supplie la

société de réprouver cette manière de voir. En fait, cette idée est tout

à fait sans fondement, et n’a surgi que du plus pur fanatisme

protestant.

Sir Edmundbury ne s’était pas distingué parmi les magistrats de Londres

par sa sévérité à l’égard des papistes, ni en favorisant les tentatives

des fanatiques, dans le but de renforcer les lois pénales contre les

individus. Il n’avait pas armé contre lui l’animosité d’une secte

religieuse quelle qu’elle fût. Et, pour ce qui est des coulures de

bougie sur les vêtements du cadavre lorsqu’on vint à le découvrir dans

un fossé (d’où l’on inféra, dans ce temps-là, que les prêtres attachés à

la papiste chapelle de la Reine étaient intéressés dans le meurtre),

c’est simplement un artifice frauduleux imaginé par ceux qui

souhaitaient de fixer les soupçons sur les papistes, ou même toute cette

allégation--les coulures de la cire avec le motif suggéré de ces

coulures--peut bien n’être qu’une bourde ou un conte de l’évêque Burnet.

Celui-ci, comme le disait couramment la duchesse de Portsmouth, est le

seul grand maître du dix-septième siècle en l’art de faire des contes et

des romans.

Cependant on peut observer que le nombre des assassinats n’était pas

grand au siècle de Sir Emundbury, du moins chez nos artistes, et il faut

peut-être l’attribuer au manque de patronage éclairé. _Sint Mæcenates,

non deerunt, Flacce, Marones._ Si l’on consulte les _Observations sur

les Tables de Mortalité_, de Grant (4e édition, Oxford 1665) on trouve

que sur 229.250 personnes mortes à Londres dans une période de 20 années

du dix-septième siècle, il n’y en pas eu plus de quatre-vingt-dix

assassinées, c’est-à-dire par an, environ quatre et trois dixièmes.

Bien petit chiffre, Messieurs, pour fonder dessus une académie, et,

certes, où la quantité est si mesquine, avons-nous le droit de nous

attendre à une qualité de premier ordre.

Peut-être en fut-il ainsi, mais pourtant je suis d’avis que le meilleur

artiste de ce siècle-là ne fut pas l’égal du meilleur artiste du siècle

suivant.

De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts · 第 1 / 11 段