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Il arriva, un soir, rue Férou,--non pas portée par un ange,--une de ces

larges et blanches enveloppes qui contiennent l’annonce d’un mariage.

Elle était adressée à Alex; il l’ouvrit négligemment.

--Qui est-ce qui se marie? lui demanda sa mère.

--Personne, dit-il; une jeune fille que j’ai connue au cours de danse...

Tu veux savoir son nom?... Allons, tiens: «Madame veuve Proupa a

l’honneur, etc... de sa fille Raymonde...»

--Et qui épouse cette Raymonde?

--Tu la connais?... Tu t’intéresses à elle?...

--Je ne la connais pas, mais je la plains.

--Cette idée!...

--D’abord, pourquoi t’envoie-t-elle une lettre de faire part?...

--Je te dis, maman: j’ai dansé avec elle.

--Bon, bon! C’est encore une malheureuse... Enfin, qui épouse-t-elle?

--Un monsieur. Un monsieur Blaisois, Jules Blaisois... Connais pas.

--Je serais curieuse de savoir si on épouse un monsieur Jules

Blaisois...--Jules!... et Blaisois!...--par amour!...

--Enfin, maman!...

Il y avait un peu plus d’un an qu’Alex avait rompu toutes relations avec

Raymonde. Un an passe, et tant de choses sont changées! Qui eût dit que

Raymonde, la sinistre Raymonde aux noirs projets, Raymonde, l’amante

éperdue d’Alex,--et qui aurait pu jadis épouser un monsieur de

Bérébère,--au bout d’un an épouserait un monsieur Jules Blaisois?...

Mais qui sait quelles péripéties, parfois plus tristes que «le réchaud

ou la Seine», conduisent une infortunée au mariage,--au mariage avec

Jules Blaisois?...

Un fat eût voulu savoir l’histoire réelle de Raymonde; Alex préféra

penser qu’elle l’avait promptement oublié.

Et, fort de l’exemple de Raymonde, ce fut d’un cœur léger qu’il aborda,

un jour, avec Louise, le grave sujet de la rupture.

Depuis longtemps, Louise écoutait sans mot dire les récits de ses

voyages à Poitiers. Elle les accueillait, même, en souriant de sa grande

bouche; à peine Alex remarqua-t-il, une fois ou deux, qu’elle continuait

de sourire alors qu’il n’y avait pas lieu de le faire, ou bien qu’elle

souriait tout à coup et mal à propos. Elle s’excusait, en prétendant

qu’elle était un peu «toc-toc...» Elle était plus jolie et plus

amusante, en vérité, avec son air un peu «toc-toc...»

Il lui narrait les parties de _tennis_, les dîners, les matinées

dansantes; il énumérait les chevaux dans l’écurie de Nouaillé; il

décrivait le jardin peigné par les trois jardiniers... Pourquoi

raconta-il l’épisode de la corbeille de fruits envoyée à son grand-père

Lhommeau? parce qu’il éprouvait un impérieux besoin de parler de

Poitiers, de Nouaillé et de ses habitants, comme on parle de ce qui vous

tient le plus au cœur. Et il s’ouvrait à demi à sa maîtresse, faute de

pouvoir se confier à ses amis, à présent dispersés, et aussi parce que

Louise l’écoutait trop complaisamment, et l’encourageait même de son

trop fréquent sourire.

Une bonne fois, de but en blanc, il lui dit qu’il allait s’installer à

Poitiers.--C’était au café Voltaire. Louise, la voilette relevée sur le

nez, prenait sa grenadine. Elle posa son verre, mais d’une façon si

maladroite que c’était à croire qu’elle ne voyait point ce qu’elle

faisait, car sa main heurta le petit ballon de vermouth dont le contenu

se répandit. On s’écarta; le garçon accourut, épongea, essuya. Louise

put rire de toute sa bouche; il y avait de quoi: elle n’avait, de sa

mémoire, commis pareille maladresse. Et l’on parla de l’incident du

vermouth, point du départ d’Alex.

Aucune liaison d’amants n’avait été plus agréable et plus tendre. Ils se

voyaient, depuis cinq ans, presque tous les jours. Alex avait pu, une

fois, éprouver quelque inquiétude par l’absence de Louise, mais par sa

présence jamais le plus petit déplaisir. S’il regrettait quelque chose

de Paris, c’était bien Louise. Il la regrettait plus qu’il ne le pensait

même; en tout cas, beaucoup plus qu’il ne saurait le lui dire... Et

Louise, est-ce qu’elle le regrettait? Elle ne disait rien; elle avait

l’air de rire... Et Alex se sentait tout à coup peiné de ce que la

séparation allât s’accomplir sans qu’on eût fait à l’événement l’honneur

d’une petite scène. Il eut un bon mouvement: il décida, à cause de

Louise, de reculer d’un ou deux jours son départ.

Il lui dit, sur la place de l’Odéon, en la serrant contre lui, sous le

prétexte de la garer d’une voiture:

--Écoute!... non... il faut nous revoir encore une fois.

Louise parla du fiacre qui avait failli l’écraser.

Il la conduisit un bout de chemin, et il commençait à s’inquiéter parce

qu’il se pouvait, si Louise n’était pas insensible, qu’elle eût un de

ces chagrins tout à fait sérieux, qui sont glacés. Mais, depuis qu’il la

connaissait, à aucun moment Louise n’avait laissé supposer qu’elle pût

éprouver du chagrin. D’ailleurs, ils se quittèrent en se disant:

--A demain!...

Ils se quittèrent, rue de Médicis, proche de la grille du Luxembourg.

Les oiseaux piaillaient dans les arbres jaunis. Alex, en s’éloignant, se

retourna pour voir Louise encore une fois, quoiqu’il la dût revoir le

lendemain. Mais Louise ne se retourna pas. Elle avait adopté déjà son

pas d’automate, et ses beaux cheveux blonds, par le miracle ordinaire,

semblaient diminuer de volume et d’attrait. Pourtant, vers la hauteur

du boulevard Saint-Michel, un étudiant, lui emboîtant le pas, lui conta

une galanterie; mais, tout à coup, sentant en ce petit être quelque

chose de si étranger aux préoccupations qu’il lui témoignait, il la

salua très poliment, et s’excusa:

--Oh! pardon, madame!...

Ce fut ce jeune homme qui la releva, cent mètres plus loin, sous les

sabots des chevaux du tramway de Montrouge, car il ne l’avait pas perdue

de vue.

On put la transporter chez ses parents: en ouvrant son corsage, dans la

pharmacie, on avait trouvé sur un papier plié son adresse, en belle et

lisible écriture. L’acte suprême de Louise était prémédité depuis

quelque temps, probablement: Louise avait ses répugnances; elle ne

voulait surtout pas que son corps allât à la Morgue.

Ce fut un petit incident de quartier.

Le bel avenir · 第 63 / 66 题