--Heu! heu!... perdu dans la foule des stagiaires de Paris...
Au cœur du dernier hiver, pour une toiture effondrée à la ferme
mitoyenne de Nouaillé, d’où naissait une contestation avec le locataire,
Thurageau avait exigé qu’Alex lui-même se dérangeât et vînt s’initier
sur place aux droits des propriétaires ainsi qu’aux vexations qu’ils
sont appelés à subir... S’il fallait à tout prix réparer la
construction, un voyage à Poitiers n’augmenterait-il pas le dégât en
pure perte? Possible! mais le notaire n’avait pas lâché prise qu’il
n’eût sous la main le jeune futur propriétaire, qu’il ne lui eût seriné
les points litigieux du conflit, qu’il ne lui en eût soufflé la
solution, qu’il ne l’eût conduit à Nouaillé dans sa voiture, et, sur le
lieu du sinistre, qu’il ne l’eût entendu débattre ses intérêts avec
courtoisie, compétence et grâce naturelle, contradictoirement avec le
monsieur sexagénaire dont on évitait, rue Férou, de prononcer le nom;
qu’il ne l’eût vu enfin obtenir gain de cause, à l’amiable.
Depuis qu’Alex était censé avoir battu sur le seul terrain du droit, et
avant même d’avoir passé sa licence, le sexagénaire qui occupait
Nouaillé, l’espoir était permis qu’Alex se pût débrouiller au barreau.
De cette victoire, en outre, était résultée, non une sympathie, mais
presque une complaisance, une certaine sollicitude pour ceux qu’Alex
avait tenus en échec, et leur nom ne faisait plus peur. On disait:
«Monsieur Lanteaulme, le père... Monsieur Lanteaulme, le fils»; on
savait que la femme de celui-ci était une demoiselle de Quatrespée,
d’une très ancienne famille du Périgord, et arrière-petite-fille du
général marquis de Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly; enfin que sa
jeune sœur avait nom Hélène.
--Tous ces gens-là sont très gentils, avait affirmé Alex, à son retour.
Il avait vu «cet imbécile de Jeannot».
--Les poiriers?... avait demandé M. Lhommeau.
--Ah bien! grand-père, si vous vous imaginez que je me suis tourmenté
des poiriers!...
Trois mois après, sous le prétexte d’un procès criminel très
retentissant, ce diable de Thurageau écrivait à madame Dieulafait
d’Oudart en la suppliant de lui renvoyer Alex, qui «avait tout à gagner»
à assister aux assises.
On soupçonna Thurageau de vouloir attirer Alex à Poitiers, non pour le
temps des assises, en vérité, mais pour l’avenir.
--Où est le mal? demanda M. Lhommeau.
Madame d’Oudart pensait, mais ne disait pas:
«Avocat, fût-ce à Poitiers, cela vaut bien le métier de gratte-papier au
ministère!...»
Alex ne se fit point tirer l’oreille pour retourner à Poitiers, tandis
qu’à le décider au premier voyage, «la croix et la bannière» avaient dû
être employées. On le laissa aller; il demeura là-bas une quinzaine.
Thurageau écrivait:
«... Laissez-le, il écoute bien, il s’instruit, il prend le ton de la
cour.»
On reçut un télégramme: on crut qu’Alex annonçait son retour. Il disait:
«Puis-je accepter dîner Nouaillé?»
Cela fut un événement. Si familier que l’on fût devenu avec les noms de
MM. Lanteaulme et des arrière-petites-filles du général marquis de
Quatrespée, l’image d’Alex, héritier, futur propriétaire de Nouaillé,
chassé de son domaine, et rompant le pain des occupants, parut
inadmissible au premier chef. Le refus, toutefois, parut ridicule. A
mieux l’examiner, la chose était la plus naturelle du monde. M.
Lhommeau, quant à lui, dit:
--Qu’a-t-il besoin de permission?
Puis, la mère--qui devine le sens obscur des choses touchant le sort de
son fils--tressaillit tout à coup, fut émue sans pouvoir dire pourquoi,
voulut répondre non, voulut répondre oui, et finit par laisser le
grand-père libre de répondre à sa guise. M. Lhommeau prit son chapeau,
sa canne et alla au bureau télégraphique du Luxembourg, où il écrivit
sur une formule:
«Accepte et bon appétit.»
Alex revint, cependant, de Poitiers, et ravi, non pas d’en revenir, mais
d’y avoir été. Les assises, sans doute, il les avait suivies: Thurageau
ne plaisantait pas... Thurageau, d’ailleurs, était joliment brave homme;
il s’entendait à organiser un programme de fêtes!... Les assises, sans
doute! elles y étaient inscrites!... Mais les parties de _tennis_!...
mais des matinées, le dimanche, où l’on avait dansé!... mais des allées
et venues dans le tilbury de Thurageau!...
--Des parties de _tennis_, avec qui?... Dansé... chez qui?... Où donc
menait le tilbury de Thurageau?
--Mais, à Nouaillé, chez les Lanteaulme!... Avec qui j’ai dansé? mais
avec la jeune femme, avec la jeune fille!... Le _tennis_? avec les
mêmes!
Madame d’Oudart frémissait; elle disait:
--Oh! mais... oh! mais...
Enfin elle s’écria:
--Thurageau est fou, ma parole!
--C’est un type, dit Alex.
Et il continua de parler de ce qui l’avait émerveillé là-bas: les
chevaux,--cinq!...--l’écurie était pleine... quatre voitures, dont un
tonneau pour «mademoiselle Hélène», qui conduisait son ancien cheval, à
lui... Et les chasses de l’hiver dernier, dont on parlait encore!... Et
le jardin: trois hommes pour l’entretenir!... dont ce pauvre Jeannot...
--Les poiriers?... demanda M. Lhommeau.
--Les poiriers?... eh bien! écoutez, grand-père: cet imbécile de Jeannot
n’a pas manqué d’informer les Lanteaulme de votre goût pour vos arbres à
fruits... alors voilà...--ils sont très gentils, ces gens-là, vous
savez...--enfin ces dames m’ont demandé s’il vous serait agréable de
recevoir une corbeille, au mois d’août...
--Qu’as-tu répondu? dit vivement madame d’Oudart.
--J’ai répondu que cela ferait le plus grand plaisir à grand-père.
--Bravo! s’écria M. Lhommeau.
--C’est cela! fit madame d’Oudart, ironique; jetons-nous, les yeux
bandés, dans les bras de ces gens-là!...
--Attendez! dit Alex. Monsieur Lanteaulme, le père, a fait remarquer
qu’il pouvait, justement, y avoir indiscrétion à vous offrir cette
corbeille, et il a été convenu qu’on ne vous l’enverrait que sur un
signe de votre part.
--Ça y est!... Que vous disais-je! s’écria madame d’Oudart; l’envoi de
cette corbeille a un sens, un sens très net; je l’ai deviné tout de
suite... Déjà l’invitation à dîner adressée à Alex avait un sens,
lui-même l’a bien senti: c’est pourquoi il a cru devoir nous demander la
permission... Ah! j’avais bien raison de me méfier!... Et je vous dis,
moi: non! non et non! Il faut étouffer cette affaire-là dans l’œuf.
--Étouffer quelle affaire?...
--Je m’entends. Voyons, mon enfant, sérieusement: cette jeune fille, à
ton avis, comment est-elle?
--Mais... bien.
--Tu la trouves bien?...
--Je la trouve bien.
--Tu la trouves bien... et... un point, c’est tout?
--Un point, c’est tout.
Madame d’Oudart s’agita. Un conflit de désirs et de volontés contraires
s’éleva en elle: elle avait des visions, et elle les chassait, et,
celles-ci évanouies, elle les évoquait, puis les chassait de nouveau.
Enfin elle dit à son père:
--La chose est claire comme le jour, Alex a plu là-bas: on nous fait des
avances.
A brûle-pourpoint, désormais, lorsque ce bon M. Lhommeau branlait la
tête en commençant à sommeiller, elle lui décochait, en trois coups
espacés et retentissants:
--Non!... non!... et non!...
Le vieillard, redressé soudain, ouvrait un œil égaré. Et sa fille
disait:
--Parions que je recevrai, un de ces jours, une lettre de Thurageau?
--Rien de plus naturel, ma fille.
--Je m’entends. Je parle d’une lettre de Thurageau où l’on nous mettra
les points sur les i.
--Tant mieux! disait M. Lhommeau; j’aime que l’on écrive lisiblement.
--Bon! bon! riez!... Rira bien qui rira le dernier...
Les pressentiments de madame d’Oudart étaient-ils justes? On reçut une
lettre de Thurageau: écriture bien connue, de type ancien, timbre de
l’étude appliqué au revers. Avant de la décacheter, madame d’Oudart la
frappa d’une chiquenaude, en regardant son père:
--Hein?... que vous disais-je?...
Et, tremblante, le cœur battant la breloque et la vue troublée, madame
d’Oudart déchiffra avec peine, sauta des lignes, devina plutôt qu’elle
ne lut, reçut l’impression du sens général de la lettre par un certain
nom propre souligné d’un double trait, plus encore que par les phrases
de Thurageau, qui semblaient tournées en spirales et enjolivées
d’arabesques peu ordinaires.
--Elle est forte! s’écria madame d’Oudart.
--Allons! lui dit son père, remettez-vous... On vous demande la main de
votre fils?... C’est bien de cela qu’il s’agit?...
--Oui, oui! c’est bien de cela qu’il s’agit... Savez-vous qui demande la
main de mon fils?... le savez-vous?...
--Mon Dieu... j’ai tout lieu de croire...
--Attendez! attendez!... que je vous empêche de dire une chose
regrettable!... C’est Babouin.
--Babouin! répéta M. Lhommeau.
--Avouez que ce tanneur, pour nous venir relancer une seconde fois, a
une certaine audace!
--Il est riche, et nous ne le sommes point.
--Eh bien! dit madame Dieulafait d’Oudart en se redressant, c’est pour
cela que je le dédaigne; et, plus pauvre aujourd’hui qu’à l’époque où
cet insolent nous fit sa première demande, je vais m’offrir un certain
luxe qui ne sera jamais au-dessus des moyens de l’indigent pour peu
qu’il ait le cœur bien placé: c’est le mépris, net et sec, de la
fortune. Il ne faut pas deux mots pour l’exprimer.
Elle écrivit sous l’adresse télégraphique: «Thurageau-Poitiers», ce mot
seul et fier: «Non», et signa.
Forte de cet acte accompli, la vue plus libre, elle relut la lettre, en
détail. Babouin donnait une sérieuse dot à sa fille unique, et y
joignait les fermes acquises par lui sur Nouaillé: c’était la
reconstitution du domaine. Pourquoi Babouin faisait-il cela? Pour les
beaux yeux d’Alex. En effet, comment croire que, pour assurer à son
héritière l’avantage d’échanger le nom de Babouin contre celui de
Dieulafait d’Oudart, Babouin eût négligé de s’informer si Alex avait
seulement une situation? Mademoiselle Babouin aimait. On soumit le cas à
Alex. Il ignorait cette jeune fille. A Poitiers, il ne l’avait pas vue.
--Ces dames, dit-il, ne la voient pas.
Le télégramme fut expédié. On garda de l’aventure une certaine dent à
Thurageau.
Thurageau s’excusa d’ailleurs, peu après, affirmant «s’être acquitté, en
notaire, d’une simple mission». On en conclut que ce n’était pas pour
faire parader Alex sous l’œil sensible de mademoiselle Babouin qu’il
avait mandé le jeune homme à Poitiers.
Pourquoi donc l’avait-il mandé à Poitiers?
On attendit.
On attendait. On ne voulait, à aucun prix, avoir l’air d’attendre. C’est
ainsi que parfois, au théâtre, le rideau baissé sur un acte de formule
nouvelle, certaines personnes s’abstiennent de parler plutôt que de
laisser entendre qu’elles se sont trompées, soit en croyant que la pièce
est finie, soit en jugeant qu’une suite y serait nécessaire...
Plusieurs mois s’écoulèrent.
Tout à coup, madame d’Oudart s’avisa que l’on avait été peut-être bien
impoli en ne répondant pas,--fût-ce par une fin de non-recevoir, mais
courtoise,--à la «gentille» proposition qu’avaient faite les Lanteaulme
d’adresser à M. Lhommeau une corbeille de fruits.
Alex sourit; M. Lhommeau, à l’idée seule des fruits, fut gagné par la
convoitise. On fut d’avis, toutefois, qu’il était maintenant un peu tard
pour agir. Écrire, à ce propos, et quand on voit précisément le mois
d’août approcher, marquerait plus de goût pour les poires que de
sensibilité à une gracieuse avance. Que faire? Déplorer ce qu’Alex et
son grand-père voulurent bien nommer, par euphémisme, une négligence,
afin de ne pas trop contrister la pauvre madame Dieulafait d’Oudart qui,
l’on s’en souvenait bien, s’était opposée catégoriquement à toute
réponse, par ses «non!... non!... et non!...»
Le temps coulait toujours. Il vint, le mois d’août, le mois où l’on
cueille la «cuisse-madame», la «grosse musquée», la «pucelle de
Saintonge».--«Cet imbécile de Jeannot», à Nouaillé, avait-il pensé à les
cueillir?...
On eut, il est vrai, une diversion: Alex passa enfin sa licence. On ne
le cria point sur les toits, car c’était là un fruit blet, que l’on
avait manqué de cueillir à temps... N’importe! l’an prochain, Alex
serait avocat. Où?
--On ne m’ôtera pas de l’idée, dit simplement madame d’Oudart, que tes
assises, en Poitou, aient été pour toi, mon enfant, d’un puissant
secours...
Alex ne prétendait pas le contraire.
Et sa mère laissait échapper parfois, comme un cri plaintif:
--Thurageau nous néglige...
Elle lui écrivit soudain, à propos de ses affaires, puis se mit à
correspondre avec lui si fréquemment, et si hors de propos, que le malin
notaire soupçonna que le vent avait tourné, rue Férou. Il écrivit, lui,
une lettre enjouée, une lettre d’ami, une lettre qui rappelait le
Thurageau organisateur de divertissements, le Thurageau voiturant Alex
en tilbury de Poitiers à Nouaillé. Il y rapportait, entre autres choses,
et comme au hasard, une conversation qu’il avait eue récemment avec M.
Lanteaulme, au cours de laquelle ce monsieur, s’informant d’Alex,--dont
il n’oubliait point l’argumentation habile, lors du toit effondré,--lui
avait dit qu’il était regrettable que la province fût privée de «ses
meilleurs sujets».
Il ne s’était pas compromis, M. Lanteaulme; il ne se compromettait
guère, maître Thurageau. Madame d’Oudart se tint pour flattée des
paroles de M. Lanteaulme.
Elle prit à part son fils et lui dit:
--Mon enfant, tu as en Thurageau un vieil ami et un guide. Au moment où
ton avenir va franchement se décider,--il s’agit de savoir où tu seras
inscrit au barreau,--je serais bien aise que tu fisses un petit tour à
Poitiers: tu le verrais, lui parlerais; te voilà maintenant d’âge à
juger par toi-même les arguments qu’il te présentera.
Alex, en un langage qui était encore de son âge, répondit:
--Ça colle...
Et, durant les soirs orageux du mois d’août, cette année-là comme les
précédentes, madame Dieulafait d’Oudart et son vieux père espérèrent la
fraîcheur, sur la petite cour de la rue Férou, quand l’_Angelus_
répandait ses vibrations mélancoliques sur Paris, quand les séminaristes
rythmaient si bien leur prière, quand mouraient un à un les bruits des
petits ménages, et quand, dans le silence, enfin, résonnait l’accord du
piano... Alex était en Poitou. Alex ne revenait pas du Poitou: les
conseils de Thurageau, sans doute!... Il prenait son temps pour s’en
imprégner. Mais la mère osait dire:
--Espérons aussi qu’il se distrait!...
Le notaire écrivait:
«... Il ne s’ennuie pas, je vous le garantis...»
Un jour, le notaire osa dire:
«On ne s’ennuie pas avec lui...»
Mais cela avait-il le sens qu’on y pouvait entendre? On épilogua fort,
là-dessus, rue Férou, le soir, et au Jardin du Luxembourg, et l’on n’en
put tirer aucune certitude. Madame d’Oudart écrivit au notaire:
«Holà! Thurageau, s’il vous plaît, n’allez pas laisser mon grand gamin
commettre quelque sottise! Vous connaissez, j’espère, ma situation de
fortune: qu’il s’amuse, fort bien! qu’on ne s’ennuie pas avec lui, passe
encore! mais, de grâce, n’allez pas laisser naître au cœur de deux
enfants des espérances irréalisables!...»
Thurageau répondit:
«Les espérances ne sont pas irréalisables.»
Et madame d’Oudart:
«Thurageau, c’est fou, c’est fou! Il y a une disproportion que je
n’admets pas... Toute ma conduite, toutes mes idées s’opposent...»
Le diabolique notaire répliquait:
«La fortune?... mais n’avez-vous pas prouvé que vous en faisiez fi,
madame et chère amie?... Le mariage riche? mais l’affaire Babouin
témoigne que vous l’avez foulé aux pieds!...»
--Il a raison! dit madame Dieulafait d’Oudart.
--Le fait est..., dit M. Lhommeau.
On reçut la corbeille de fruits.
Elle contenait la «cuisse-madame», la «grosse musquée», et le «beurré
d’août» même, qui ne se cueille guère qu’en septembre, plus quelques
pommes de reinette.
--Ceci, dit madame d’Oudart, c’est tout à fait, tout à fait gracieux.
--Le fait est..., dit M. Lhommeau.
Alex revint du Poitou plus ravi que la fois précédente... Les conseils
de Thurageau, sans doute, on allait en parler!... On lui demanda:
--Eh bien! et la jeune fille?
--La jeune fille? Elle est très bien.
--Très bien... un point, c’est tout?
--Un point, c’est tout.
On l’eût souhaité plus chaleureux ou plus expansif. Enfin! Il s’était
énormément amusé et il était invité à la chasse, au mois d’octobre.
--Et ton inscription au barreau?...
--A Poitiers, Thurageau est d’avis.
--Comment!... Mais tu nous lâches?
Il était tout prêt à quitter Paris.
Alex rapportait avec lui comme une odeur de feuillages, de verveine et
de fraises des quatre saisons mêlées à la framboise. Le soir de son
retour, après le dîner, une grosse pluie tomba. Lorsqu’il pleuvait,
l’été, d’ordinaire on laissait les fenêtres ouvertes, et l’on
s’approchait, autant que possible, des gouttes lourdes, pareilles, en
leur chute, à de longs fils d’argent tendus du ciel à la terre, et que
colorait au passage la lumière des lampes. Elles atteignaient la cour
dallée en claquant, comme des œufs d’oiseaux qu’on eût jetés du
cinquième étage, et, quand une femme avait à traverser les douze mètres
carrés, sous l’ondée, en s’abritant d’un parapluie ou de sa jupe, elle
poussait un cri, et, à peine arrivée, racontait son expédition à haute
voix... Et l’on remarquait que le piano se taisait, les soirs de pluie,
ainsi que la voix qui avait coutume de chanter, comme si, par soi seul,
le phénomène de la pluie d’été, qui répand une certaine torpeur, un peu
de bien-être et de la mélancolie, comblait le modeste et intime goût de
poésie que flatte, chez tout être humain, une note musicale, un chant...
Toute amoureuse est rêveuse, et, ce soir, le long de ces beaux fils
d’argent, s’enroulèrent et cabriolèrent des rêves que madame Dieulafait
d’Oudart tenait résolument prisonniers.
Elle les tenait prisonniers, car l’ivresse maternelle a des bornes;
ainsi, la mère d’Alex, qui, parfois, voyait, en imagination, les lettres
de faire part du mariage de son fils:--«Monsieur Lhommeau, ancien
conseiller à la Cour d’appel de Poitiers, chevalier de la Légion
d’honneur, madame veuve Dieulafait d’Oudart, etc...»--n’avait jamais,
non jamais permis à ses yeux, de lire, fût-ce en un songe, sur ce vélin,
le nom de mademoiselle de Quatrespée. Elle le lut. Elle le lut sur de
blanches feuilles de vélin fabriqué à Angoulême, peut-être, et par
Babouin,--ô ironie!--sur de blanches feuilles de vélin qu’un ange
charmant, descendu malgré la pluie, avec le son des cloches, lui
présentait avec des façons d’une grâce accomplie, en lui adressant un
petit discours, mais d’une voix si douce qu’on l’entendait mal, et qui
toutefois se terminait par ces mots: «parce que vous avez beaucoup
aimé!...»
Ces mots, quand elle les entendit, lui parurent tellement vrais et si
dignes de la justice divine qu’elle s’attendrit et pleura, en ayant
l’air de regarder tomber la pluie. De ce moment, elle ne douta plus
qu’elle n’eût mérité, en effet, par son immense amour, que son fils
épousât une demoiselle de Quatrespée. Et elle pensa à l’allée du potager
de Nouaillé, bordée par le double cordon de pommiers nains, et où, de
tout temps, elle ne savait pourquoi, elle avait désiré voir son fils se
promener au bras d’une jeune fille très distinguée, riche si possible,
et de famille excellente...
Il n’était pas encore permis de parler de cela, assurément; mais son
trouble joyeux éclata et fut apparent, en ce qu’elle s’apitoya sur le
sort de cette pauvre Nathalie Lepoiroux, exilée à Yvernaucourt
(Ardennes), voire sur le sort de madame Chef-Boutonne, qu’à tort ou à
raison, en toute franchise, elle plaignait, à cause de sa fille qui ne
se conduisait pas bien, et à cause de son fils, un crétin.
Compatir au sort de ses deux rivales fut désormais pour elle une manière
discrète, inconsciente, sincère, de chanter, par anticipation, son
personnel cantique d’allégresse.