Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au
rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent
inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme
de celui-ci;--point de jeune fille, il est vrai.--Ils venaient faire
visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles:
à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de
Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un
beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima
semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.
Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point
renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs
levèrent ensemble quatre doigts gantés.
--Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une
entière assurance.
Qu’entendaient-ils par là?...
Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de
Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se
plaisaient extrêmement en Poitou.
Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car
Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir.
Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès.
Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins,
«au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...
Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées
du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être
résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur
niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur,
qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien
contents...
Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur
fut ouvert plus tard,--chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur
fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé,
tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et
garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé
sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de
gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout
grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe
ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial
et simple?
Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son
notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en
naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un
bien? Le Paradis, c’est trop beau...
Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée
était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût
souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de
pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas
une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là
avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des
routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour
demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du
parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin,
les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du
moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du
soir: chacun s’habillait pour dîner.
A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un
jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans
lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de
Jeannot...»
Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part,
madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle
ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle
attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec
qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux,
l’ingrate d’Yvernaucourt.
Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes ses connaissances, le
vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour,
etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec
mademoiselle Hélène de Quatrespée»,--c’était bien, mais un peu sec, et
frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute
rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât
au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir:
quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout
bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de
Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»
A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui
grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame
Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées,
ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de
son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au
tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des
soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul
un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une
fort jolie voix de baryton ténorisant!...»
Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue
de Varenne à Nouaillé:
--Lisez donc, dit-elle; c’est comique!