LVI

Il se trouva même très à propos que Louise ne pût venir le lendemain au

rendez-vous, car Alex n’y fût point allé: ce jour-là tombèrent

inopinément, rue Férou, MM. Lanteaulme, père et fils, et la jeune femme

de celui-ci;--point de jeune fille, il est vrai.--Ils venaient faire

visite, simplement, et causèrent du lien qui unissait les deux familles:

à savoir, le sang versé sur le sol africain et par le général marquis de

Quatrespée et par l’héroïque commandant Dieulafait d’Oudart. C’était un

beau sujet, qui éveilla nombre d’idées, et celles qu’on exprima

semblaient n’avoir pour but que de laisser deviner celles qu’on taisait.

Mais on soupçonna l’intention qu’avaient ces messieurs de ne point

renouveler le bail. Madame d’Oudart allait s’en effrayer: ces messieurs

levèrent ensemble quatre doigts gantés.

--Tout s’arrangera au mieux des intérêts communs, dirent-ils, avec une

entière assurance.

Qu’entendaient-ils par là?...

Loin de quitter le pays, ils y faisaient bâtir, aux environs de

Nouaillé. Ils nommèrent la propriété récemment acquise. Ils se

plaisaient extrêmement en Poitou.

Ils témoignaient la plus grande confiance dans les capacités d’Alex, car

Thurageau certifiait à tout venant qu’Alex avait le plus bel avenir.

Comme homme du monde, le jeune «maître» était assuré de tous les succès.

Le grand-papa et la maman, on l’espérait bien, voudraient être témoins,

«au pays même», d’une carrière qui s’annonçait si bien...

Et la maman et le grand-papa ouvrirent les mains et les tinrent écartées

du corps, inclinèrent la tête un peu sur une épaule, avec cet air d’être

résignés à tout, jusqu’au martyre, comme les bons saints dans leur

niche, à qui Dieu offre le Paradis, et qui semblent dire: «Seigneur,

qu’il soit fait selon votre parole!» alors qu’ils sont, au fond, bien

contents...

Et le Paradis, en effet, fut ouvert au grand-papa et à la maman. Il leur

fut ouvert plus tard,--chaque chose vient en son temps. Le Paradis leur

fut ouvert sous les apparences d’un Nouaillé luisant, peigné, brossé,

tiré à quatre épingles, d’un Nouaillé dépourvu d’un brin d’herbe et

garni de fleurs alignées comme les pioupious à la revue; d’un Nouaillé

sillonné de voitures, peuplé de domestiques, retentissant de cloches, de

gongs, de sonneries électriques, d’aboiements de meutes, et tout

grouillant d’un monde inconnu d’eux. Ils crurent rêver: était-ce songe

ou cauchemar?... Revoyaient-ils bien là leur Nouaillé agreste, familial

et simple?

Madame d’Oudart se rappela les paroles prononcées autrefois par son

notaire: «Fiez-vous donc au coup de baguette que votre fils a reçu en

naissant...» Alex avait de la chance. Mais tant de chance est-il un

bien? Le Paradis, c’est trop beau...

Il fallait avouer, en tout cas, que la jeune mademoiselle de Quatrespée

était délicieuse et tout à fait éprise d’Alex. Madame d’Oudart eût

souhaité la voir se promener au bras de son fils, le long du cordon de

pommiers nains, au fond du potager, un beau soir. Mais elle n’en eut pas

une fois le loisir. Nul ne descendait plus au potager: tous ces gens-là

avaient bien trop à faire à se déplacer, à manger la poussière des

routes, à se visiter, à s’inviter, à projeter des divertissements pour

demain. Et, chaque jour, l’heure exquise passait, là-bas, au delà du

parc, entre les artichauts, les couches à melons, le thym, le romarin,

les fruits mûrs et les ondées de l’arrosage, sans qu’aucun des hôtes du

moderne Nouaillé la vît, l’exquise, la solitaire, la divine heure du

soir: chacun s’habillait pour dîner.

A la personne de M. Lhommeau fut attaché, par une attention spéciale, un

jardinier-chef qui ne lui fit pas grâce d’une promenade au jardin sans

lui parler si savamment que le vieillard eut préféré «cet imbécile de

Jeannot...»

Et, lorsque le moment fut venu d’envoyer les lettres de faire part,

madame Dieulafait d’Oudart, au milieu d’un bonheur si splendide qu’elle

ne l’eut seulement pas osé souhaiter, se recueillit et se demanda quelle

attitude il convenait qu’elle adoptât envers madame Chef-Boutonne, avec

qui les relations étaient fort refroidies, et madame Lepoiroux,

l’ingrate d’Yvernaucourt.

Elle s’avisa que leur adresser, comme à toutes ses connaissances, le

vélin d’Angoulême: «Monsieur Lhommeau, ancien conseiller à la Cour,

etc... madame veuve Dieulafait d’Oudart, ont l’honneur, etc... avec

mademoiselle Hélène de Quatrespée»,--c’était bien, mais un peu sec, et

frisant l’impertinence; et qu’il serait plus digne qu’oubliant toute

rancune, elle écrivît à ses deux anciennes amies, de sa main, et ajoutât

au nom de la jeune fille ce qu’une lettre officielle n’eût pu contenir:

quelque chose comme le chiffre de la dot, par exemple, ou, tout

bonnement, mon Dieu! ceci: «arrière-petite-fille du général marquis de

Quatrespée, tué à la bataille de l’Isly...»

A ce témoignage d’un souvenir toujours vif madame Lepoiroux, qui

grondait sourdement à Yvernaucourt, ne répondit rien. Mais madame

Chef-Boutonne eut un cri de mère. A la suite de félicitations exagérées,

ne pouvant, quant à elle, rien annoncer, momentanément, de magnifique de

son Paul, petit employé de ministère, elle croyait répondre du tac au

tac en apprenant à la mère d’Alex, avec une joie sincère, et des

soupirs, et des atermoiements, que l’on avait découvert à son cher Paul

un don naturel, et qui promettait d’agréables soirées à leurs amis: «une

fort jolie voix de baryton ténorisant!...»

Madame Dieulafait d’Oudart tendit à son vieux père la riposte de la rue

de Varenne à Nouaillé:

--Lisez donc, dit-elle; c’est comique!

Le bel avenir · 第 64 / 66 题