M. Lhommeau dit enfin:

--Les Lepoiroux ne sont pas à plaindre: les voilà, pardieu! plus cossus

que nous.

--Je suis très heureuse du succès d’Hilaire, fit madame d’Oudart; c’est

le résultat et le couronnement des efforts que nous avons faits depuis

vingt ans.

--Du jour où j’ai vu le jeune Lepoiroux, riposta madame Chef-Boutonne,

je l’ai dit à qui voulut m’entendre: «Ce garçon-là, pour peu qu’on le

guide à propos, fera son chemin...» Ses façons, il est vrai, sa tenue,

son langage...

Madame d’Oudart ne permit pas la critique:

--Hilaire a eu des négligences et des oublis, dit-elle, c’est certain;

mais il n’est pas un méchant garçon. Il faut tenir compte de son

origine. Tout bien pesé, il fait honneur à qui l’a soutenu et dirigé.

--Oh! mon Dieu, reprit madame Chef-Boutonne, ce que j’ai fait pour lui

est peu de chose... Qui ne se serait intéressé à un sujet dont l’avenir

était écrit sur le visage?...

--Je vous prie de croire, ma chère amie, que son avenir n’était

nullement écrit sur son visage quand j’ai décidé de lui faire

entreprendre ses études secondaires... Ah! je puis me rendre cette

justice qu’en m’engageant pour lui alors, je n’escomptais aucune

récompense!...

--Eh! mais, ma belle, fit madame Chef-Boutonne, votre désintéressement

demeure peut-être plus pur et plus éclatant que vous ne le pensez!...

«Une récompense», dites-vous: ne vous enflammez pas! Le télégramme ici

présent n’est pas riche en remerciements. Notre jeunesse, je la connais,

et je gage que votre protégé,--puisque vous semblez le revendiquer

jalousement!--s’attribue à lui seul tout le mérite de l’événement de ce

jour. Parions, pour la beauté du fait, qu’il oubliera de m’en faire

part!...

--Hilaire, ma chère amie, ne saurait oublier les obligations qu’il vous

a... Il m’a adressé ce télégramme; un pareil vous attend chez vous, cela

est probable... Je défends le jeune Lepoiroux comme un garçon qui

m’appartient un peu. Sa nature n’est pas expansive; s’il ne me paye

point de mots, je l’excuse, puisqu’il me satisfait en s’ouvrant

vaillamment la porte d’une carrière honorable.

--Je me flatte, dit madame Chef-Boutonne, d’avoir poussé, moi, la porte

dont vous parlez, à plusieurs reprises, et de façon à mériter de la

famille Lepoiroux des égards particuliers... N’oublions pas, ma chère,

l’incohérence des démarches contradictoires que j’ai dû accomplir en

faveur de ce jeune homme, soit par la malchance de son éducation

première, soit par suite de fâcheuses influences dont plus tard on n’a

pas su le détourner: voici tantôt deux ans, je plaidais pour le racheter

de ses origines jésuitiques, et hier encore afin de le laver du contact

de politiciens du plus mauvais ton... Je vous trouve bonne, en

vérité!... Que ce succès universitaire vous honore, j’y consens, mais

confessez que c’est par l’effet d’un singulier ricochet...

Les sons cuivrés de la musique s’étaient dispersés rapidement dans le

vide du grand ciel d’été: maintenant, afin de percevoir les doux sons de

sa flûte favorite, madame d’Oudart penchait la tête en avant et prêtait

l’oreille: et peu s’en fallut qu’elle ne comprît point la querelle que

lui cherchait madame Chef-Boutonne.

--Personne, dit-elle, ne songe à vous retirer, ma chère amie, l’appoint

que vous avez gracieusement apporté au succès de notre jeune agrégé! Si

mon rôle personnel dans l’éducation d’Hilaire vous paraît critiquable,

laissons-le: j’ai renoncé, pour ma part, je vous l’ai dit, à toute

gloriole. Mais je ne me gênerai pas, par exemple, pour revendiquer en

faveur d’Hilaire lui-même un certain mérite, saprelotte!... Avouons

qu’il n’a pas été desservi par son travail et son intelligence!...

Madame Chef-Boutonne branlait le chef; son œil était incrédule; elle

avait le malin et agaçant sourire de son gendre Beaubrun.

Du travail, de l’intelligence, de l’efficacité des qualités

personnelles, il était visible qu’elle s’efforçait de faire fi. Elle

voulait que l’on ne pensât qu’aux visites qu’elle avait faites, par la

chaleur caniculaire.

Cette attitude intolérable fit que madame d’Oudart s’oublia:

--Écoutez, ma chère, lança-t-elle, je ne voudrais pas vous dire des

choses désagréables, mais, si les démarches faisaient tant...

--Si les démarches faisaient tant?... répéta madame Chef-Boutonne.

--Je dis bien: si les démarches faisaient tant...

--Eh bien?...

Madame d’Oudart hésita. C’était sa pensée, trop longtemps comprimée, qui

allait éclater enfin.

--Eh bien?... répéta encore madame Chef-Boutonne provocante.

--Eh bien, votre fils ne serait pas aujourd’hui sans situation!...

Madame Chef-Boutonne répéta:

--«Sans situation...»

Elle devint blême. L’autre, effrayée par sa propre audace, le mors aux

dents, sans souci des obstacles, fonçait tout droit, jusqu’au bout de sa

pensée:

--Sans situation, dit-elle, et qui pis est...

--Et qui pis est?...

--A la remorque d’une petite grue!...

Madame d’Oudart regretta aussitôt des paroles si contraires à sa réserve

ordinaire.

--Pardon! corrigea-t-elle, naïvement, je vais peut-être un peu loin!...

Madame Chef-Boutonne ramassait en hâte toutes ses jalousies, ses

rancunes, ses jugements avortés sur la famille Dieulafait d’Oudart; elle

les renforçait de tout ce que la colère invente et affirme de la

meilleure foi du monde, et elle se grossissait, se faisait horrible et

redoutable, comme un dogue tout en dents et en échine de crin.

Avant de parler, elle temporisa, pour inspirer plus d’effroi par sa

patience même, ou bien à cause du religieux silence de la foule,

subjuguée par le solo de flûte. Et, pendant cet accès de rage muette,

une petite fille vint fouetter le sabot tout près d’elle, lui projeter

contre la cheville un caillou, lui maculer sa robe de poussière, et, de

ce qu’elle avait fait, comme d’une gentillesse, sourire d’une façon tout

à fait gracieuse. La maman de la petite sourit de même, et madame

Chef-Boutonne dut sourire. Mais, à la faveur d’un éclat des cuivres,

elle bondit.

Ah! du pauvre Alex, à la suite de deux ou trois premiers chocs, que

restait-il, bon Dieu!... Hélas! toutes les vérités furent dites,

pêle-mêle avec les absurdités les plus folles.

Le sage M. Lhommeau essaya de parer les horions, mais un complot des

choses favorisait le combat: le public s’en allait, la musique terminée,

et les lutteuses prenaient du champ; des fillettes, recommençant de

jouer dans l’espace libre, couvraient de leurs cris aigus la rumeur de

l’assaut; les oiseaux qui s’allaient coucher faisaient aussi grand

vacarme, et deux filles du quartier qui en étaient venues aux mains,

sous les quinconces, attiraient par là le reste des promeneurs. Le

gardien surgit, perça l’attroupement et en sortit, paisible, victorieux,

herculéen, semblant porter à bout de bras chacune des filles. Pour les

mener au poste, il passa là devant, suivi d’une ribambelle de gamins et

non loin de ces dames. M. Lhommeau, désignant l’appareil de la police

des jardins, dit:

--Gare à vous, mesdames! cela va être à votre tour!...

Elles furent confuses: il y avait de quoi. Et elles s’arrêtèrent: il

était bien temps. N’en étaient-elles point, les malheureuses, à se jeter

les maîtresses de leurs fils à la tête!...

Mais, tandis qu’on allait se séparer froidement, on vit madame Beaubrun

qui venait et faisait signe de l’ombrelle: «Me voilà, me voilà avec un

peu de retard...» On reprit donc ses positions, pour éviter un

esclandre, et comme si rien n’avait troublé la limpidité de

l’après-midi. Madame Beaubrun s’arrêta à l’établissement des gaufres,

puis s’approcha en mordant la pâte légère qui lui poudrait d’un suc

farineux les joues et les narines. Elle n’était pas assise qu’Alex

survint d’un autre côté. Il se dit affamé comme elle, courut aux

gaufres, revint, mordit la pâte, s’enfarina les moustaches. Et,

garantis, croyaient-ils, l’un et l’autre, par le comique de leur

gourmandise, ils négligeaient de dissimuler le sens d’un regard

heureux, complice et familier, qui n’échappa à personne.

Madame Dieulafait d’Oudart ignorait leur intimité quoiqu’elle en eût

quelque soupçon par un certain parfum dont s’imprégnait la chambre

d’Alex. Elle la connut, là, et en même temps que l’autre mère. Et, sans

rien dire, osant à peine lever les paupières sur celle qui se targuait

tout à l’heure de ce que son fils fût l’amant d’une cabotine, elle

savourait une de ces vengeances de mère, un peu honteuses, obscures,

inavouables, certes! mais de quel ragoût! de quelles délices

secrètes!...

Et l’on causa du beau temps.

Le bel avenir · 第 59 / 66 题