Odette Jasmin n’était pas une étoile de première grandeur; mais, en
effet, elle avait brillé, le dernier printemps, sur un bout de scène
montmartroise; elle descendait, cet hiver, au boulevard, en essayant de
faire quelque tapage, et déjà son nom, sa silhouette même, un peu
cocasse, s’étalaient sur les baraquements des immeubles en construction.
On la vit au Bois, en _cab_, accompagnée tantôt de sa mère et tantôt
d’hommes fort comme il faut et d’un certain âge. Paul patinait avec elle
au «Pôle Nord» et il était à demeure, comme l’habilleuse, en sa loge.
Non! ce ne fut pas cette saison-là qu’on le vit acheter des titres de
rente!...
Qu’il eût donc eu tort de se priver de mettre le branle-bas dans la
fortune Chef-Boutonne, puisque d’un tel désordre ses parents voulaient
bien se montrer flattés! Le temps était déjà loin où madame
Chef-Boutonne témoignait tant d’effroi d’une première tentative
d’emprunt de huit mille francs--«huit!...»--à Beaubrun. De ce que Paul
lui coûtât cher, mais bruyamment, madame Chef-Boutonne tirait
aujourd’hui vanité.
Qu’il était loin, le temps où l’orgueil s’alimentait d’examens heureux
ou de concours futurs; où rayonnait devant l’œil des mères cette sorte
d’inscription mystique: LE BEL AVENIR! Un hiver avait passé, et c’était
des relations de son fils avec la «môme Jasmin», que madame
Chef-Boutonne puisqu’il fallait de l’orgueil à tout prix
s’enorgueillissait!... Oui! le concours pour la Cour des comptes avait
eu lieu sans que Paul tournât seulement la tête de ce côté; oui, Paul,
licencié en droit, négligeait même de se faire inscrire au barreau!...
Oui, il était apparent que Paul s’abrutissait, et d’une manière
irréparable, dans une inepte et ruineuse passion; oui, oui, il était
fort mal en point, le bel avenir;--mais la mère, force admirable
jusqu’en son erreur même, tissait, des sottises de son fils, un manteau
somptueux, tout de parade, avec quoi tâcher d’éblouir encore!
Assurément, ce n’était point à tout le monde que ces beaux plis
pouvaient donner le change; et la saison, il le fallait reconnaître,
avait été, rue de Varenne, assez morne. On rougissait, devant
l’Université et la magistrature, de ce que Paul, comblé de nobles
espérances, eût choisi une voie si profane; et les familles des jeunes
filles à marier, que Paul trop sage faisait sourire, Paul libertin les
effarouchait, les fâchait même! Ce fut au printemps que l’on prit sa
revanche, dans le Jardin du Luxembourg.
Madame d’Oudart écoutait désormais fort patiemment toute jactance: elle
faisait profession de modestie et de pauvreté. Lorsque, sous l’aubépine
bourgeonnante, au pied du socle d’un grand vase encore vide, et tandis
qu’au ciel se poursuivaient les grosses éponges d’encrier que porte le
vent d’avril, madame Chef-Boutonne s’abaissait à parler des amours
retentissantes que les cancans de Paris attribuaient à Odette Jasmin,
madame d’Oudart ne cherchait pas même à relever l’incongruité; et elle
attendait tout bonnement, selon un procédé d’usage courant, qu’une autre
eût cessé de débiter sa rengaine, pour colloquer la sienne, à son tour.
A madame Chef-Boutonne comme à madame Beaubrun, comme à tous, elle
disait son appartement bondé à l’instar des soutes d’un navire,
l’armoire partagée par le grand-père et le petit-fils, le faux col, les
chaussettes du matin, et enfin--ceci était de la plus aigre ironie--le
regret qu’elle avait de ce que ce pauvre M. Thémistocle fût parti pour
son pays, car, dans l’antichambre, coupée en deux,--«ne l’avez-vous pas
remarqué?»--il y avait place pour un lit, une table de nuit, un siège
même... Elle disait: «C’est en étant privé de tout que l’on goûte le
prix des choses...» et: «La chaise que j’ai payée deux sous, vous ne me
la feriez pas quitter avant le coucher du soleil...», quoique, au su de
tous, la moindre giboulée la chassât du jardin. Une certaine forme
s’adaptant petit à petit à ses refrains douloureux, elle l’employait à
satiété, et sans variantes. Sur l’ambition, le thème: «Ah! j’en suis
bien revenue!...» sur l’avenir d’Alex: «Avocat, simple avocat, tout
petit avocat...» enfin sur le mariage riche,--qu’elle avait déjà refusé
pour son fils:--«De toutes les ressources, la plus perfide!...»
Madame Dieulafait d’Oudart et madame Chef-Boutonne se supportaient mieux
que jadis: elles guerroyaient beaucoup moins: c’est qu’elles étaient
unies, sans en convenir, par un malheur commun, une chute grave, le
réveil décevant après leurs rêves de mères. Et, déguisées, chacune sous
des oripeaux différents, elles jouaient la même farce tragi-comique, qui
aurait pu, à la rigueur, s’intituler _le Dépit ambitieux_.
M. Lhommeau, qui se joignait à elles, au Luxembourg, décelait par sa
bonhomie même, l’amertume qui soulevait le cœur des exilés de Nouaillé.
Ce vieillard, qu’on disait si aisément content de peu, et qui, en effet,
savait se déclarer satisfait d’un sort inévitable, ne songeait qu’aux
beaux fruits du potager de Nouaillé. Ses poires, ses pommes étaient son
plus constant souci, et le rappel d’une si grande et légitime tendresse
exprimée sans plainte et sans autres termes jamais que ceux d’un
jardinier diligent, était touchant et faisait mal.
On ne prononçait point les noms des locataires de Nouaillé, qui étaient
l’ennemi secret. Nouaillé même était un terme redoutable et qu’on
s’épargnait les uns aux autres, comme le nom d’un ami cher qui a trahi
ou disparu. Jeannot, qui était demeuré «là-bas», loué comme le reste,
mais personnage de si peu d’importance, Jeannot, de tout Nouaillé,
était, en vertu d’une convention tacite, le seul objet nommable. M.
Lhommeau, par une vieille habitude, disait même: «Cet imbécile de
Jeannot!...» Et, moyennant ces subterfuges et subtilités, il était
loisible, à toute heure, de se demander, par exemple, si «cet imbécile
de Jeannot» avait pensé à attendre le dernier jour d’octobre pour
cueillir l’«oignon de Saintonge» et la «petite mouille-bouche
d’automne», ou si, au contraire, «cet imbécile de Jeannot» n’avait pas
laissé pourrir à l’arbre ou se piquer, dès le mois d’août, la
«cuisse-madame» ou la «fourmi musquée». Ces noms anciens et
savoureux,--qui font venir les larmes aux yeux de quiconque a possédé un
jardin, quatre poiriers plantés derrière le vert ruban des buis, et une
mansarde embaumée, l’hiver, par ces placards bien clos où l’on conserve
la chair de l’été,--évoquaient le domaine perdu; et, avec les invectives
contre l’infortuné Jeannot, un peu de bile s’écoulait. Le retour du
soleil, la tendre poussée des marronniers, un certain remuement des
pépiniéristes dans les parterres, et le goût dont l’air nouveau vous
flattait les narines, l’été enfin, puis l’époque des vacances
exaspéraient la résignation un peu ostentatoire des «entassés» de la rue
Férou.