XLIX

Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame

d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on

vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort

Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce

introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger,

la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé

sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui,

dans l’ancien salon.

Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:

--Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....

Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à

l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la

jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais

précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame

Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.

--Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.

Il répondit:

--Mais non!

Sa mère lui dit:

--Tu sors, mon enfant?

--Oui, oui...

Cependant il resta.

Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit

la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau,

depuis l’abandon de Nouaillé.

--C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec

son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un

faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré

fort matinal.

Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu;

elle les énumérait à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans

le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:

--Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce

cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à

cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que,

dans l’antichambre divisée en deux,--ne l’avez-vous pas remarqué?--il y

aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une

chaise!...

Ou bien:

--C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des

choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au

Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du

soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais

fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de

vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y

a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout

petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire

un mariage riche,--j’en ai déjà refusé pour lui,--il y a cent à parier

contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je

serais aujourd’hui le plus fière?

--De quoi donc?

--De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...

--Sans dot!...

--Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux,

et, entre nous, les plus dignes.

--Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...

--Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a

veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah!

j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore

à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...

--La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.

--Vous l’avez nommée.

--A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...

Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le

Poitou.

Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en

somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui

lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hilaire Lepoiroux à ses

anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux

francs-maçons était vilain.

--Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?

--Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la

crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre

puissance!

--Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée?

Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué

au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils

est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce

qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces

jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari

encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait

servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune

Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,--bien que le fait, du moins

en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;--mais des Lepoiroux,

encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre

gouvernement que celui du bon plaisir et ne croient absolument qu’aux

passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma

belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu

scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous

distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs

bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre

pauvreté!...

Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame

d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu

sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un

état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne

paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être

compromettait un rendez-vous?...

Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:

--Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun

t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?

--Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que...

Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...

Elle se leva. Alex dit:

--Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la

rue?...

--Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions

que vous allez courir tous les deux la pretantaine!

Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait,

le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.

L

Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne!

Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.

Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous

l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que

dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre

homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne

travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son

beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!

Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il

eût fallu y arriver! Et l’on avait été s’ensevelir, deux mois durant,

sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le

cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au

Conseil d’État!

--Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure

sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est

pudique et discret, pourtant...

Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec

une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa

famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses

allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait

ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée _Café de

l’Océan_, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de

la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à

distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous

l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent

qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la

cloison même contre laquelle reposait sa mère.

En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul

Chef-Boutonne, élève diplômé de l’école des Sciences politiques,

licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui,

sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer

à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M.

Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du

port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,--où, mon Dieu!

n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être

rapporté comme une épave!--à la gare enfin, où un cocher d’omnibus,

familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en

joyeuse compagnie».

Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était

alarmes maternelles:

--Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?

--Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...

--Il s’était donc procuré de l’argent?

--On lui faisait crédit, sans doute!...

--Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie,

il vous est revenu, je suppose?

--J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...

--Mais?...

Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:

--Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!

--Pauvre, pauvre amie!

Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne

travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour

des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles

du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce

qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul

Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une

femme!

Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son

amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:

--Et cette femme, entre nous?...

Madame Chef-Boutonne s’écria:

--Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle

est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère,

tout Paris ne parle que d’elle!...

Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les

yeux de la naïve madame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se

reprendre vite:

--Oh!... tous mes compliments!

Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur

une marche de l’escalier, fut sublime.

Le bel avenir · 第 56 / 66 题