Il en résulta que la communication que l’on devait faire à madame
d’Oudart fut remise. On la lui fit toutefois sans beaucoup tarder: on
vint rue Férou un peu plus tôt que de coutume, ce qui embarrassa fort
Noémie qui, depuis le «tassement», ne savait jamais dans quelle pièce
introduire. Madame s’habillait dans sa chambre; dans la salle à manger,
la mère Agathe, pour conserver ses habitudes de province, avait installé
sa planche à repasser le linge; M. Lhommeau faisait sa sieste chez lui,
dans l’ancien salon.
Madame d’Oudart cria par une porte entre-bâillée:
--Faites entrer chez mon fils: il a prévenu qu’il sortait....
Il n’était point sorti, car il attendait précisément madame Beaubrun à
l’issue de la visite qu’elle devait faire à sa mère. En voyant entrer la
jeune femme, non à la dérobée, non par l’entrée particulière, mais
précédée de Noémie, la bonne, et suivie à peu de distance par madame
Dieulafait d’Oudart, Alex fut déconcerté.
--Vous alliez sortir? lui dit madame Beaubrun.
Il répondit:
--Mais non!
Sa mère lui dit:
--Tu sors, mon enfant?
--Oui, oui...
Cependant il resta.
Madame d’Oudart se confondit en excuses, et, pour la vingtième fois, fit
la description de son appartement bondé comme les soutes d’un vaisseau,
depuis l’abandon de Nouaillé.
--C’est au point, madame, que mon fils doit partager son armoire avec
son pauvre grand-père!... et on le dérange parfois, le matin, pour un
faux col ou pour des chaussettes, parce que le vieux papa est demeuré
fort matinal.
Elle aimait à narrer les mille incidents que provoque un logement exigu;
elle les énumérait à tout venant, les amplifiait, honnêtement, et, sans
le vouloir, elle en tirait vanité. Elle disait:
--Ici? mais il y a de la place encore!... Et tenez, je regrette que ce
cher monsieur Thémistocle soit reparti pour son pays, non seulement à
cause des services qu’il rendait par sa science à Alex, mais parce que,
dans l’antichambre divisée en deux,--ne l’avez-vous pas remarqué?--il y
aurait la place d’un lit de sangle avec sa table de nuit et même une
chaise!...
Ou bien:
--C’est en étant privé de tout, ma chère petite, qu’on goûte le prix des
choses: j’apprécie, à présent, la chaise que j’ai payée deux sous au
Jardin du Luxembourg; on ne m’en délogerait pas avant le coucher du
soleil!... Oh! certes, je ne souhaite pas que mon fils fasse jamais
fortune; Dieu l’en préserve, plutôt!... Et, d’abord, il y a plus de
vertu, quoi qu’on dise, chez les petites gens que chez les riches; il y
a plus de mérite, en tout cas!... Alex sera avocat, simple avocat, tout
petit avocat!... Et comme il ne sera ni en position ni en goût de faire
un mariage riche,--j’en ai déjà refusé pour lui,--il y a cent à parier
contre un que son ménage futur en sera meilleur... Savez-vous de quoi je
serais aujourd’hui le plus fière?
--De quoi donc?
--De ce qu’Alex épousât une jeune fille sans dot!...
--Sans dot!...
--Je dis: sans un liard de dot. Ce sont les mariages les plus heureux,
et, entre nous, les plus dignes.
--Oh! il ne faut pas exagérer! J’admets qu’une femme apporte...
--Son trousseau, je vous le concède; un point, c’est tout. Celle qui a
veut avoir davantage; qui a davantage ambitionne tout... L’ambition? ah!
j’en suis bien revenue... Je l’ai dit, je l’ai écrit dernièrement encore
à une malheureuse à qui l’on fait tourner la tête...
--La veuve Lepoiroux? interrompit madame Beaubrun.
--Vous l’avez nommée.
--A propos des Lepoiroux, dit madame Beaubrun, écoutez!...
Et elle glissa l’épisode scandaleux dont Hilaire avait effarouché le
Poitou.
Madame d’Oudart tomba des nues, d’abord; puis elle affirma que rien, en
somme, ne l’étonnait. Elle exhala, toutefois, son indignation. Ce qui
lui paraissait odieux, c’était l’infidélité d’Hilaire Lepoiroux à ses
anciens maîtres; à son point de vue de femme pieuse, aussi, s’allier aux
francs-maçons était vilain.
--Et votre mère, demanda-t-elle, qu’est-ce qu’elle dit de cela?
--Ma mère? fit madame Beaubrun avec sa malice coutumière, mais je la
crois furieuse de ce que son protégé soit aussi celui d’une autre
puissance!
--Entre nous, dit madame d’Oudart, voulez-vous le fond de ma pensée?
Votre mère a perdu la confiance des Lepoiroux du jour où Paul a échoué
au Conseil d’État. Une femme qui n’a pas réussi à faire nommer son fils
est sans crédit pour protéger autrui. Et, des protections, c’est tout ce
qu’attend ce monde-là!... Je vais vous rapporter ce que me disait, ces
jours-ci, mon bonhomme de père: «Ma génération, celle de votre mari
encore, ont été élevées dans l’idée que la Révolution française avait
servi à adapter les rangs exactement au mérite; votre fils ni le jeune
Chef-Boutonne ne croient plus guère à cela,--bien que le fait, du moins
en général, soit moins faux qu’ils s’imaginent;--mais des Lepoiroux,
encore tout près de l’état de servage, ne conçoivent pas d’autre
gouvernement que celui du bon plaisir et ne croient absolument qu’aux
passe-droit!...» Il a raison, mon vieux papa... Eh bien! voyez-vous, ma
belle enfant, il ne nous reste aujourd’hui, à nous autres, un peu
scrupuleux sur les moyens de parvenir, qu’une ressource pour nous
distinguer des Lepoiroux qui nous font essuyer la semelle de leurs
bottes en nous grimpant sur les épaules, c’est de tirer honneur de notre
pauvreté!...
Madame Beaubrun faillit bâiller: Alex trépignait sans mot dire. Madame
d’Oudart, si facile et si simple autrefois, ne devenait-elle pas un peu
sermonneuse, depuis qu’elle s’exténuait à exalter par des théories un
état pour lequel elle n’était pas née? Ou bien, aussi, ne
paraissait-elle pas sermonneuse parce qu’elle retardait et peut-être
compromettait un rendez-vous?...
Voyant que son fils s’agitait, elle lui dit:
--Tu devrais sortir, mon enfant: va prendre l’air; madame Beaubrun
t’excusera... Vous l’excusez, n’est-ce pas, ma chère belle?
--Oh! fit madame Beaubrun; mais je serais désolée d’être cause que...
Et, d’ailleurs, moi-même, chère madame, je dois être, à trois heures...
Elle se leva. Alex dit:
--Vous permettez, madame, que je vous accompagne jusqu’au bout de la
rue?...
--Oh! oh! s’écria innocemment madame d’Oudart; c’est un complot! Parions
que vous allez courir tous les deux la pretantaine!
Et, tout en riant d’un prétendu rendez-vous galant, elle les chassait,
le plus gentiment du monde, du lieu même de leur rendez-vous.
L
Madame Chef-Boutonne en eut de belles à narrer, au retour de Bretagne!
Il s’agissait bien d’Hilaire Lepoiroux!... Paul était débauché.
Paul était débauché par les soins d’une cabotinette de Paris qui vous
l’avait pris au sortir du bain, positivement, pour ne plus le lâcher que
dénaturé, transfiguré, retourné bout pour bout: un autre homme. Un autre
homme: il avait vendu ses titres de rente; un autre homme: il ne
travaillait plus; un autre homme: il avait écrit à Beaubrun, son
beau-frère, pour lui emprunter huit mille francs... huit!
Et l’on s’était donné tant de souci pour n’en pas arriver là quand il
eût fallu y arriver! Et l’on avait été s’ensevelir, deux mois durant,
sous le sable d’une plage tranquille et de famille, afin de calmer et le
cœur molesté d’un jeune homme et la cervelle surmenée d’un candidat au
Conseil d’État!
--Nous avons vu, disait madame Chef-Boutonne, la chose quasi se conclure
sous nos yeux. Ah! quel rôle, parfois, que celui d’une mère!... Paul est
pudique et discret, pourtant...
Il était surtout cachottier: il se garait de l’œil de ses parents avec
une gaucherie qui avait aguiché la fille; il se torturait à fournir à sa
famille des alibis qu’elle n’exigeait point; il découvrait sottement ses
allées et venues, en les voulant à tout prix clandestines. Il passait
ses soirs dans une certaine hutte enfumée et sans air, dénommée _Café de
l’Océan_, où il payait tournée sur tournée aux amis et connaissances de
la belle; il passait ses jours à l’attendre, à la guetter, à la suivre à
distance, au casino ou sur la plage, et à ne pas oser la joindre, sous
l’œil attentif des jeunes filles; il passait ses nuits, plus souvent
qu’il ne l’eût voulu, à la villa, seul et agité, de l’autre côté de la
cloison même contre laquelle reposait sa mère.
En dernier lieu, il avait fui... Oui, fui, lui, Paul, Paul
Chef-Boutonne, élève diplômé de l’école des Sciences politiques,
licencié en droit, officier d’académie... Fui, ce qui s’appelle fui,
sans bonjour ni bonsoir, par le train que la gamine prenait pour rentrer
à Paris!... Madame Chef-Boutonne racontait ses transes, décrivait M.
Chef-Boutonne s’enquérant dans les caboulots, dans les beuglants du
port, dans les hôtels et sur le rivage même de la mer,--où, mon Dieu!
n’avait-on pas pensé, un instant, que le corps du jeune homme pût être
rapporté comme une épave!--à la gare enfin, où un cocher d’omnibus,
familier de la villa, déclarait que «monsieur Paul était parti en
joyeuse compagnie».
Et madame d’Oudart, touchée, compatissant de cœur à tout ce qui était
alarmes maternelles:
--Ah! mon Dieu! mais vous l’avez retrouvé, j’espère, et où cela?
--Où cela? chez la coquine, installé comme un pacha!...
--Il s’était donc procuré de l’argent?
--On lui faisait crédit, sans doute!...
--Oh! pardon... c’est trop juste!... Et alors, dites-moi, ma chère amie,
il vous est revenu, je suppose?
--J’exige qu’il prenne un repas à la maison. Il le prend. Mais...
--Mais?...
Elle bégaya, à travers des sanglots inattendus:
--Ce n’est plus lui, non, il n’est plus le même... On m’a pris mon fils!
--Pauvre, pauvre amie!
Madame Chef-Boutonne gémissait, se lamentait, suffoquait: Paul ne
travaillait plus! Et, précisément, un concours allait s’ouvrir à la Cour
des comptes; il l’eût pu tenter, les matières étant voisines de celles
du Conseil d’État: il ne le tenterait pas! Beaubrun même s’opposait à ce
qu’il s’y laissât inscrire. C’était l’avenir compromis! l’avenir de Paul
Chef-Boutonne! et compromis pour qui? L’eût-on jamais cru?... pour une
femme!
Et, puisqu’on en était aux plus pénibles confidences, reconduisant son
amie éprouvée, madame d’Oudart crut pouvoir demander:
--Et cette femme, entre nous?...
Madame Chef-Boutonne s’écria:
--Comment! vous ignorez qui elle est!... Mais c’est Odette Jasmin! elle
est assez célèbre! «La môme Jasmin!...» Dieu de Dieu!... Mais, ma chère,
tout Paris ne parle que d’elle!...
Un éclair d’orgueil, jailli des prunelles de la mère de Paul, cingla les
yeux de la naïve madame Dieulafait d’Oudart. Elle eut le tact de se
reprendre vite:
--Oh!... tous mes compliments!
Le sourire de madame Chef-Boutonne acquiesçant à ces compliments, sur
une marche de l’escalier, fut sublime.