Un événement avait marqué la fin de l’année scolaire. Encore un
ajournement d’Alex à son examen de licence? Non pas! cela était trop
ordinaire: l’échec, l’échec complet, le plat échec de Paul
Chef-Boutonne, à un premier concours au Conseil d’État!
Beaubrun, son beau-frère, auditeur à la Cour des comptes, ayant avec le
jury quelques intelligences, savait que, sur vingt-sept candidats,
Chef-Boutonne (Paul) était classé vingt-septième. Comment! un candidat
qui, ponctuellement, satisfit à tous les examens, se démasquer vulgaire
mazette, un jour d’épreuve définitive? En effet, sur toutes matières, il
était apte à fournir une réponse, les examens lui étaient favorables,
et il venait de passer convenablement sa licence; mais s’agissait-il de
se mesurer avec des jeunes gens capables, le moins entraîné d’entre eux
savait répondre mieux que lui. Pis que cela! s’il possédait des
connaissances, en tirer parti avec ordre, à-propos et mesure, dépassait
ses moyens; rédiger un rapport, composer, faire œuvre d’initiative loin
de quelqu’un qui vous pique d’une interrogation précise, découvrait d’un
coup une fondamentale médiocrité.
Et Beaubrun terrorisa madame Chef-Boutonne en lui déclarant, le monocle
tombé, avec l’œil atone du voyant de l’avenir:
--Votre fils jamais ne triomphera dans un concours.
Comme l’être qui va sombrer, revoit, dit-on, en un instant, sa vie
entière, madame Chef-Boutonne récapitula les courses en fiacre,
ruineuses, les attentes dans les salons froids, les introductions près
de messieurs en redingote de drap uni, au visage bien rasé et digne,
dont l’approche a goût de mauvais cigare; les invitations, les dîners,
la dépense et l’ennui, et l’emploi des formules magiques, méditées,
apprises et glissées en temps opportun au creux d’une oreille à poil
gris!... Vanité, tout cela? Mais vanité, alors, le zèle des mères!
vanité, la courtoisie, les engagements, la parole même des arbitres de
la destinée de nos fils! vanité, en définitive, ce qu’on appelle les
recommandations!
Elle était sur le point de crier à l’injustice; mais son esprit fit
vire-volte et elle soupira:
--Et il y a des gens qui crient à l’injustice!
Beaubrun réengaina son monocle et regarda sa belle-mère de biais, avec
un œil fin:
--Tout, en effet, dit-il, se passe assez correctement.
On avait jeté bas les projets de voyage et l’on était allé brusquement
se terrer en Bretagne, réfléchir, et faire, en tout-cas, travailler
Paul, d’arrache-pied. En partant, on avait confié à madame Dieulafait
d’Oudart:
--La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre a été pour le pauvre
enfant plus sensible qu’on ne l’eût pu soupçonner!...
--La perte de mademoiselle de Saint-Évertèbre?... avait fait madame
d’Oudart, ignorante.
Et madame Chef-Boutonne, pour toute explication:
--Elle n’eût jamais été la femme qui conviendra à mon fils.
Le brillant avenir de Paul Chef-Boutonne: sa situation, son mariage?
mais il faisait doublement faillite!... Telle fut la conclusion qui
s’imposa aux Dieulafait d’Oudart.