Quant à Alex, il fut refusé à la session supplémentaire de novembre,
contrairement à la douce habitude qu’il avait prise de réparer à
l’entrée de l’hiver son annuel insuccès d’été. Il y avait, en son cas, à
vrai dire, de quoi troubler l’esprit d’un candidat.
Lors du triste retour du Poitou, après l’abandon de Nouaillé aux
étrangers, Alex trouvait rue Férou une lettre de Raymonde. Toute lettre
de Raymonde contenait premièrement l’annonce d’une calamité échue ou à
prévoir; secondement, une lamentation rédigée dans le style des
prophètes; finalement et en manière de conclusion, menace de sa mort
prochaine, tantôt accidentelle et certifiée par des signes, tantôt, ce
qui était plus grave, résultat de sa volonté, œuvre de sa propre main.
Non pas plus lugubre qu’une autre était la présente lettre, qui,
pourtant, contenait la nouvelle d’une des plus grandes calamités qui
puissent échoir à une pauvre fille. Raymonde, ennoblissant toujours par
des termes choisis l’humble réalité, écrivait:
«... Le fruit de nos amours, Alex, a tressailli, etc...»
Suivait un long récit: amour, amertume, amour, désespoir, et amour
encore, expressions ridicules et sentiments sincères, émoi immense
malhabile et pitoyable. Un post-scriptum court et net faisait contraste:
«_P.-S._--Le réchaud ou la Seine?»
C’était dans le temps même qu’Alex, de plus en plus détaché de Raymonde,
se rapprochait de Louise. Avec Louise quelles amusantes promenades, les
dimanches d’été! Quels gais dîners à la campagne! Quelles courses
furtives et divertissantes dans Paris! Louise était la dernière
grisette, une grisette diplômée, émargeant au budget de l’État, fleur
renouvelée depuis le temps de Mimi Pinson, mais identique en son parfum,
fleur traditionnelle du sol de Paris.
Mais il avait fallu revoir Raymonde.
Alex lui donnait rendez-vous, le soir, dans le Jardin du Luxembourg, sur
un banc de la Pépinière, proche des ruches d’abeilles. Elle arrivait,
infailliblement la première à toute convocation, avec une sorte de cabas
en paille tressée portant, en lettres de laine rouge: _Souvenir
d’Enghien_, et qu’elle tenait dorénavant sur son ventre parce qu’elle
s’imaginait que tout le monde y voyait sa maternité. Ce sac servait
aussi à garder la place d’Alex sur le banc garni, comme tout siège à
cette heure, de sombres silhouettes méconnaissables. Dans la demi-nuit
volant d’allées en pelouses et que tachait, seule, blanc fantôme, la
jeune femme de marbre qui veille au pied du socle de Watteau, Raymonde,
de loin, discernait Alex, Alex, grand, élégant, léger, avec son chapeau
de paille «canotier» et ses moustaches longues, aussi plus claires que
la nuit. Alors son cœur battait, un trouble affreux l’envahissait; elle
se croyait déjà au delà de la mort, parmi les ombres silencieuses et
dans un jardin de rêve et de beauté; elle portait pour toujours sous son
cabas une maternité secrète; et le confident chéri, l’auteur adoré de ce
fruit d’amour, le voilà qui venait...
Il venait, en retard, mais régulier, cependant, sans compensation aucune
à son déplaisir, car il ne donnait point là son cœur; mais il venait
comme on se soumet à un devoir inéluctable, inutile d’ailleurs, mais tel
que la vie parfois nous en impose. Il s’asseyait au bout du banc, à la
petite place réservée pour lui, et Raymonde, en se serrant très fort
contre lui, nouait son bras au bras d’Alex; et ce geste-là, dans cet
instant, était pour elle, désormais, la dernière forme de la volupté.
Il n’avait pas grand’chose à lui dire, car il ne savait parler que des
sujets agréables; elle, elle n’avait jamais trouvé la langue à employer
pour parler à cet amant trop charmant et qui n’aimait ni la mélancolie
ni les pleurs. Mais, comme elle était touchée de la sollicitude qu’il
lui témoignait depuis «le malheur», elle osait lui dire, par exemple:
--Personne ne s’est encore aperçu de rien.
Il faisait:
--Ah?... tant mieux!
Et il se croyait sauf, tant que «l’on ne s’était aperçu de rien».
--Le jour où l’on s’en apercevra... disait Raymonde.
Il détournait l’entretien pour chasser une vision désobligeante: celle
de madame Proupa, la veuve de l’honnête Proupa, appariteur à la Faculté
des lettres, venant sonner rue Férou, et réclamer le mariage.
Ce n’était pas cela que prévoyait Raymonde, à la date fatale évoquée par
elle: elle prévoyait le «réchaud ou la Seine». Elle parlait de cette
alternative à mots couverts et par paraboles. Qu’attendait-elle donc de
son amant? Qu’il inventât un moyen de la tirer de là? Il ne lui en
proposait aucun. Très sincèrement, il n’en considérait, lui, qu’un seul,
c’était que madame Proupa montât l’escalier de la rue Férou pour
réclamer le mariage; mais il n’en soufflait mot, bien entendu, parce que
la perspective lui en était excessivement pénible, et aussi parce qu’en
cette occasion, comme en toute autre, il comptait sur la chance. Lorsque
Raymonde parlait trop des personnes de sa famille, de «sa pauvre mère»,
du cousin Milius, le comique, et de personnes qu’Alex avait vues aux
«petites soirées dansantes» de la rue Clovis, pour la faire taire, il
disait:
--Mais tout s’arrangera... Tout s’arrange!...
Et ils se levaient, avec les ombres environnantes, lorsque le tambour,
issu tout à coup d’un endroit incertain, troublait l’admirable repos du
soir dans les jardins. Alors, dociles comme un troupeau de moutons,
toutes ces ombres s’en allaient vers les portes, obéissant au rythme
impératif du petit fantassin invisible.
Un soir, avant qu’Alex fût assis, n’eut-elle pas la fantaisie de courir
sur les pelouses où la lune montante semblait semer des perles? Elle
prétendait que «la dame de Watteau» lui faisait signe, et qu’on allait
danser. Elle entraînait son amant; elle enjambait la palissade et
s’élançait en chantant:
--Hé! bonsoir, madame la Lune!
et elle disait, comme autrefois madame Proupa, sa mère:
--Et que la fête batte son plein!...
Alex, l’ayant rejointe, l’arrêta, et, avec sa main, la bâillonna. Il
remarqua qu’elle sentait l’absinthe. Elle en était ivre.
Il ne put l’empêcher de gambader comme une nymphe sylvestre, et de
danser, sous la lune et la nuit, et sous les yeux du buste de Watteau,
le peintre de la tragédie secrète qui est au cœur de la nature et de
l’amour.
Alex eut peur. Il défendit à Raymonde de se faire mal désormais: il fut
même doux avec elle et lui recommanda de se tenir tranquille. «Tout
s’arrangera», lui répétait-il, ne pouvant avoir le courage d’être plus
précis et de lui dire: «Allons, c’est moi qui monterai l’escalier de
madame Proupa...»
Sérieusement, il en vint à penser qu’il ferait cette démarche un jour.
Eh! mon Dieu! puisqu’on en était à adopter la vie modeste, rue Férou, et
à se faire gloire de l’adopter, n’y aurait-il pas, à un certain point de
vue, quelque crânerie à épouser une demoiselle Proupa?... Alex pensait à
part lui: «Seulement, c’est dommage que ce ne soit pas Louise!...»
Raymonde, un soir, ne vint pas au rendez-vous,--fait
extraordinaire.--Deux fois, elle y manqua: Alex la crut morte.--«Le
réchaud ou la Seine»?...--Elle écrivit enfin qu’elle allait bien, malgré
une jambe luxée dans une chute d’escalier, et que «tout s’était passé
pour le mieux», grâce au médecin, «un très brave homme...»
Raymonde, si prolixe et si nébuleuse quand il s’agissait de malheurs
imaginaires ou médiocres, employait des tournures concises et
suffisamment claires pour indiquer un drame réel, compliqué de crime et
de mystère.
C’était donc là, sur le lit de madame Proupa, près duquel Alex et
Raymonde, un soir, aux excitations de la musique dansante et d’un
concert de parents et d’amis, avaient échangé leur premier baiser, que
devaient se dénouer, entre les mains d’un médecin discret et d’une mère
imbécile, les relations de Raymonde et d’Alex.