XLV

Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue

Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre

l’air, après dîner.

C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers

cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour

rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’_Angelus_

lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui

feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le

buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque

chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix

répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis

une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à

quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des

tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on

les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle

et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs

répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou

d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée,

verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre

quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des

bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la

besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs;

les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme

fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le

grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à

coup, des accords au piano et un chant...

Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame

Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau

à la fenêtre.

M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et

il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous

louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez

Nouaillé, si c’est indispensable!--Mais nous vous emmenons, papa, avec

nous à Paris!--Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.--Nous

serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.--Ne

saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?--Impossible! Et

l’avenir d’Alex?...--Soyons tassés, couchons dans le salon!»

Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que

l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé

étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour

trois mille francs.

Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune

personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre

désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à

l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux

malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait

pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame

Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.

Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame

Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la

châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du

soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui

n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit

de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne

ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil

blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était

fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et

n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé,

sa terre, lui tenait comme un membre.

Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église,

en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de

recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des

examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où

elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade,

reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui

avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui

prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et

elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils,

sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la

prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme

définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait,

accompagnée de quelques accords au piano...

Le bel avenir · 第 52 / 66 题