Un soir du mois d’août suivant, à leur fenêtre, sur la cour de la rue
Férou, madame Dieulafait d’Oudart et M. Lhommeau tâchaient de prendre
l’air, après dîner.
C’était la fin d’une pesante journée; un vain orage avait éclaté, vers
cinq heures, pour disperser les promeneurs du Luxembourg, non pas pour
rafraîchir la température. D’une tour de Saint-Sulpice, l’_Angelus_
lança tout à coup une large vibration religieuse et mélancolique qui
feignit d’agiter l’atmosphère engourdie: la verrerie trembla sur le
buffet, et on leva les yeux vers le haut des toitures, comme si quelque
chose passait dans le ciel. A l’appel de l’église, une centuple voix
répondit du Séminaire voisin, scandant les paroles de la prière; puis
une autre voix multiple, une autre et une autre encore, obéissant, à
quelques secondes d’intervalle, à l’harmonieuse invitation tombée des
tours, et dont les dernières résonances furent longues à s’apaiser: on
les croyait voir courir, en chevauchée légère, sur Paris, vers Grenelle
et le Point-du-Jour... Après quoi, les bruits ménagers montèrent: chocs
répétés et monotones des assiettes empilées et des couverts de ruolz ou
d’argent comptés et replacés en leurs paniers, verres à voix cassée,
verres bavards et chantants, tiroirs, placards... Et quand le désordre
quotidien de la vie fut encore une fois réparé, on entendit la voix des
bonnes et celle des humbles ménages échangeant la satisfaction de la
besogne accomplie; les glouglous de la fontaine emplissant les brocs;
les cris pointus de fillettes jouant au volant dans la rue; une femme
fâchée, une porte claquant... Un silence se fit, que déchira le
grincement d’un frein d’omnibus; puis un plus long silence... Et, tout à
coup, des accords au piano et un chant...
Un hoquet aussi put être entendu, au fond de la gorge de madame
Dieulafait d’Oudart, qui pleura et disparut, laissant seul M. Lhommeau
à la fenêtre.
M. Lhommeau était-il philosophe? Il atteignait les limites de la vie, et
il l’appréciait telle qu’elle est. On avait dit à M. Lhommeau: «Nous
louons Nouaillé, c’est indispensable.» M. Lhommeau avait répondu: «Louez
Nouaillé, si c’est indispensable!--Mais nous vous emmenons, papa, avec
nous à Paris!--Emmenez-moi, avec vous, mes enfants, à Paris.--Nous
serons fort tassés, pauvre papa; vous coucherez dans le salon.--Ne
saurions-nous pas vivre, moins tassés, tous à Nouaillé?--Impossible! Et
l’avenir d’Alex?...--Soyons tassés, couchons dans le salon!»
Et, avec le bon M. Lhommeau, l’on avait amené à Paris la mère Agathe que
l’on n’avait pu se résoudre à abandonner: tout ce qui était de Nouaillé
étant loué, y compris Jeannot, les chiens et le cheval d’Alex, pour
trois mille francs.
Avec la modeste retraite de M. Lhommeau, sa toute petite fortune
personnelle et les trois mille francs de Nouaillé, on pouvait vivre
désormais, «tassés» assurément, mais à Paris, seul lieu convenable à
l’élaboration de l’avenir d’Alex, mais à Paris où l’on échappait aux
malveillants propos de la province, mais à Paris où l’on ne renonçait
pas, quoi qu’on en pût dire, à jouter dans l’arène avec madame
Chef-Boutonne et son fils, avec madame Lepoiroux et Hilaire.
Cependant, quand le lourd été de juillet s’était assis sur Paris, madame
Dieulafait d’Oudart, privée pour la première fois des ombrages de la
châtaigneraie, des pièces fraîches, de l’air pur et de la promenade du
soir dans le potager de Nouaillé, avait été saisie par une nostalgie qui
n’était pas sans laisser quelque inquiétude à son entourage. A son dépit
de ne point partir, à temps nommé, comme tout le monde, pour la campagne
ou pour la mer, elle remédiait par son orgueil même: car l’orgueil
blessé secrète un autre orgueil qui sert de baume à la plaie; elle était
fière de se montrer de plus en plus réduite, quasiment pauvre et
n’ambitionnant pour son fils qu’une «situation pratique». Mais Nouaillé,
sa terre, lui tenait comme un membre.
Elle pensait à Nouaillé à toute heure et partout: le matin, à l’église,
en offrant de la cire à saint Alphonse de Liguori dans l’intention de
recouvrer Nouaillé, comme elle lui en offrait pour la réussite des
examens d’Alex; le jour, dans ce superbe Jardin du Luxembourg désert, où
elle pouvait impunément broder la soie, au pied de Berthe ou Bertrade,
reine de France, sans risquer d’être dérangée ni par les enfants qui
avaient du large pour fouetter le sabot, ni par madame Chef-Boutonne qui
prenait, cette année, modestement, les bains de mer en Bretagne... Et
elle pensait à Nouaillé, le soir, chacun de ces tristes soirs pareils,
sur la cour de la rue Férou, au son des cloches, au bruit rythmé de la
prière des séminaristes, et enfin, quand au milieu du calme
définitivement établi de la nuit, une voix tout à coup chantait,
accompagnée de quelques accords au piano...