Le bruit se répandit en Poitou que madame Dieulafait d’Oudart
nourrissait et couchait chez elle, à Paris, «des amis» de son fils, et
dilapidait sa fortune, d’une manière débonnaire, au profit d’étrangers,
«compagnons de débauche d’Alex», tandis qu’elle laissait son vieux père
«se mourir tout seul, dans le désert».
Madame d’Oudart, en venant, avec Alex, la semaine de Pâques, à Nouaillé,
embrasser M. Lhommeau qui ne «se mourait» point du tout, tomba au beau
milieu de ces commérages. Elle était trop sensée pour en rendre madame
Lepoiroux responsable, sachant que d’un mot exact que Nathalie avait pu
dire, les langues avaient vraisemblablement tiré une de ces matières
fabuleuses qui acquièrent très vite la fixité des légendes.
La pauvre femme, qui espérait se reposer une quinzaine de jours, dans sa
terre, entreprit, aussitôt arrivée, une tournée de visites à Poitiers,
avec l’espoir de redresser l’opinion. Mais l’opinion est pareille à la
tige flexible du châtaignier, que le pouce d’un enfant ploie et dirige
pour en former la carcasse des paniers rustiques, et qui n’est pas
plutôt présentée au four que la force de l’homme échouerait à la courber
d’une ligne. Elle contait, bonnement, ses tracas maternels, les départs
matinaux d’Alex, la bougie, la barbe, le son des cloches de
Saint-Sulpice, maître Enguerrand de la Villataulaie, les déjeuners de
procédure, puis la grippe de la triste saison, le grabat improvisé de
cet infortuné M. Thémistocle, et la voix zézayante du malade, et les
noms de l’Orient enchanteur qui s’échappaient de sa longue moustache
bleue, le soir... On l’écoutait d’une oreille distraite; on affectait de
ne la pas entendre; ou bien quelqu’un de spirituel lui demandait si elle
avait lu _la Vie de Bohème_. L’opinion de ces gens-là était faite; la
tige de châtaignier avait passé par le feu.
Libérée en une certaine mesure des mœurs de la ville par un immense
amour maternel, presque semblable à une passion, madame Dieulafait
d’Oudart ne s’élevait pas, toutefois, au-dessus de l’opinion. Elle fut
attaquée par le démon de l’incertitude; elle se demanda si Poitiers
n’avait pas, par hasard, raison contre elle: n’était-ce point une «vie
de bohème» qu’elle menait? Ses complaisances pour son fils
n’étaient-elles point excessives? Ne dilapidait-elle point son
patrimoine? Enfin son père ne se mourait-il point,--chacun meurt un peu
tous les jours,--dans «le désert» de Nouaillé?
Thurageau, homme de sens, parlait comme Poitiers. En présence du
notaire, madame d’Oudart eut des nerfs:
--Je quitterai ce pays définitivement! dit-elle. J’emmènerai mon père
avec moi.
Le notaire ne prenait acte que de ce qui intéressait la fortune.
Entendant ces paroles qui, comme tant d’autres, allaient tantôt
s’évaporer, il laissa tomber sa large main, à grand bruit, sur son
bureau; et par ce geste il mêlait aux paroles quelque chose de concret:
il les retenait, les vagabondes, et il allait leur donner une
consistance qu’elles n’avaient point.
--Si vous vous résolviez à ce parti, dit-il, j’aurais une proposition à
vous soumettre...
Et déjà il feuilletait un dossier. Madame d’Oudart allait s’écrier:
«Attendez! attendez! je n’ai pas tant voulu dire!...» Il la prévint et
la médusa en lui jetant au nez que quelqu’un donnerait trois mille
francs de Nouaillé, «maison et parc, droit de chasse seulement sur les
fermes...»
--Sur _la_ ferme! corrigea-t-elle, d’elle-même.
--Sur _la_ ferme, hélas! dit le notaire.
Louer Nouaillé!... Elle n’en voulut pas entendre davantage. Son notaire
se moquait-il d’elle?...
Mais elle revint, de son plein gré, quelques jours après, à l’étude, et
dit:
--Ce n’était pas sérieux, Thurageau, j’espère?
Le notaire cita le nom, lut la lettre de la personne qui offrait de
louer la terre de Nouaillé.
Elle dit:
--Trois mille francs, c’est ridicule: Nouaillé ne vaut pas cela.
--Nouaillé vaut ce qu’on en offre.
--D’ailleurs, dit-elle, vous pensez bien que je ne consentirai jamais.
Thurageau s’inclina, et il ajouta:
--J’ai une autre proposition.
Madame d’Oudart parut complètement indifférente.
--Aimez-vous mieux marier monsieur votre fils?
--Marier!... fit-elle, et avec qui?
--Avec une jeune fille fort bien, quoique...
--Arrêtez!... il suffit... du moment qu’il y a un «quoique...»
--Je m’arrête. Autre chose: préférez-vous vendre Nouaillé... maison,
parc et la ferme restant?... Babouin achèterait.
--Encore Babouin!...
--Il vous a déjà pris deux fermes: c’est vous maintenant qui formez
enclave en son domaine!...
--On gagne donc tant dans la tannerie?
--Oui, quand on fabrique aussi du papier à Angoulême.
--Ah? du papier!... bravo! la matière est déjà plus noble... Écoutez,
Thurageau, vous allez me trouver curieuse, mais je suis femme... et
mère... Quelle est la jeune fille dont vous avez voulu me parler?
--Il y a un «quoique»!...
--Enfin quel est ce «quoique»?...
--La tannerie, justement, le papier!...
--Il s’agit de la petite Babouin?... La fille d’un marchand de peaux de
bêtes qui empestent une lieue de pays!... Mais, ah çà! Thurageau, y
pensez-vous?... Jamais de la vie! jamais de la vie!...
Quatre jours plus tard, un grand break de louage faisait halte à la
grille de Nouaillé, au bout du parc. On entendit, de la maison, tinter
la vieille cloche fêlée... Qui était-ce? Les habitués ouvraient, à
l’ordinaire, tout simplement la grille... Jeannot, portant ses sabots à
la main, s’élança, les pieds nus, par la châtaigneraie. Il parlementa
longuement, puis remonta la châtaigneraie, toujours courant et l’air
effaré. A bout de souffle, il bégaya à la cuisine:
--Ça, c’est plus fort que de jouer au bouchon!... des particuliers qui
arrivent de Paris tout droit pour visiter le château! C’est quelque
attrape, bien sûr: le château est-il à louer, à cette heure?... Allez
prévenir madame.
Madame pâlit, s’assit, réfléchit, se dompta,--cruel moment,--puis dit:
--Il y a malentendu, évidemment, mais je ne veux pas qu’on laisse ainsi
ces personnes à la porte: faites entrer!
Jeannot courut de nouveau; on entendit le grincement de la grille: le
break parut sous la châtaigneraie. Il contenait un monsieur d’une
soixantaine d’années, un de trente, une jeune femme, une jeune fille. La
mère Agathe, la vieille bonne, les introduisit au salon et dit à
Jeannot:
--Vous n’êtes qu’une bête: il y a là dedans une demoiselle qui irait à
monsieur Alex comme un gant...
Tout ce monde-là attendit encore au salon, madame Dieulafait d’Oudart
ayant voulu faire toilette. Enfin elle les reçut, non sans cérémonie,
comme une visite, les embarrassa même à force de façons; ils croyaient
s’être trompés d’endroit: était-ce bien là la propriété que leur avait
désignée le notaire? Madame d’Oudart leur dit:
--Mais je n’ai jamais autorisé aucun notaire à indiquer ma propriété aux
amateurs! Thurageau est un vieil ami qui pousse le zèle à la manie;
c’est un homme qui ne saurait voir un arpent de terrain improductif: je
lui en veux, je le trouve indiscret, en vérité...
Ces messieurs allaient la trouver mauvaise. Madame d’Oudart parla
encore:
--Thurageau se sera dit qu’en fait nous abandonnons Nouaillé; voici deux
ans, en effet, que j’ai dû me fixer à Paris pour suivre les études de
mon fils, un grand garçon maintenant...
--C’est monsieur votre fils, peut-être, dit la jeune femme, que nous
avons croisé à cheval dans l’amour de petit chemin...
--Lui-même, madame.
--Oh! qu’il monte bien!... Ces messieurs l’ont remarqué.
Ces messieurs acquiescèrent de la tête.
La flatterie ravigota le cœur de madame d’Oudart. Des personnes qui
avaient remarqué son fils lui devenaient presque sympathiques. Elle eut
plus de force pour consommer son sacrifice, quoiqu’elle ne pût y
parvenir sans détour.
--Mon vieux père, ancien conseiller à la Cour, habitait encore ici,
reprit-elle; il s’y plaisait, bien que seul; il y avait ses habitudes;
mais j’ai résolu de ne plus me séparer de lui... Par le fait, ma
propriété va se trouver fort délaissée...
Les deux messieurs échangèrent un regard rapide. Pardieu, la situation
se débrouillait!
--Dans l’intérêt de la propriété, de la maison même... osèrent-ils dire.
--Oui, fit-elle, vous avez raison... Je sais... Une maison inoccupée...
--... vieillit de dix ans par saison!
--Je n’ai jamais loué, je n’y pensais certes pas...
Il y eut un silence. Elle eut le courage de sourire, et elle lâcha enfin
ce demi-aveu de défaite:
--La personne du locataire peut influer beaucoup sur une décision aussi
grave.
La jeune femme dit:
--Vous habitez, madame, un endroit si charmant!... les chemins, la
grille ancienne, l’admirable allée sous les châtaigniers...
--La maison d’habitation, hasarda l’un de ces messieurs, semble assez
vaste...
Madame Dieulafait d’Oudart se leva:
--Si vous désirez jeter un coup d’œil?...
Son cœur palpitait, les jambes lui manquaient. Elle fit visiter sa
maison.
On trouva, dans la bibliothèque, le grand-père Lhommeau qui sommeillait
et s’éveilla. Il ne savait point de quoi il s’agissait, croyait voir des
Parisiens amis de sa fille, faisait force salutations. Madame d’Oudart
dut le présenter:
--Monsieur Lhommeau, mon père, ancien conseiller à la Cour...
Mais elle ne savait--et à peu près--que le nom de l’un des visiteurs, de
qui le notaire lui avait lu la lettre; encore ignorait-elle auquel
d’entre eux il s’appliquait: elle le bredouilla... C’était le nom du
sexagénaire. A son tour, celui-ci présenta: son fils, sa belle-fille, et
la sœur de celle-ci, une jeune fille orpheline de père et de mère.
Monsieur Lhommeau était fort étonné; la scène était pénible: on
l’écourta en passant vite.
Madame Dieulafait d’Oudart montra la chambre de son fils, montra sa
propre chambre contenant la photographie agrandie de feu le commandant,
son mari, avec sa croix, son épée, et cent objets familiers. De petits
coins aménagés par elle elle vantait la commodité; elle vantait la vue
qu’on avait des fenêtres sur les rochers du Poitou, sur la campagne;
elle s’oubliait à dire:
--C’est ici que j’ai eu mon fils...
Ce n’étaient pas des goujats que les gens qui visitaient Nouaillé, et
ils éprouvaient, de l’émoi de cette femme, une certaine gêne: ils
faillirent négliger un autre étage. Les deux sœurs s’étant concertées
gentiment, se refusèrent à visiter la cuisine, l’office, à cause des
domestiques, et madame d’Oudart, interprétant autrement l’abstention, ne
se prenait-elle pas maintenant à craindre que leur projet de location
n’aboutît pas?...
Elle les mena au jardin. Les arbres à fruits étaient en fleurs:
pêchers, poiriers, pommiers, amandiers charmaient la vue par la
débordante profusion du blanc et du rose; blanc et rose était le parc,
blanche et rose la campagne au delà des murs. Les lilas tiraient de
fines langues d’un vert tendre, comme pour goûter, en délicats, la
saveur du printemps. Sous un soleil déjà chaud, la terre, comme un
animal, exhalait une haleine vivante. Tout germait, bourgeonnait,
éclatait; tout sentait bon, et les abeilles, presque invisibles,
innombrables, vautrées dans les corolles, laissaient croire que la
nature elle-même, enivrée, chantait.
On alla jusqu’au potager, où, maintes fois, quand le soir tombait, le
long du cordon de pommiers nains, la mère d’Alex avait souhaité de le
voir se promener là un jour, au bras d’une jeune femme exquise, riche
s’il se pouvait, et d’excellente famille. Par la porte à claire-voie
donnant sur la campagne, les filles du métayer, grandies, sauvages
toujours, et immobiles comme des idoles, étaient là, encore, accourues
pour contempler, non pas M. Alex, aujourd’hui, mais les messieurs et
dames descendus du grand break de louage...