Madame Lepoiroux eut donc avec madame Chef-Boutonne le petit entretien
désiré. A Paris, la Poitevine rappelait un peu ces personnes vêtues avec
modestie, au pas de velours, à l’œil averti, à la main tendue, qui font
payer les deux sous de la chaise dans les églises: le domestique, rue de
Varenne, crut qu’elle venait «de la paroisse». Madame Chef-Boutonne se
piqua de l’accueillir avec chaleur, mais tout à fait en grande dame,
négligeant les informations personnelles, prenant de haut les choses, et
laissant de là tomber son obole, assurée qu’elle fera du bruit. Elle
parla de l’Université comme elle eût parlé d’une amie, d’une tendre sœur
habitant là, à quatre pas, que l’on voit quotidiennement, avec qui l’on
dîne,--et d’Hilaire, comme d’un prodige.
Elle voulait qu’Hilaire fût prodigieux: elle croyait déjà en avoir
acheté le droit; elle était fort résolue à en imposer la conviction à
tout le monde, et, pour son début, enivrait la mère du héros. Moins
crédule qu’une bourgeoise qui se leurre aisément de mots, madame
Lepoiroux avait confiance en son Hilaire, avait confiance en «ces
messieurs» de Poitiers, qui le poussaient, mais n’eût pas, de soi-même,
été s’imaginer, par exemple, que son fils, parti de si bas, fût capable
de s’élever plus haut que... «mettons que monsieur le censeur des
études, au lycée», dont la «dame» était sa cliente.
A l’humble image du censeur des études au lycée de Poitiers, madame
Chef-Boutonne sourit. Son fils, Paul, entrait; elle le présenta à la
Poitevine et dit:
--Regardez celui-ci: à l’âge qu’il a, il est officier d’académie, vous
le voyez à sa boutonnière; élève diplômé de l’École des Sciences
politiques; il sera demain licencié en droit; dans deux ans, docteur, et
nous en ferons, je l’espère, un gentil auditeur au Conseil d’État!...
Madame Lepoiroux écoutait, bouche bée, ces titres ronflants, auxquels
d’ailleurs elle ne comprenait goutte. Madame Chef-Boutonne reprit:
--Je ne vous dis pas toutes les qualités qu’a mon fils; mais écoutez-moi
bien, madame Lepoiroux: pour peu qu’on le compare au vôtre, Paul, que
voici, n’est qu’un ignorant... N’est-ce pas vrai, Paul?
Paul s’inclina, puis disparut. Madame Lepoiroux était inoculée du venin
de l’ambition insatiable.
Après quoi, madame Chef-Boutonne se dédommagea de n’avoir pas dit du
premier coup «toutes les qualités qu’avait son fils». Devant cette femme
arrivant de province, et destinée à y retourner demain, elle s’offrit le
régal de parler de son Paul sans mesure, sans sincérité même et sans
prudence: moment d’oubli, de folie, véritable débauche maternelle,
comparable à la faute de ces femmes vertueuses qui, un jour, en voyage,
s’abandonnent furtivement à un étranger qu’elles ne reverront jamais
plus... Et puis l’on reparla d’Hilaire, sur le mode dithyrambique, puis
du jeune Dieulafait d’Oudart, en manière de badinage, puis d’Hilaire
encore, sur lequel l’Université--l’amie, la voisine qui ne vous cache
rien--fondait les plus hautes espérances...
Madame Lepoiroux titubait sur le trottoir de la rue de Varenne en
quittant sa nouvelle protectrice: elle s’égara plusieurs fois avant de
regagner l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, et bavarda une heure avec
madame Taupier, qui, pourtant, lui inspirait peu de confiance. Mais
madame Taupier fut séduite par la magnificence de l’avenir promis à son
pensionnaire, et elle y ajouta foi:
--... _primo_, dit-elle, parce que cette dame de la rue de Varenne est
très comme il faut; _secundo_, parce que votre jeune homme est sans
vices: il ne voit pas de femmes!
C’est par là qu’aux yeux de madame Taupier le fils de madame Lepoiroux
était un prodige. Elle ne put s’empêcher de soupirer, en levant ses
prunelles au plafond:
--Ce n’est pas comme celui de madame Dieulafait d’Oudart!...
Et madame Lepoiroux fut informée des déportements d’Alex.
Une soudaine intimité s’établit entre madame Lepoiroux et madame
Taupier. Celle-ci même, comme la mère d’Hilaire s’apprêtait à passer la
nuit sur une chaise, lui offrit une chambre:
--Ne vous gênez donc point: il y en a de vacantes... Vous n’en paierez,
pardi, pas plus cher!...
La grippe, qui cependant fut tenace, avait quitté la rue Férou comme
l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, lorsque madame Lepoiroux jugea
convenable d’aller faire une visite à madame Dieulafait d’Oudart.
--Comment! fit celle-ci, vous, encore à Paris?...
--Comme vous voyez, ma chère dame: et j’ai voulu montrer que je ne vous
oublie point.
Cette phrase était naïve; elle contenait une amère vérité qui pénétra
douloureusement dans le cœur de madame d’Oudart: c’est qu’en effet ce
n’était pas trop de fournir quelque preuve qu’on ne l’oubliait pas...