L’appartement de la rue Férou était devenu l’asile des amis d’Alex. Non
contents des soirées nombreuses qu’ils passaient là, non contents des
dîners, assez fréquents, que madame d’Oudart leur offrait, ils y
venaient, sur la fin du mois, à l’heure des repas, quêter une invitation
supplémentaire, d’un air si emprunté, si gauche, avec des feintes si
naïves, que la maîtresse de maison, tout en riant, leur disait, sans
plus de mots:
--Allons! messieurs, à table!
Thémistocle avait contracté, lui, la facile habitude de déjeuner, rue
Férou, chaque jour, sous le prétexte de causer procédure. Un matin, il
fut saisi si inopinément d’une mauvaise grippe qu’on le coucha, dans le
salon, sur un lit improvisé, où il passa la nuit, puis la semaine. Il
était si gentil, si complètement isolé dans le vaste monde, cet Oriental
orphelin, sa voix était si plaintive et si douce, que madame d’Oudart
n’eut pas le cœur de le renvoyer à son hôtel. Durant sa maladie, aussi
bien, parmi les termes arides du droit, qu’il n’abandonnait guère, il
mêlait des noms sonores et exquis, tels que Péra, Stamboul, la
Corne-d’Or, les îles des Princes et Scutari,--évoquant des choses
lointaines, ensoleillées et féeriques,--qui vous payaient de votre
peine.
Et de la nostalgie du Grec malade naissaient des désirs de voyage,
surtout le soir: Alex et sa mère partaient, sur un mot enchanteur, pour
la Méditerranée, l’Archipel, Athènes et le Bosphore... Madame d’Oudart
disait:
--Oh! quand Alex aura une situation, nous irons, au premier congé, vous
faire une visite là-bas, monsieur Thémistocle.
Ou bien:
--Il ira, pour son voyage de noces, vous présenter sa jeune femme...
Et elle faisait, quant à elle, le sacrifice de cette croisière de songe.
Cependant Alex tombait malade, à son tour; Noémie, la bonne, elle
aussi, fut atteinte. La concierge recommanda une femme de journée, qui
se trouva être voleuse comme une pie, puis une autre, infortunée, qui se
mourait de la poitrine: on dut les renvoyer. Ce fut la pauvre maman qui
devint la servante de tous.
Dans cette infirmerie, un matin, se présenta, affairée, hors d’haleine,
madame Taupier, la patronne de l’_Hôtel Condé et de Bretagne_. Madame
d’Oudart, lui ouvrant, augura mal de cette visite. Madame Taupier
rattrapa son souffle, et annonça que son pensionnaire, M. Lepoiroux,
était au lit, pas bien.
--C’est comme ici, dit madame d’Oudart; mais qu’a-t-il?
Madame Taupier fit l’historique de la maladie d’Hilaire, et, finalement,
dit qu’un de ces messieurs, étudiant en médecine, qui occupait une
chambre au second, s’employait à le faire entrer à l’hôpital, car il
craignait une vilaine fièvre.
--En ce cas, en effet, dit madame d’Oudart, mieux vaut une maison
spéciale que l’hôtel.
Fort bien! Mais l’inconvénient était que madame Taupier répugnait à
laisser sortir un pensionnaire affligé d’une lourde note impayée.
--N’avez-vous pas prévenu la mère? demanda madame d’Oudart.
Certes on avait prévenu la mère. Ce matin même madame Lepoiroux
répondait de Poitiers par un cri de détresse, et suppliait madame
Taupier de s’adresser, au nom de l’humanité, à madame Chef-Boutonne,
numéro tant, rue de Varenne.
--Comment! s’écria madame d’Oudart, «de vous adresser à madame
Chef-Boutonne!...»
--Je viens de chez cette dame, dit madame Taupier, c’est la raison
pourquoi vous me voyez si essoufflée. Cette dame m’a dit: «C’est très
bien; mais avez-vous vu madame Dieulafait d’Oudart?--Non, je n’avais
point vu madame Dieulafait d’Oudart.--Voyez-la! m’a dit madame
Chef-Boutonne.--Mais, madame...--Voyez-la! m’a répété cette dame; je ne
saurais rien faire à ce propos sans elle: le jeune Lepoiroux est son
protégé.--Mais, madame...» Enfin il a bien fallu que je confie à cette
dame, et je vais en faire autant à vous, madame, puisque le sort m’y
oblige: madame Lepoiroux m’avait bien recommandé de ne m’adresser à vous
qu’en second.
--Ah! ah! fit madame Dieulafait d’Oudart, en second!... à moi, en
second!...
--Oh! mon Dieu, madame, dit simplement madame Taupier, vous auriez tort
de vous en offenser: l’avantage de passer ici en premier n’est pas
grand...
--C’est parfait! Vous vous êtes acquittée de la commission en suivant la
voie hiérarchique établie par madame Lepoiroux: eh bien! nous nous
concerterons, madame Chef-Boutonne... et moi, «en second»... sur ce
qu’il y a à faire... A tant de protecteurs, ce n’est pas vous qui
sauriez y perdre, madame Taupier!
Puis conduisant sur le palier la patronne de l’_Hôtel Condé et de
Bretagne_, madame d’Oudart lui mit un louis dans la main, afin que le
jeune Lepoiroux fût transporté à l’hôpital dans les meilleures
conditions possibles.
Et au milieu de ses malades, dans le désordre de son appartement, sous
le poids de soucis divers, et de soucis d’argent, en particulier, madame
Dieulafait d’Oudart demeura surtout peinée que la veuve Lepoiroux,
réduite aux abois, recourût à une autre avant de recourir à elle.
Cependant, n’avait-elle pas dit, quelques mois précédemment, à la
patronne de l’hôtel: «Mais je n’ai pas à payer la note de M. Lepoiroux,
j’imagine?...» Elle l’avait dit; mais il n’était pas question, alors,
de voir madame Chef-Boutonne la payer.
Madame Chef-Boutonne vint aussitôt rue Férou. On dut la recevoir dans la
salle à manger, un coude appuyé sur la table: on se lamenta sur les
maladies régnantes, et les deux femmes dirent en même temps:
--A propos!... le jeune Lepoiroux...
Alors se disputa l’honneur de protéger le jeune Lepoiroux.
L’action était délicate. Madame Chef-Boutonne ne tenait pas à payer la
note; payer la note excédait les moyens de madame Dieulafait d’Oudart.
Décliner la mesure généreuse que l’on sollicitait de son crédit, de sa
renommée, serait-ce de la part de madame Chef-Boutonne un geste bien
élégant? Refuser tout court sa contribution, était-ce possible à madame
Dieulafait d’Oudart?... Les deux femmes s’exposèrent l’une l’autre
témérairement, parèrent de molles attaques, ripostèrent gauchement, et
puis soudain se dérobèrent: tout était à recommencer. Enfin, lors d’une
reprise, l’une d’elles ayant, à tout hasard, avancé un: «Coupons en deux
la poire!» l’autre mit bas les armes, enjolivant du moins le pis aller
d’un mot:
--C’est plutôt, dit-elle, une orange amère!
Elles se quittèrent presque souriantes.
Après coup seulement, madame Dieulafait d’Oudart s’aperçut que la moitié
de la note à payer était encore un trop lourd fardeau pour elle; et,
faute de payer la note entière, elle manquait à sauver les Lepoiroux. Au
contraire, pour une petite somme autant que pour une grosse, contribuant
une première fois, et dans une heure de péril, au sauvetage, madame
Chef-Boutonne sauvait les Lepoiroux. Pour la moitié du prix coûtant, on
pouvait le dire, madame Chef-Boutonne achetait la charge honorifique de
nourrir, et d’offrir à son pays, à la science, ce remarquable sujet
d’Hilaire; ou, plus exactement, elle enlevait cette charge à madame
Dieulafait d’Oudart incapable...
Sur ces entrefaites, madame Lepoiroux, en personne, apparut. La lettre
d’alarme de madame Taupier l’avait happée à Paris, sans sursis. Elle
avait imaginé son garçon couché sur un lit d’hôpital: elle était
accourue... Elle dit cela d’un seul trait, en entrant. Et madame
d’Oudart, qui en voulait fort à la veuve Lepoiroux, fut désarmée par la
vérité de cette angoisse maternelle. Elle avait préparé une parole
amère, et elle dit affectueusement:
--Ma pauvre Nathalie!...
Elle s’attendait à ce que Nathalie parlât abondamment de son fils
malade; mais en venant chez madame d’Oudart, l’humble rue, l’escalier
pauvre, ce qu’elle découvrait du médiocre appartement, avaient frappé
une femme qui avait coutume de contempler avec déférente admiration le
parc, les avenues, et ce qu’elle appelait «le château» de Nouaillé...
Le contraste la stupéfiait.
Elle eut un long silence, pendant lequel elle remuait ses yeux de tortue
et les obligeait à accepter l’image de la décadence des Dieulafait
d’Oudart. Elle pensait à la métairie vendue, aux bruits qui couraient le
pays... Elle se félicitait d’avoir été assez avisée pour ne s’adresser à
madame d’Oudart qu’«en second».
Tout à coup elle se lança en des phrases compatissantes et obscures,
mais que madame d’Oudart comprit bien.
Madame d’Oudart l’interrompit:
--Mais votre fils? dit-elle; j’espère que son indisposition...
--Son indisposition, ne m’en parlez pas!... fit madame Lepoiroux; j’ai
un soupçon que la patronne de l’hôtel a voulu nous mettre la puce à
l’oreille, rapport à la note. Telle que vous me voyez, je viens de
causer avec le médecin: Hilaire n’est pas si mal; il a la grippe. Il
marchera sur ses deux pieds pas plus tard que demain!
--Ah!... fit madame d’Oudart. Allons, estimons-nous heureux que votre
fils soit hors de danger!...
--Et chez vous, ma chère dame?... Monsieur Alex va toujours bien,
j’espère?...
Madame d’Oudart poussa une porte, et l’on vit, réunis dans le salon, les
deux lits des jeunes gens malades. Thémistocle aux noires narines
velues, à la barbe de huit jours, drue comme une brosse à cirage, à la
moustache de palikare, lisait à haute voix, en zézayant et de l’accent
le plus comique, _Manon Lescaut_; et Alex bénissait le ciel de lui avoir
donné un ami malade en même temps que lui.
Madame Lepoiroux fit force amabilités; mais elle se retira jalouse de ce
qu’un étranger, un Grec, fût l’ami malade hospitalisé aux frais de
madame d’Oudart, malgré ses déboires, et non pas Hilaire. Elle dit
encore quelques-unes de ces paroles ambiguës qu’affectionnent les gens
du peuple:
--Bien sûr que les jeunes gens sont libres de choisir leurs amis!...
Madame d’Oudart lui demanda:
--Où couchez-vous, Nathalie?
--Oh! ne vous tourmentez pas! Je ne suis pas grosse: je m’arrangerai
avec Hilaire; il n’a pas quitté son hôtel... A présent, ma chère dame,
ce serait-il l’heure, dites-moi, où je pourrais avoir un moment
d’entretien avec votre grande amie madame Chef-Boutonne?... Ne faut-il
pas qu’il y ait une Providence, pour que j’aie rencontré sur mon chemin
une personne aussi puissante et généreuse?...
Madame d’Oudart dut chanter avec la veuve Lepoiroux les louanges de
madame Chef-Boutonne.