XLI

Et Paul Chef-Boutonne n’obtenait toujours point les palmes!

En vain avait-il, en veston de prolétaire, enseigné l’économie politique

au peuple de Grenelle, au fur et à mesure qu’il l’apprenait lui-même; en

vain sa mère avait-elle exécuté les mille et une démarches que comporte

une telle candidature! Depuis quinze mois, Paul avait terminé son

ingrate besogne de conférencier: le ministère était capable d’oublier le

mérite du jeune Chef-Boutonne, et la France d’oublier le ministère

témoin de ce mérite! Et l’impétueuse mère se multipliait, sortait

l’hiver, malgré la grippe, pestait en fiacre et faisait antichambre.

Son gendre était par elle fort houspillé; son mari, plus gravement

atteint: ne faillit-on pas l’obliger à quitter son cercle, parce que

celui-ci était notoirement réactionnaire?... Les Saint-Évertèbre, alliés

à quelques bonnes familles, ne nuisaient-ils pas à Paul près du

gouvernement, par hasard? La chose eût été plaisante, car c’était

principalement pour imposer aux Saint-Évertèbre que madame Chef-Boutonne

convoitait les palmes académiques.

Elles tombèrent, au mois de janvier, comme la pluie, le grésil et la

neige: quatorze cents personnes en furent touchées; Chef-Boutonne (Paul)

était du nombre. Et aussitôt sa maman connut l’inanité des longs désirs

enfin contentés. Ce petit bout de ruban serait mesquin sur la poitrine

de son cher fils: elle l’y avait attaché, en pensée, depuis trop

longtemps. Et puis, ne voilà-t-il pas que Paul lui-même agitait la

question: «Le porterai-je, ou bien pas?» Un dilemme aussi se posait:

convenait-il de s’en enorgueillir, au risque d’être moqué par certains?

convenait-il de ne point paraître prendre garde qu’on l’avait, au risque

que beaucoup l’ignorassent?

«Eh quoi! pensait amèrement madame Chef-Boutonne, me serai-je donné tant

de peine pour un résultat qu’on ose avouer tout juste?...»

Beaubrun, le gendre, opina qu’il serait «très bien» que Paul ne portât

point, du moins avant quelques semaines, le ruban. Il dit à son

beau-frère:

--Évitez l’empressement d’un instituteur!

--Ou d’une sauteuse de _music-hall_! ajouta sa femme.

Une de ces dames, en effet, venait d’être pareillement honorée.

Ces hésitations, ces plaisanteries faisaient mal, non pas à Paul, mais à

sa mère. Nonobstant le parti de la discrétion définitivement adopté,

madame Chef-Boutonne ne put s’empêcher, au prochain dîner qu’elle donna,

de glisser dans la corbeille de fleurs un mètre cinquante centimètres de

ruban violet qu’elle avait acheté, de vieille date, furtivement, sous

les galeries du Palais-Royal, dans l’intention d’en décorer, dès la

première communication officielle, toute la garde-robe de son fils. Ce

ruban long, maigre et sournois, serpentait à la dérobée sous le muguet

et les iris. Il était possible qu’on ne l’aperçût point. On pouvait

aussi l’apercevoir et n’en pas saisir le caractère allégorique. En fait,

quelqu’un l’aperçut; quelque autre en saisit le sens, et des allusions

maigres, sournoises et longues comme le ruban, serpentèrent parmi les

convives, puis se gonflèrent en compliments qui furent lourds à porter!

Or, en quittant la table au bras de M. Chef-Boutonne, madame de

Saint-Évertèbre, cette luronne, belle encore, empoigna au passage le

revers d’habit de Paul et dit:

--A votre âge, jeune homme! ce n’est pas au ministre qu’on arrache un

bout de ruban...

Et Paul, naïf:

--A qui donc, madame?

On vit, au geste et à la façon de rire de madame de Saint-Évertèbre,

qu’elle confiait quelque gaillardise à l’oreille du papa. Elle se

retourna vers le fils, et, comme s’il l’avait entendue ou devinée:

--Et on le met, dit-elle, tout parfumé, sur son cœur!...

Déjà de timides bruits avaient couru, d’après lesquels les

Saint-Évertèbre jugeaient Paul fort gentil, mais, saprelotte! un peu

novice; et s’ils semblaient l’accepter pour gendre, du moins

désiraient-ils que l’homme destiné à leur fille, appelé à tâter d’une

pâte de cette qualité, précédemment, au moins, connût un peu la

matière!

Et c’était le plus secret des mille supplices qu’une mère endure, dans

l’âme de madame Chef-Boutonne, que ce souci déjà ancien: si accompli que

fût Paul, son brillant jamais n’avait ébloui une femme. Certes il

plaisait beaucoup à toutes, mais il ne plairait donc point à l’une

d’elles? Le pire était que, sur ce chapitre, Paul lui-même, le plus

intéressé, semblait totalement désintéressé. Loin de madame

Chef-Boutonne le vœu de voir mettre à mal aucune personne fréquentant sa

maison!... Mais, à s’interroger bien intimement là-dessus, elle

confessait que le déplaisir qu’un tel accident entraîne n’est pas sans

quelques avantages... Hélas! nul accident, non, pas le moindre,

n’embarrassait la voie régulière, directe, sans aspérités ni courbures,

sur laquelle Paul, une bonne fois lancé, roulait, immaculé, vers son

avenir.

Beaubrun qui souvent accompagnait Paul, au théâtre, en soirée, voire à

des bals de ministères, sondé par sa belle-mère, engainait son monocle,

allumait un œil scrutant tout le passé et toutes les circonstances,

laissait choir le monocle, mourir son œil, et faisait:

--Rien!

Et, depuis lors, madame Beaubrun, la sœur taquine, à propos de bottes,

regardait Paul, puis son mari, ou sa mère, et faisait:

--Rien!

A Paul qui, cela va sans dire, ne comprenait point, elle demandait:

--Qu’en dis-tu, Paul?

Et Paul, innocemment, répondait:

--Moi?... Rien.

«Rien» tournait au jeu de famille. C’était un jeu que la maman n’aimait

guère.

Madame Chef-Boutonne n’avait-elle pas été jusqu’à dire à son gendre:

--Croyez-vous que je donne assez d’argent à Paul?...

--Donnez-lui-en davantage! avait riposté Beaubrun.

Mais Paul, ayant plus d’argent, achetait des titres de rente, et s’en

vantait, le pendard!...

Enfin il y eut un fait.

Monsieur et madame Chef-Boutonne reçurent une lettre anonyme: leur fils,

«un blondin, officier d’académie», avait fait route, tel jour, à telle

heure et à pied, de l’avenue d’Iéna, numéro tant, jusque chez le

pâtissier Ladurée, rue Royale, en compagnie d’une jeune femme portant

une toilette de chez Z... Et, quoique ce parcours d’un chemin assez

long eût été fait à pied, et quoique le texte ne fît pas mention que le

«blondin» eût pénétré seulement chez Ladurée, pâtissier, il se terminait

par ces mots infailliblement alarmants pour un couple de bourgeois:

«Gare la bourse!...»

Pour une fois, dans la bourgeoisie, ce «Gare la bourse!...» eut un effet

contraire à celui que l’alarmiste en pouvait augurer. Les Chef-Boutonne

exultèrent: enfin Paul allait vendre ses titres de rente!... M.

Chef-Boutonne, toutefois, modéra sa femme:

--Tout beau! dit-il, le garnement n’est pas entré chez le pâtissier...

Il y entra; il entra même ailleurs: les informations furent précises,

circonstanciées, pleines d’intérêt, angoissantes même, car elles

contenaient menaces aux parents s’ils ne mettaient point le holà à la

consommation de l’intrigue, et menaces au consommateur!

Qui saura dire les tempêtes intérieures des mères? leurs désirs

contradictoires, leurs hésitations, leurs résolutions, leurs manèges, et

leur honte qui se mélange à leur fierté?

Secrètement, la mère, superbe en son dévouement obscur sinon excusable

en son acte, sortit par un crépuscule d’hiver, et se rendit aux

environs du lieu où son fils s’initiait au mystère de l’amour. Plus

farouche que le limier qui épiait les amants et, dans un de ses

rapports, la pouvait elle-même compromettre, elle bravait tout, prête à

bondir comme un dogue sur le monstre, quel qu’il fût, qui oserait

bousculer le rendez-vous de son Paul. L’endroit était un

rez-de-chaussée, au fond d’une cour, rue de l’Arcade. Elle ne vit rien,

ne couvrit de son corps personne, ne fut utile à quoi que ce fût.

Mais son inquiétude augmentait chaque jour. Paul fréquentait une femme

du monde: n’allait-il pas être provoqué par un rival?... Paul,

évidemment, était rentré hier sans blessure; n’était-ce pas aujourd’hui

qu’on allait le rapporter pantelant, à la suite d’une rencontre?... Mon

Dieu! mon Dieu! fallait-il avoir élevé un fils si parfaitement, l’avoir

amené si calme et si pur jusqu’aux portes mêmes de l’amour que les lois

protègent, et devoir cependant payer aux préjugés d’une vieille race

galante ce périlleux tribut que réclame la Vénus impudique?... Mais tous

autour d’elle, le père, la sœur, elle-même enfin, le désiraient, ce

baptême païen, l’imploraient, l’exigeaient presque!

Ainsi tourmentée, et en même temps heureuse d’une cruelle formalité

accomplie, madame Chef-Boutonne s’en fut trouver madame Dieulafait

d’Oudart.

Elle conta l’histoire par le menu, disant:

--Ces gamins, ces vauriens, croyez-vous?... Et une femme du monde, s’il

vous plaît! alors qu’il y a tant d’autres relations si faciles et sans

conséquences... Ah! les petits brigands!... Ah! l’amour!...

Puis elle narra l’effroi de ce courrier mystérieux, odieux, cynique,

quasi obscène, qui heurtait matin et soir sa pudeur maternelle en lui

infligeant la double vision de Paul enlacé par les bras de quelque

«Didon», d’où l’on ne s’échappe que meurtri,--si l’on s’en échappe!--et

de ce témoin étranger, haineux, sadique peut-être!...

Sa complaisance à propager l’aventure était mal retenue, mais son

appréhension de quelque catastrophe était sincère. Ces deux sentiments

se mêlaient parfois, se chevauchaient l’un l’autre, en sorte qu’à un

certain moment madame d’Oudart, agacée par une trop sotte fatuité, se

crut autorisée à dire:

--Mais, somme toute, chère amie, le procédé odieux ne vous a appris

jusqu’ici qu’une bonne nouvelle...

Et, trois minutes plus tard, touchée par les larmes que son amie

répandait, elle se levait, et se décidait à lui fournir des motifs de se

tranquilliser.

Elle se levait et allait doucement à un chiffonnier, tournait une clef,

ouvrait un tiroir et y prenait trois enveloppes banales, rayées d’une

banale écriture:

--Ne vous mettez donc point martel en tête!... Connaissez-vous cette

écriture?

Madame Chef-Boutonne frémit.

--Eh bien! continua madame d’Oudart, tout porte à croire que votre

«Didon» a été auparavant la nôtre: et mon fils n’en va pas plus mal!

Madame Chef-Boutonne voulait bien être rassurée pour son fils; mais non

pas que, dans une si tardive aventure, et si difficilement

obtenue,--dont elle avait eu l’imprudence de se flatter un peu

vite,--son Paul fît bombance avec quoi?... avec les restes d’Alex!

Nier l’évidence était cependant impossible. Ayant reconnu l’écriture, le

style de son correspondant anonyme, et un identique signalement de la

femme qui tombait d’Alex en Paul, madame Chef-Boutonne hasarda:

--Mais si ces lettres infâmes n’étaient que calomnies!...

--Pour cela, non! dit madame Dieulafait d’Oudart, en soulignant du doigt

tel paragraphe d’une des lettres, la petite note arriérée à l’_Hôtel

Condé et de Bretagne_, dont il est fait mention ici, je l’ai bel et bien

payée: l’information était bonne.

Madame Chef-Boutonne s’affaissait.

--Eh! mon Dieu! pourvu que nos jeunes gens n’aillent point se

quereller!... Par le fait, ils sont rivaux!

Madame d’Oudart sourit:

--Alex est un papillon, dit-elle, il a fait cette plate-bande; il butine

ailleurs...

Et le comble du dépit était, pour madame Chef-Boutonne, que Paul eût

choisi comme intrigue, non seulement celle qui pouvait avoir le moins de

lustre aux yeux des Dieulafait d’Oudart, mais celle dont on ne saurait

absolument pas se prévaloir chez les Saint-Évertèbre: car, enfin,

séduire une amie, et quasiment au nez de leur fille, si la prouesse

était d’un gaillard et si madame de Saint-Évertèbre, par ses «propos de

corps de garde», l’avait, ma foi, méritée, du moins fallait-il convenir

que la prouesse était téméraire...

Mais bientôt la correspondance anonyme cessa. Paul rentrait à la maison

sans retard, quoique le teint plus jaunet que les jours même où il

rentrait en retard. L’idylle était-elle donc déjà finie? Quel mystère à

l’autre mystère succédait?

Les Saint-Évertèbre éclairèrent la question dès qu’on les vit: car il

fut évident qu’on se riait de Paul. Le jeu eût pu échapper à madame

Chef-Boutonne, si elle n’eût été précisément sur le qui-vive; mais des

allusions persistantes à tel pâtissier de la rue Royale ou à tel «coquet

rez-de-chaussée» ne pouvaient plus, pour elle, être équivoques. De

complicité ou non avec ses amis, la coquine Soulice s’était prêtée à un

manège de galanterie,--d’un goût douteux,--dans lequel Paul et le

mouchard anonyme avaient donné, tête baissée, et de compagnie. En son

«coquet rez-de-chaussée», par un beau crépuscule d’hiver, alors que son

héroïque maman montait la garde, on avait,--pour employer une expression

qui ne faisait point peur aux Saint-Évertèbre,--«posé» à Paul «un

lapin!»...

Le bel avenir · 第 48 / 66 题