Il est aussi des amoureux à qui le temps paraît long: témoin Louise
enfermée pour «un petit quart d’heure» et qui, en ayant compté quatre,
était partie.
--Elle est partie, la pauvre petite dame, dit la concierge; oh! ne voilà
pas bien longtemps, non, monsieur, peut-être le temps d’aller jusqu’au
Sénat!
Et Alex court à la recherche de Louise. Au vol, il atteint le Sénat;
puis il monte la rue de Médicis; de crainte d’avoir été trop vite, il la
redescend; il fait le tour des galeries de l’Odéon, qui abaissent à
grand fracas leurs clôtures; il s’élance au boulevard Saint-Michel; il
gagne les Gobelins: point de Louise!...
Où habite-t-elle exactement? Afin qu’il ne soit pas tenté de lui écrire
chez ses parents, Louise à toujours refusé de lui donner son adresse.
Mais comme elle parle souvent de la rue de la Reine-Blanche, c’est dans
la rue de la Reine-Blanche qu’il erre, attend, guette longtemps, et
vainement. S’il discerne une silhouette de femme, il se précipite; s’il
n’en voit point, il s’agite, va, vient, souffle, transpire, et revient
sur ses pas. Il se retourne pour un bruit de persienne, pour une
jalousie qu’on abat; et son cœur palpite parce qu’il a aperçu une
lumière au travers d’un rideau! Qui sait? Louise est là, peut-être, à
deux pas, séparée de lui par une cloison de verre.
Si elle le voyait, venu si loin, pour l’amour d’elle, elle lui serait
peut-être indulgente!... Une idée: appeler Louise par son petit nom?...
ou bien se mettre à chanter, dans cette rue déserte!... Est-ce qu’elle
ne reconnaîtrait pas sa voix?... Ah mais! c’est qu’il l’aime tout de
bon!... Enfin une réflexion sensée: à supposer qu’elle le voie là, à
pareille heure, ayant fait une si longue course inusitée, soi-disant
pour l’amour d’elle, ne soupçonnera-t-elle point, la fine mouche, qu’il
en a gros à se faire pardonner?... Il quitte la rue de la
Reine-Blanche, et revient, rôdant toutefois sur le boulevard de
Port-Royal, dévisageant les femmes, et maudissant l’éclat aveuglant des
bocaux pharmaceutiques.
Il redescend jusqu’à l’Odéon, remonte et redescend encore. Tout est
triste, tout est affreux, tout est méchant. Paris est vide et laid. La
vie est imbécile. L’amour, lui, est abject: quoi de plus répugnant
qu’une folie qui vous oblige à accomplir le contraire de ce que vous
voulez, vous asservit à la femme que vous n’aimez pas, et vous fait
perdre peut-être à jamais Louise?...
Avec quelle impatience, le lendemain, Alex attendit l’heure où sortaient
ces demoiselles du Ministère des Postes et Télégraphes! Il s’échappa,
même trop tôt, de chez son avoué, et attendit rue de Grenelle, en face
du porche, dans la boue, sous la pluie. Un flot, tout à coup, engorge un
couloir étroit; une hésitation, un murmure, et la porte crache, de
droite, de gauche, un peuple de femmes pressées qui s’écoule avec la
rapidité de l’eau sur un sol incliné. Des parapluies, des jupes
retroussées, des jambes, c’est tout ce qu’Alex discerne en ce tohu-bohu.
Il s’inquiète, il s’énerve: il ne voit nulle part sa Louise. Des femmes
rient: il croit qu’on le nargue. Il s’affirme à lui-même qu’il a
entendu la voix de Louise: il court en avant; il revient... Point de
Louise!... Il va jusqu’au café Voltaire. Le garçon, avec sa serviette, a
dessiné un hublot dans la buée, et regarde au dehors. Alex l’interroge
de l’œil: «Non», fait le garçon. Point de Louise!
Oh! de quelle désolation est cette place de l’Odéon, sous la pluie, sans
Louise! L’affreux temps a fait fermer boutique au bouquiniste. A qui
demander: «Avez-vous vu passer Louise?» Quels corridors lugubres que ces
galeries où des courants d’air agitent la flamme du gaz, soulèvent les
brochures éparses, soufflettent avec leur cache-nez les employés de la
librairie Flammarion, mais ne déplacent pas un liseur! Ils sont là, par
tous les temps, les liseurs: pilotis fichés dans le sol, et contre quoi
la lame brise sans les ébranler; non que le plaisir de lire soit la
cause d’une fermeté si robuste, mais le plaisir de lire sans payer...
Ils lisent, ils lisent: croient-ils donc que le plus beau de la vie est
de lire? «Quelle sotte engeance! se dit Alex; ils sont à battre!» Et
volontiers il leur crierait: «Mais si vous vous étiez retournés,
nigauds! vous auriez vu passer peut-être une jeune femme, dont les
cheveux, les yeux et la grande bouche délicieuse valent vraiment qu’un
homme soit éventé et mouillé! Vous n’avez pas bougé... Vous ne l’avez
pas vue?... Crétins!...» Et il vit Hilaire Lepoiroux, près du guichet de
la caissière, qui retenait par le bout de son nez des pages encombrées
de tableaux synoptiques, où des accolades de tailles diverses, et la
gueule ouverte, semblaient s’avaler les unes les autres avec leur
contenu: le lecteur les absorbait toutes en dévorant la plus grasse.
Alex, inquiet et agité jusqu’à perdre le sens de son désir dans le
moment même qu’il suivait si attentivement la piste de Louise, toucha
l’épaule du jeune Lepoiroux, et dit:
--C’est toi, mon vieux?...
L’autre, s’arrachant à ses tableaux synoptiques avec la lenteur du
serpent qui digère:
--Tiens!... c’est toi, Alex!...
Et ils demeurèrent, l’un vis-à-vis de l’autre, muets et ennuyés, l’un
n’ayant à dire qu’un mot: «J’aime», et l’autre ruminant le lourd texte
de ses manuels, l’un pour l’autre professant un égal mépris. Alors tous
les deux se serrèrent la main, disant:
--Porte-toi bien. Bonsoir!...
Et voici Alex de nouveau en quête de Louise. Quatre jours, il la chercha
encore; nulle part il ne pouvait correspondre avec Louise: il était
totalement dépourvu de ses nouvelles. Ah! qu’il expiait ses torts envers
sa maîtresse! Était-ce ce qu’elle voulait?...
Un beau soir, il rencontra Louise, rue Casimir-Delavigne, le nez au
vent, à la bibliothèque du bouquiniste.
Elle éclata de rire, comme si de rien n’était. «Que s’était-il
passé?--Mais rien!--Où s’était-elle cachée, ces quatre jours?--Mais chez
elle!--En congé, donc?--Mais, oui!»
--Tu n’aurais pas pu m’avertir? dit Alex.
--Mais, mon chéri, j’ignorais si tu étais rentré chez toi!
D’un mot piquant, mais d’un mot seul, Louise savait se venger.