XXXII

A propos de la fortune de madame Dieulafait d’Oudart, précisément,

Thurageau vint à Nouaillé à plusieurs reprises; et de ces conciliabules

la mère d’Alex sortait atterrée. Un désaccord existait entre elle et son

vieux notaire: celui-ci voulait qu’Alex fût instruit de la situation,

exactement; elle prétendait qu’apprendre à son fils qu’il était moins

riche qu’il ne l’imaginait serait le démoraliser, alors qu’il eût fallu

lui fouetter l’amour-propre, au contraire.

--L’amour-propre, disait Thurageau, on le met à triompher d’une

difficulté par ses efforts personnels.

Sa cliente ne l’entendait pas ainsi: pour elle, elle plaçait

l’amour-propre à demeurer dans l’état avantageux où le monde a coutume

de nous envisager. Il était au-dessus de ses forces d’avouer à son fils,

plus qu’à personne, la décadence de leur maison.

--Si c’est le seul moyen d’étayer la maison! disait le notaire.

--Si c’est l’abattre d’un coup? disait madame d’Oudart.

Thurageau, un jour, quittant Nouaillé, dans son cabriolet, croisa Alex

qui rentrait à cheval, sous la châtaigneraie, et lui dit:

--Puisque vous voilà, tant pis!... j’enfreins la volonté de madame votre

mère, mais j’ai quelque chose à vous dire, monsieur Dieulafait

d’Oudart...

Alex sourit, croyant à une plaisanterie. Il flattait de sa main gantée

son cheval, en le tenant écarté de la roue du cabriolet.

--C’est grave, dit Thurageau. J’ai des chiffres, là... Dans deux, trois

ans, tout au plus, il faudra gagner la vie de votre maman, mon garçon!

--La vie? dit Alex.

--La vie! répéta le notaire. Pensez à cela, je ne vous en dis pas plus.

D’ailleurs, c’est tout.

Alex huma l’air parfumé de l’été, sous les beaux arbres. Les chiens,

l’ayant reconnu de loin, bondissaient. Il voyait le parterre et la

maison au fin bout de l’allée. La voiture de Thurageau, Thurageau

lui-même, c’étaient encore des images familières, constantes, immuables

presque; rien n’était changé autour de lui. Quand toutes les choses

accoutumées sont là, identiques à ce qu’elles furent toujours, on a

peine à concevoir que quelque chose d’essentiel soit rompu. Et, ayant

peur soit de ne pas comprendre, soit de comprendre précisément ce que

lui révélait le notaire, il dit:

--Eh bien! au revoir, monsieur Thurageau!

On l’avait toujours un peu traité en enfant gâté.

Et peut-être l’heureuse insouciance de la jeunesse, force conservatrice

du bonheur, eût-elle encore absorbé le souvenir d’une parole

inquiétante, si en arrivant à la maison, Alex n’eût surpris sa mère en

larmes. Elle s’enfuit, se cacha; mais il l’avait vue.

Alors il réfléchit, au moins durant cinq minutes, en marchant de long en

large devant la maison, et poussant du pied un marron d’Inde dont la

jolie surface d’acajou verni se poudrait de sable et s’écorchait à

chaque heurt de la semelle. Un coup de pied plus violent ayant lancé le

marron à vingt pas, un chien le happa et le rapporta à son maître, avec

de bons yeux qui disaient: «On va jouer?...» Mais Alex ne joua pas: il

venait de prendre une belle résolution.

Et il eut envie d’aller se jeter dans les bras de sa maman, qu’il avait

vue pleurer, et de lui dire: «Je suis un autre homme», puis de lui

demander pardon d’avoir été jusque-là si jeune, si étourdi, si fou. La

réalité dégarnit nos desseins des trois quarts de leur panache: en

rencontrant sa mère, Alex lui adressa, et dans la langue qu’un jeune

homme se croirait disqualifié de n’employer pas, ces raccourcis

modestes:

--Compris... La dèche... Fini de rire... Turbin...

Et il s’aplatit contre la table, les coudes en pattes de grenouille, la

paume des mains bouchant les oreilles, à la façon d’Hilaire Lepoiroux,

et il faisait signe qu’il avalait, gloutonnement, à franches lippées,

avalait des matières d’examen jusqu’à ce qu’elles montassent au faux

col: il indiqua du doigt à sa mère ce niveau de science prochain... Il

la fit sourire; elle l’embrassa et lui dit:

--Oui, travaille, mon enfant!

Il travailla, ce jour-là même: il renonça à sortir, l’après-midi,

malgré l’avis du grand-papa, amateur d’école buissonnière, qui, lui,

conseillait de faire un tour en voiture; il s’enferma dans la

bibliothèque, solennellement, bruyamment, avec des livres de droit en

belle pile et les cahiers de notes de l’École des Sciences politiques,

large ouverts; et il défendit qu’on le dérangeât, sous quelque prétexte

que ce fût...

Lorsque, vers cinq heures, madame d’Oudart, à pas de loup, montée sur le

tertre d’un massif de rosiers, et accrochant sa robe aux épines,

s’approcha de la fenêtre, pour le plaisir de contempler son cher fils

converti et de lui dire: «Tout de même, ne te fatigue pas, Alex!» elle

le vit, une joue posée sur ses bouquins, la tempe moite, comme un enfant

dans son lit, le matin: depuis deux heures, pour le moins, il s’était

endormi.

Le bel avenir · 第 39 / 66 题