Alex «cumula» l’ajournement à l’École de Droit et l’ajournement à
l’École des Sciences politiques. Paul Chef-Boutonne était reçu de part
et d’autre; Hilaire Lepoiroux, licencié ès lettres, avait satisfait à
son premier examen de droit, au point de mériter les éloges de la
Faculté.
L’échec de son fils abîma madame Dieulafait d’Oudart, comme l’avait
exaltée le petit succès de l’année précédente. Un bon examen: et Alex
était doué de toutes les capacités, pouvait entreprendre les études les
plus arides et s’élever jusqu’aux cimes! Un échec: et l’avenir était
brisé! La pauvre maman ne connaissait point de mesure.
Sa santé même se trouva du coup altérée. On partit pour Nouaillé,
précipitamment, sur ordonnance du médecin; et il n’y eut ni air de la
campagne ni sagesse du papa Lhommeau qui pussent contribuer à replacer
en équilibre ce cerveau balancé entre les extrêmes. Que l’on songe qu’à
Nouaillé il fallut entendre les condoléances de madame Lepoiroux!
Elle ne fit pas attendre sa visite, cette fois-ci, madame Lepoiroux.
Elle vint à Nouaillé, triomphante, dès le lendemain de l’arrivée des
vaincus, et elle traita madame d’Oudart avec une compassion si funèbre
que celle-ci dut se redresser et lancer à sa protégée:
--Mais, ma chère Nathalie, je n’ai perdu aucun membre de ma famille!
Et cet imbécile d’Hilaire, au lieu de parler à Alex de la pluie et du
beau temps, s’acharnait à lui faire dire quelles «colles» on lui avait
posées!... Alex ne se le rappelait même pas; il disait à Hilaire:
--Et puis, flûte!
Madame Lepoiroux ne concevait pas que des allusions à une disgrâce
pussent contribuer à en aviver la douleur. Loin de là, elle comparait
volontiers ses propres paroles à un baume; et ses condoléances
obséquieuses, petit à petit, mettaient la protégée au-dessus de la
protectrice. Un jour même, il fut évident que madame Lepoiroux allait
oublier son vasselage: elle osa risquer:
--Hilaire a des loisirs pendant ces trois grands mois, vous pensez bien:
pourquoi est-ce qu’il n’en profiterait pas pour donner de petites
répétitions à monsieur Alex?
--Des répétitions? répéta madame d’Oudart, stupéfaite.
--_Gratis pro Deo_, bien entendu, ma chère dame: nous n’en sommes pas à
ça près, eu égard à toutes vos bontés pour nous.
La veuve Lepoiroux put voir que la tête de madame Dieulafait d’Oudart
vacillait, et de droite et de gauche, comme celle d’un chien de quatre
jours, aveugle, qui cherche la mamelle ou la lumière. Hilaire Lepoiroux,
un gamin qu’elle avait vu morveux quand Alex apprenait déjà le latin; un
dadais qui était sorti du collège deux ans après Alex; un blanc-bec qui
venait d’achever seulement sa première année de droit, s’avisait de se
poser en professeur vis-à-vis d’Alex!...
--Mais, mais! dit-elle, essayant de se ressaisir, car elle croyait
rêver, mais! comptons un peu! Il s’agit pour Alex des épreuves de
seconde année, de seconde, vous entendez bien?...
--J’entends bien, madame d’Oudart; mais mon garçon connaît les matières
de seconde année, n’ayez crainte!... Il a les livres; voilà quinze jours
qu’il est dessus; il boit ça comme du lait.
--Nous verrons, nous verrons. Mon fils travaille seul, pour le moment:
il n’a besoin de personne.
--C’était pour vous obliger, ma chère dame... Mais il n’en sera fait
qu’à votre idée, comme de juste... Si, des fois, à la réflexion, ma
proposition avait plus de grâce..., un mot à la poste, et en avant,
marche! le répétiteur... Il donne déjà les leçons de latin et de grec
aux deux petits garçons de madame Mafremoy, la femme du censeur des
études au lycée...
En Poitou, madame d’Oudart eût peut-être oublié les succès de Paul
Chef-Boutonne. Mais Poitiers, maintenant, savait le remarquable succès
d’Hilaire Lepoiroux:
--N’est-il pas, se demandait-on, le compagnon d’études du jeune
Dieulafait d’Oudart?...
--Oh! oh!... le jeune Dieulafait d’Oudart!...
C’est que madame Lepoiroux haussait encore de quelques degrés son fils,
en le confrontant au jeune Dieulafait d’Oudart. Et «ces messieurs»
aussi, qui poussaient à Poitiers le fils de la veuve infortunée, le
poussaient «contre» le fils de l’autre veuve, à qui la fortune trop
propice avait permis non seulement d’élever son fils dans les douceurs,
mais d’élever même, et en outre, le jeune Lepoiroux.