Afin de mettre Paul en valeur, madame Chef-Boutonne agitait l’atmosphère
de son salon avec plus d’impétuosité qu’elle n’en avait eu même
lorsqu’il s’était agi de marier sa fille; et les dîners se
multipliaient, et les soirées avec saynètes, où Paul était auteur et
acteur, comme Molière, où il paraissait en compagnie de jeunes filles de
la rive gauche, munies de tous leurs diplômes, et de jolies cruchettes
de l’autre rive, élégantes, ignorantes, et bien en chair. Paul
s’asseyait aussi parfois à une petite table, où il s’exerçait, en
cravate blanche, à boire la goutte d’eau en récitant une conférence
«dans le genre de M. Hugues Le Roux». Il n’avait pas encore les palmes.
Et ces demoiselles, de l’une et l’autre rive, étaient unanimes à dire à
Alex:
--Oh! pourquoi, monsieur, n’acceptez-vous pas un rôle avec nous?
L’une ajoutait:
--Les répétitions sont si amusantes!...
Et une autre:
--Sans compter que nous manquons totalement de jeune premier!...
--Comment! faisait Alex, mais Paul?...
--Oh! monsieur Paul, sans doute, a un joli talent...
Alex leur disait:
--Ne voudriez-vous pas aussi que je vous fisse une conférence?
Et toutes de rire. Pourquoi riaient-elles? L’image d’Alex, substituée
soudain à celle de Paul, et voilà Paul ridicule.
Les messieurs sérieux trouvaient Paul futile, et ceux qui étaient
futiles le jugeaient assommant. Néanmoins une formule se créait qui
courait aisément sur les lèvres: «M. Paul a un joli talent...» La
patience des Parisiens à écouter poliment des inepties est sans égale.
Mais la présence d’Alex indolent, élégant sans recherche et sans
raideur, et qui ne voulait surtout pas être pris au sérieux, obligeait
les esprits à la comparaison. On disait de lui:
--Ah! celui-là, par exemple!...
Quelqu’un répliquait:
--Mais c’est qu’il n’est point sot du tout, savez-vous?
Une femme affirmait:
--Il est charmant!
Madame Beaubrun se plaisait avec lui. Elle était railleuse et lui gai.
Elle l’entraînait dans les coins; et, autour d’eux, ceux que
n’enthousiasmait pas le «joli talent» de Paul Chef-Boutonne, petit à
petit, se groupaient.
Madame Chef-Boutonne en prit ombrage.
On remarqua, rue Férou, dès avant le carême, que l’on était moins
souvent invités rue de Varenne: les soirées se raréfiaient chez la bonne
amie.
Par contre, madame Beaubrun venait volontiers faire visite à madame
d’Oudart. Elle disait:
--Maman sera empêchée de vous faire ses amitiés aujourd’hui: je me suis
offerte à la remplacer.
--Comme c’est gentil à vous!
--Nous ne vous voyons plus!...
--Moins souvent... en effet!
--Ah çà! demandait madame d’Oudart, votre mère n’est pas fâchée avec
nous?...
--Fâchée avec vous!...
Mais madame Beaubrun parlait des Saint-Évertèbre, que, par un singulier
hasard, les Dieulafait d’Oudart n’avaient jamais rencontrés rue de
Varenne: les Chef-Boutonne voyaient les Saint-Évertèbre; ils les avaient
maintes fois à leur table; ils les cachaient à leurs amis de la rue
Férou. Mieux que cela, les Saint-Évertèbre introduisaient leur
clientèle, et madame Beaubrun n’avait à la bouche que le nom d’une
certaine petite veuve nommée madame Soulice, qui avait «beaucoup de
piquant» et qu’on eût soupçonnée d’être du dernier bien avec M. de
Saint-Évertèbre, si l’on n’eût su qu’une particularité garantissait la
pauvre femme contre toute entreprise galante: un odieux correspondant
anonyme la suivait ou la faisait suivre en tout lieu, et, à la plus
innocente ébauche de liaison, fût-ce dans la maison la plus honorable,
bombardait maison et alentours de lettres non pas calomnieuses, mais
retraçant avec une précision de détails microscopique les circonstances,
jusqu’aux plus ténues, de la liaison débutante. De la sorte, on était
averti que l’on n’approchait madame Soulice que sous l’implacable
regard d’un œil mystérieux.
--Eh bien! disait madame Dieulafait d’Oudart, voilà une petite dame à
qui je ne donnerais pas le bon Dieu sans confession!
--Pourquoi?... C’est une persécutée, une malheureuse... Et comment
faillirait-elle, surveillée comme elle l’est?...
--Je ne m’y fie pas... Et, tenez! gageons que votre mère n’est pas fière
de nous la montrer...
--Oh! croyez-vous?...
--Dame! mon enfant, écoutez: pourquoi, à la fin, nous tient-elle à
l’écart?
Madame Beaubrun se leva soudain, et tout en riant:
--Ma mère?... elle est jalouse!...
--Jalouse?... de qui? de quoi?...
Madame Beaubrun se pencha à l’oreille de la mère d’Alex:
--De votre fils!... Il plaît aux jeunes filles!...