Madame d’Oudart eut une pointe, une toute petite pointe de malignité.
L’idée lui vint dans une de ces minutes orgueilleuses durant lesquelles
elle regardait son fils avec des pleurs de joie...
A la première entrevue qu’elle eut avec madame Chef-Boutonne, elle lui
dit:
--Ah çà! ma chère, vous nous cachez les Saint-Évertèbre!...
--Allons donc!
--Comment expliquer que nous n’ayons, en six mois, jamais vu le bout de
leur nez?
--Est-ce possible?... C’est qu’ils sont rarement à Paris... leur
château, la chasse... le Midi... que sais-je? Le hasard de mes dîners a
fait...
--Bon! bon! cela suffit... Ils vont bien?
--Ils vont bien...
Madame Dieulafait d’Oudart et son fils furent invités à un dîner rue de
Varenne, avec les Saint-Évertèbre.
On n’est pas plus coquet que n’était M. de Saint-Évertèbre. C’était un
petit hobereau, cinquième garçon d’une famille excellente, sinon de
noblesse fameuse, et bel homme, qui avait, quoique sur le tard, fait un
riche mariage, par amour. Il avait, à soixante-cinq ans, la taille d’un
godelureau, le jarret fin et alerte, des cheveux blancs, ondulés,
soyeux, couchés de part et d’autre d’une allée large et rose; il portait
monocle, col haut, des plastrons de tendres nuances, de beaux gilets, et
trop de bagues, mais pour complaire à sa femme, un peu goulue quant à la
parure.
La parure et l’amour semblaient avoir, de tout temps, absorbé madame de
Saint-Évertèbre. Elle n’était plus toute jeune, mais ne s’y résignait
pas, et disputait pied à pied aux années sa réputation de jolie femme.
Fille d’un banquier tourangeau, on l’eût crue née plutôt en Andalousie,
tant le jais de sa chevelure avait d’audace, tant sa toilette avait de
puéril éclat et tant son œil était expert à mesurer l’effet de son poil
et de ses couleurs.
Que ces gens-là étaient donc parfumés! L’atmosphère des Chef-Boutonne,
volontiers académique, était traversée par un courant profane dont
chaque cervelle se grisait.
Madame Dieulafait d’Oudart jaugea d’un coup les Saint-Évertèbre.
La fille était une superbe gaillarde de dix-huit ans, non pas si grande
que riche de hanches, plantée fermement, la taille pleine et dure d’un
jeune chêne vigoureux. Décolletée comme une femme, les plus splendides
bras nus, casquée d’une toison fauve, et plus riche en parfum par
elle-même que par les essences qu’elle s’ajoutait, mademoiselle de
Saint-Évertèbre produisait au jeune Paul Chef-Boutonne l’effet d’une
courtisane immodérément voluptueuse et qu’on lui eût permis de voir chez
lui en présence de son papa et de sa maman, sous réserve de n’y pas
toucher, provisoirement, mais avec promesse de la posséder, dans un laps
de temps raisonnable, et s’il s’en rendait digne par le succès de ses
travaux. Il en était tout ébaubi, tremblant presque, un peu pâle; et, au
voisinage de cette chair, il perdait quelques-uns de ses moyens. Aussi
refusait-il de jouer les saynètes en présence des Saint-Évertèbre.
--Il est troublé! disait sa mère.
Monsieur et madame de Saint-Évertèbre voulaient bien que Paul
Chef-Boutonne fût troublé par leur fille. La fille elle-même paraissait
consentir aux effets futurs de sa séduction. C’était une luronne qui eût
sans vergogne épousé un sot pourvu qu’il fût en bonne position dans le
monde, et trottât devant elle.
De leur nature, ces dames étaient bavardes, et, par une pente naturelle,
elles inclinaient à des sujets plus capiteux que les propos coutumiers à
la table des Chef-Boutonne. Une grande réserve, une chasteté absolue
d’expression, une tournure d’esprit pédantesque, mais morale, étaient le
propre de la conversation chez les Chef-Boutonne. Ni madame de
Saint-Évertèbre ni sa fille ne faisaient la petite bouche pour parler
des jambes de mademoiselle Otero ou du tatouage d’un admirable Anglais
aperçu à la dernière saison d’Aix, se baignant dans le lac du Bourget:
--Un combat de coqs, madame, sur un torse complètement épilé!
--Nous avons, dit la jeune fille, acheté sa photographie: vous la
verrez.
M. Chef-Boutonne n’était pas fâché que l’on parlât, même chez lui,
d’autre chose que de la psychologie de l’enfant, des revendications
sociales ou de la religion de l’avenir. Sa fille, madame Beaubrun, riait
sous cape. M. Beaubrun était persuadé que c’était là «le ton de demain»
et avait à cette croyance converti sa belle-mère. Elle et son gendre,
sans être le moins du monde aptes à marcher à l’avant-garde, vivaient
dans l’effroi de passer pour retardataires.
Le goût et la pratique des sports amenaient une préoccupation du
physique des sexes, et une liberté dans le langage, contre quoi de
vieilles consciences chrétiennes se rebellaient encore et qu’elles
taxaient de «mauvais ton».
Ce soir-là, chez les Chef-Boutonne, on ne parla guère que toilette, que
dessous, qu’évolution du corset à travers les âges, et que valeur
relative de la pudeur, qui consiste à montrer ou à ne montrer pas le
pied, la jambe ou les seins. Le dîner, selon l’expression de la
maîtresse de maison elle-même, fut «très gai».
La femme la plus réservée était précisément cette petite dame Soulice de
qui madame Dieulafait d’Oudart n’avait auguré rien de bon.
C’était pitié de voir madame Chef-Boutonne encourager d’un condescendant
sourire des conversations qui la choquaient, certes, mais elle croyait,
par là, sa maison garantie de paraître réactionnaire. De ses amis
universitaires, elle avait appris la souplesse, l’accommodation aux
conditions neuves de la vie et cette malléabilité de cire qui convient
aux sociétés qui vivent, disait Beaubrun, «à un tournant de
l’histoire».--«Et que le snobisme y aille,--eût pu ajouter le
gendre,--si la franchise n’y peut aller!»
Dans le jeu, à la mode, qui consiste à s’élancer avec grâce au devant
des nouveautés de demain, qu’il est malaisé de s’arrêter à temps, et
qu’il est gauche de revenir sur ses pas! Témoin les Saint-Évertèbre qui,
ayant, eux, donné avec entrain dans ce sport, jusqu’au point d’émouvoir
quelques plages et villes d’eaux, jugeaient urgent de faire de l’arrière
jusqu’à s’allier, sur la rive gauche, à une famille où paraissaient des
membres de l’Institut, et où le gendre et le fils étaient destinés à
unir les graves institutions de la Cour des Comptes et du Conseil
d’État.
Le gai repas terminé, ces messieurs passèrent au fumoir, sauf Paul, qui
était sans défaut. Et il allait profiter du répit pour faire sa cour.
Mademoiselle de Saint-Évertèbre lui tendit un doigt. Il n’osa le
prendre. Elle lui dit:
--Prenez-le.
Il le prit.
--Maintenant, dit-elle, conduisez-moi.
--Où?
--A la tabagie.
Paul crut devoir louer d’un madrigal ce caprice.
--Mais marchez donc! dit la jeune fille.
Il alla ainsi devant, tenant mademoiselle de Saint-Évertèbre par un
doigt, et il s’effaça à l’entrée du fumoir, où la jeune fille apparut à
ces messieurs comme une déesse sur les nues.
--Je vous gêne? dit-elle.
On protestait en chœur. Paul courait aux tabacs d’Orient; elle dit
simplement:
--Caporal.
--Ah?... voici.
Et, au salon, parmi les mères, madame Chef-Boutonne incomplètement
initiée, malgré tout, à ces mœurs, souhaitait intimement d’être bientôt
rassurée quant à leurs limites extrêmes. Madame Dieulafait d’Oudart
pensait que cette jeune fille allait tout à l’heure se compromettre avec
quelqu’un; que ce fût avec Alex, voilà qui ne l’étonnerait guère!... Si
elle n’osait espérer que le choc eût lieu, du moins se plaisait-elle à
en accepter l’occurrence: péché d’amour maternel, cruel et doux!--Voilà
la pointe de malignité qu’avait eue la mère du séduisant Alex en se
faisant inviter chez son amie en même temps que les Saint-Évertèbre.
Mais la plus calme était madame de Saint-Évertèbre, familiarisée avec
l’usage de la liberté, et qui savait que sa fille n’était pas de ces
petites niaises qui s’abandonnent à un élan du cœur ou des sens, et
qu’elle en avait connu, des jeunes gens, de beaux, de laids, et de
toutes les parties du monde, et que si elle se compromettait jamais, ce
ne serait qu’à bon escient. De toutes les jeunes filles qui
fréquentaient la maison, mademoiselle de Saint-Évertèbre était peut-être
la plus assurée de ne pas perdre la tête.
Alex s’en aperçut bien, lui pour qui, d’ordinaire, jeunes filles et
femmes se relâchaient si aisément, et il dit à sa mère, en revenant rue
Férou, que la demoiselle, caquetant et coquetant avec tous, n’avait
laissé entendre à personne qu’elle fût en goût de flirter. Par quoi
madame d’Oudart connut que sa pointe était demeurée inoffensive.
Mais on comprit, rue Férou, pourquoi les Chef-Boutonne avaient montré
peu d’empressement à présenter leur future famille: c’est que madame
Dieulafait d’Oudart n’était pas de celles qui en dussent être éblouies.
En fait, on évita, après comme avant le dîner, de parler des
Saint-Évertèbre. Madame d’Oudart s’en prévalut.
Elle conservait, elle, pour son fils, l’avantage de l’espérance
imprécise, illimitée. N’était-ce point elle qui triomphait?
L’hiver s’acheva pour madame d’Oudart dans les conditions les
meilleures. Le printemps ne lui fut pas moins propice; puis vint l’été.