Dans le courant du mois de janvier, pour les étrennes de son vieux père,
madame d’Oudart l’alla voir en Poitou. Elle y alla sans Alex, par
crainte de nuire à ses études. Et, là-bas, elle montra à tous une figure
rayonnante. «Alex? mais il se portait bien; il cumulait les études de
droit et celles des sciences politiques; tout comme le brillant Hilaire,
les lettres et le droit!» Les amis de Poitiers admiraient cette avidité
de science qui caractérise les jeunes gens d’aujourd’hui: ils n’hésitent
pas à embrasser les études les plus diverses.
--De mon temps, faisait M. Lhommeau, on embrassait moins d’études!...
Et, se tournant vers un vieux collègue retraité, il ajoutait:
--Et plus de grisettes! je parie.
Durant le même temps, Alex, «ayant sacrifié ses vacances de
janvier»,--selon l’expression qui fut usitée alors en Poitou,--eut à
Paris une petite difficulté: Louise refusa carrément de remettre les
pieds à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.
Louise était très capable de pousser l’abnégation fort loin: elle la
poussa, en effet, jusqu’à ne tenir nulle rigueur à Alex de l’incident
survenu dans l’escalier de l’hôtel, et elle lui présenta, au lendemain
d’une si pénible épreuve, le visage égal et riant qu’elle avait tous les
jours; elle laissa son amant s’empêtrer dans un conte à dormir debout,
et parut croire tout ce qu’il voulut bien. Mais lorsqu’il s’agit de
gravir cet escalier de nouveau, bernique! Louison, pour la première
fois, regimbait.
Par là, Alex comprit l’inutilité du conte qu’il avait fait, d’une dame
connaissant sa famille, et dont la présence dans l’escalier de l’_Hôtel
Condé et de Bretagne_ exigeait que Louise «filât». Il comprit aussi le
mérite secret du silence et du visage égal de Louise; il comprit la
légitimité de la répugnance très nette et très résolue qu’elle
témoignait. Enfin il comprit qu’il n’y avait pas deux moyens de sortir
de cette impasse: louer en tout autre hôtel que celui de _Condé et de
Bretagne_ était impraticable, étant donné ses modestes ressources,--il
ne payait point, comme il va de soi, l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, où
il avait déjà vécu un an, où l’on avait vu sa mère, où son crédit était
illimité, mais à la condition qu’il en usât.--L’unique moyen, quel
était-il donc? Un moyen audacieux à la vérité: amener sa maîtresse dans
l’appartement maternel, par l’entrée particulière.
Louise ne consentit à entrer rue Férou que provisoirement, et sur
l’assurance que madame d’Oudart était absente.
Ce que la concierge n’eût souffert de nul autre locataire était loisible
à Alex en l’honneur de qui, chaque jour, elle posait son balai pour le
plaisir de regarder passer dans la cour ou s’éloigner dans la rue «un si
beau jeune homme»! Il fallait craindre Noémie qui, pour s’être montrée
une première fois discrète, lors de la visite matinale de mademoiselle
Proupa, en avait éprouvé une émotion durable et qui la minait... Somme
toute, Alex, dans sa chambre, était chez lui; et pourquoi donc madame
Chef-Boutonne, en louant l’appartement, avait-elle pris soin qu’il eût
son entrée particulière?... Allons! les convenances étaient sauves.
On usa de précautions, et l’on eut tant à se louer du succès que l’on
s’enhardit bientôt même jusqu’à la témérité.
Un soir, Alex commanda à Noémie un dîner plus substantiel et plus fin
qu’à l’ordinaire, et le mangea dans sa chambre, avec Louise, faisant
lui-même le transport des couverts, assiettes, mets et bouteilles, à la
grande joie de son amie, et à l’effroi de la bonne qui, sans avoir
seulement aperçu «la personne», était rouge exactement comme si elle eût
servi le diable.
Presque autant que du plaisir de Louise, Alex s’égayait de la terreur de
la bonne. Il affectait de lui dire:
--Ma pauvre fille, il ne reste rien de votre poulet...
Ou bien:
--Vous ne voyez donc pas que j’ai ce soir l’appétit d’un ogre!...
Il répétait ses paroles à Louise en lui décrivant la figure que Noémie
avait faite. Louise était folle de joie, folle! Elle avait bien aussi un
peu peur; mais elle aimait tant cela! Tout ravissait Louise: la vue des
bibelots d’Alex, son armoire, le linge bien rangé, les fleurettes du
papier de tenture, le bureau où l’on croyait qu’il travaillait... Mais
elle ne voulait pas avoir l’air de s’intéresser aux photographies de
femmes qu’il avait, quoiqu’elle en fût inquiète. Ce fut lui, qui la
devinait bien, qui les lui nomma toutes; et il qualifiait ces dames
d’«actrices», d’«artistes lyriques», etc. Louise demandait:
--Où ça, actrice?...
Elle ne reconnaissait pas la grande belle fille qu’elle avait vue
s’aplatir contre le mur dans l’escalier de l’_Hôtel Condé et de
Bretagne_. A celle-là elle pensait souvent, sans qu’Alex le pût croire.
Le son des cloches de Saint-Sulpice, tout à coup, la rendit songeuse.
Elle dit:
--Elles ne sonneront pas pour mon mariage, mais pour mon enterrement...
comme pour tout le monde!...
Jamais Alex n’eût cru Louise capable de mélancolie.
Et elle vous avait un air comme il faut, soit qu’elle entrât rue Férou,
soit qu’elle en sortît, avec sa serviette sous le bras!... Et la
concierge, qui se moquait de Noémie, disait à la servante timorée:
--Ma fille, rapportez-vous-en à mon coup d’œil, c’est des répétitions
qu’elle donne à votre jeune maître!
Louise revint rue Férou, même après le retour de madame d’Oudart; on ne
se gênait guère davantage; on ne se privait que de la dînette. Madame
d’Oudart, elle, se donnait plus de mal pour éviter qu’Alex s’aperçût
qu’elle connaissait ses fredaines.
Et il fallait bien qu’Alex continuât à user de son crédit à l’_Hôtel
Condé et de Bretagne_, sous peine de solder l’arriéré: il en usait en
faveur de la belle Raymonde.