Alex avait cessé de fréquenter le cours de danse. Il se donnait pour
prétexte qu’il lui était pénible de se retrouver en présence de madame
Proupa, et il essayait de le faire entendre, à mots couverts, à
Raymonde. Mais Raymonde disait à Alex:
--Si vous m’aimiez, vous n’écouteriez que le plaisir de me voir.
Viendrez-vous?
--Non, répondait Alex.
--Alors, c’est que vous ne m’aimez pas!
--Si! répliquait Alex.
«Elle est bien jolie, pensait-il, mais, Dieu de Dieu! qu’elle est
ennuyeuse!...» Il n’allait pas au cours de danse; mais, pour que sa mère
ne fût pas tentée de lui dire: «Eh bien! mon enfant, profite de ces
deux soirées par semaine pour travailler un peu à côté de moi, sous la
lampe», il n’informait point sa mère qu’il négligeait le cours de danse,
et il allait trouver ses amis réunis au café Vachette.
Ses instants de joie la plus pure et la plus légère étaient ceux où il
volait de la rue Férou au café Vachette. Pourquoi? Que faisait-il donc
au café Vachette? Rien du tout. Il lui était très indifférent de prendre
ou de ne pas prendre un «mazagran» médiocre; il ne jouait ni aux échecs
ni aux dames, ni aux dominos ni à la manille. Ses amis? ne les
recevait-il pas chez lui? Mais c’était au café qu’il était le plus
franchement heureux de les voir. Comment cela? Parce que le café est le
lieu le plus libre du monde.
On y entre, on en sort, à son heure, à sa guise; on y amène qui bon vous
semble; on y évite un fâcheux, sans vergogne; si l’on sait qui l’on y va
voir, on ne saurait dire qui l’on n’y verra point; et si l’on sait de
quoi l’on y parlera, quel sujet ne pourrait donc pas y être abordé?...
De la conversation d’un salon, d’un fumoir, d’un cénacle, on peut
prévoir les limites extrêmes, non de la conversation de café. Nul n’y a
autorité pour contenir l’audace ou la fantaisie des propos, si ce n’est
le patron aidé d’agents en cas de bruit excessif ou de dégâts matériels,
mais l’outrance des idées pures n’atteint pas l’oreille de cette
puissance. Un bachelier d’hier y coudoie des docteurs; l’avocat s’y
frotte à l’interne des hôpitaux; l’historien, à l’entomologiste; le
pauvre petit garçon pâle qui rêve d’un sonnet imprimé y est assis en
face d’un directeur de revue ou d’un académicien; des héros de la vie
militaire ou civile vous y sont désignés à voix basse, et du même ton
l’on vous signale un farceur sinistre, une actrice de l’Odéon, un
bienfaiteur de l’humanité, un criminel élargi, une femme malsaine, un
grand poète. C’est le tohu-bohu, c’est la foire, c’est la chimérique
égalité réalisée pour une heure,--à trente-cinq centimes et le
pourboire,--autour de petites tables de marbre malpropres, et sur des
banquettes éventrées, dans une atmosphère souillée par l’odeur du tabac,
des alcools et de l’amère chicorée, au-dessus d’un sol immonde composé
de sciure de bois, de crachats et de la cendre infecte qu’on extrait du
foyer des pipes refroidies.
Là, Alex était sûr de retrouver Houziaux, Fleury, Givre, Thémistocle et
d’autres encore. Il fallait une pièce de théâtre bien retentissante,
une invitation à dîner inévitable, ou bien l’avantage d’aller chez un
ami faire l’économie du tabac et des consommations, pour que ces
messieurs sacrifiassent une heure de réunion aussi chère; et parfois
Alex, qui en était privé depuis sa nouvelle vie bourgeoise, même en
compagnie de ses maîtresses, tout à coup pensait: «En ce moment, _ils_
sont au café...»
Givre était des premiers arrivés, impatient de lire les nouvelles dans
les graves journaux du soir, ayant acheté, dès avant son dîner, quelque
alarmant canard à cinq centimes. Il dévorait _le Temps, les Débats, la
Liberté_. On le trouvait là, congestionné, le front creusé, l’anxiété,
dans son regard, alternant avec une expression goguenarde et provocante:
le ministère chancelait; une rumeur courait les chancelleries; un homme
ivre avait franchi la frontière allemande, ou les Balkans étaient en
feu. Il disait: «De plus fort en plus fort!...» ou bien: «Certes je l’ai
prédit...» ou encore, et avec l’âpre joie de l’ironie, ce simple mot
qui, à lui seul, exprimait tout le tressaillement du citoyen averti,
mais impuissant: «Parfait!...» Et son pouls s’accélérait. Par
l’indifférence de ses amis, Givre, ordinairement, était poussé à bout.
Houziaux s’asseyait à côté de lui, aussi étranger que possible à sa
fièvre. C’était un sanguin, lourdaud, à barbe blonde, et qui n’avait
qu’un souci, celui d’éviter que Nini, sa maîtresse, favorisât quelqu’un
de son regard de velours. Il redoutait cependant de la faire asseoir le
dos tourné à la salle, car les glaces aux murailles eussent pu servir
d’instrument de trahison, et il hésitait s’il se placerait lui-même à
côté de Nini pour surveiller les yeux d’un chacun, ou bien en face, pour
intercepter les œillades de Nini.
Fleury, lui, était dans les nuages: à tout propos, il concevait l’idéal.
La politique lui semblait grossière, les hommes étant nés pour s’aimer,
et les difficultés internationales n’évoquaient en son âme rêveuse que
l’idée de la paix universelle. Et il parlait de Victor-Hugo, de Tolstoï;
il citait de beaux vers, de nobles paroles. Givre haussait les épaules;
et, le vers appelant le vers, Houziaux déclamait une strophe de Musset.
«A la bonne heure!» s’écriait Nini, car elle ne comprenait que les vers
d’amour. Fleury aimait une dame aperçue, l’automne précédent, au Jardin
du Luxembourg, de qui il n’était pas certain d’avoir été remarqué et à
qui il n’avait ni parlé ni écrit. Il la haussait dans son esprit, lui
rendait un culte; et, en comparaison de son amour, tout ce qu’il voyait
lui semblait vulgaire.
Quant à Thémistocle, il était volage. Il aimait à papillonner et à rire,
et croyait cultiver la plaisanterie parisienne en s’exerçant sans cesse
à des jeux de mots qui n’égayaient que dans la mesure qu’ils étaient
ratés. Il visitait au «Vachette» ses compatriotes, plus fortunés que
lui, et joueurs, sans se mêler complètement à eux, faute de crédit; il
connaissait aussi les Roumains, et en dégrossissait quelques-uns pour le
français. Il agaçait Houziaux lorsqu’il adressait à Nini des compliments
ailés, fleuris, imagés à la manière de l’Orient, en fermant les yeux et
zézayant d’une douce petite voix comique. En politique, il chevauchait
l’Europe plus vite que Givre, mais accordait une importance démesurée au
Turc, sa bête noire. Il parlait du Bosphore et de la Corne-d’Or avec une
familiarité qui lui valait un certain prestige. Une seule chose, selon
lui, méritait la pleine considération d’un homme sensé: la procédure.
Ces amis se ressemblaient donc peu. Quel petit nombre d’idées
pouvaient-ils mettre en commun? Leur amitié, c’était le café et
l’habitude d’occuper une table en nombre suffisant pour l’interdire aux
intrus.
Alex apportait parmi eux sa bonne grâce et son esprit facile; Houziaux
redoutait un peu sa séduction pour Nini, mais, outre qu’il le savait
abondamment pourvu d’intrigues, il lui en prêtait et répandait le bruit
qu’Alex était l’amant d’une femme du monde: en effet, Alex devenait
discret.
Un jeune homme «de l’autre côté de l’eau» venait se joindre à eux le
jeudi, jour de bal à Bullier. C’était Schnaps. Schnaps écrivait quelque
part, disait-il, et sans qu’on sût où. A première vue, Schnaps se
distinguait d’eux par le fait qu’il n’habitait pas la rive gauche, ce
qui comporte non pas une tenue nécessairement de meilleur goût, mais une
tenue qui sue le mépris arrogant de ce qui n’est pas cette tenue. Et
Schnaps les méprisait tous.
Plus largement, Schnaps méprisait tout le «Vachette»; plus largement
encore, Schnaps méprisait tout le quartier dit «latin»; enfin, toute
cette rive infortunée de la Seine. Schnaps en jugeait la population
antédiluvienne: les commerçants, des provinciaux; les étudiants,
d’ineptes fils de bourgeois adonnés à des études périmées et impropres à
procurer la fortune; les professeurs, d’«insanes benêts» prêchant la
science qui mène à tout et se contentant de rien, ignorants du
véritable «levier du monde moderne»,--l’industrie, qui soulève les
millions, bouleverse les continents et se moque des philosophies et des
littératures;--le boulevard Saint-Germain, allée de troglodytes;
l’Académie, repaire de fossiles... Schnaps vouait aux arts une haine
toute particulière; plus exactement, il ricanait de ce que des jobards
s’obstinassent à les traiter comme une religion, alors que, bien compris
et adroitement exploités, ils contribuaient, comme le pétrole ou le blé,
à d’importants mouvements de la fortune publique, témoin _l’Angelus_ de
Millet. Schnaps méprisait les poètes, à moins qu’ils ne fussent
dramatiques; les romanciers, s’ils ne tiraient pas de leur copie matière
à enrichir une maison d’édition. Schnaps se gardait de tout préjugé; il
prétendait mettre toutes choses au point: trop longtemps l’esprit des
Français avait «donné dans les panneaux!» «De la raison, que diable!...»
réclamait Schnaps.
Par ses excès, Schnaps faisait bondir et caracoler ses amis du
«Vachette». De Givre il tirait une éloquence de tribun; il obligeait
Houziaux à oublier Nini et à se montrer presque intelligent; Alex,
d’ordinaire plaisant, ne s’échauffait que contre Schnaps; et la phrase
pressée de Thémistocle sonnait le grec autant que le français. Eh bien,
c’était avec le doux, sentimental et idéaliste Fleury, que ce Schnaps
insolent finissait par s’entendre: ils s’accordaient sur la paix
universelle, sur l’amour de l’humanité, sur la bonté, car Schnaps, qui
méprisait tout,--hormis les milliardaires et les intrigants,--terminait
volontiers ses couplets par un hymne à la bonté, à l’amour, à la paix,
et il adhérait aux doctrines sociales qui portent, disait-il, avec elles
tout l’idéal humain!
--Mais, nom d’un petit bonhomme! objectait Fleury, pourquoi, puisque
vous finissez par une si généreuse profession de foi, vous acharnez-vous
contre la vie simple, paisible, sans ostentation, sans avidité, et toute
morale pour ainsi dire, de notre rive gauche? La plupart de nos savants,
de nos professeurs, donnent l’exemple d’un grand désintéressement; leur
labeur est considérable; ils n’ont à peu près ni repos ni plaisir; ils
vivent--et beaucoup élèvent une famille--avec un traitement dont ne se
contenterait pas le maître d’hôtel des hommes que vous admirez!...
L’idéal, la fleur de la pensée humaine?... mais ils l’enseignent, c’est
leur pain quotidien!...
--Mon cher, interrompait Schnaps, je flétris les traînards!... La marche
ascensionnelle de la démocratie...
--Allons à Bullier! s’écriait Alex.
Ils se levaient et allaient à Bullier.
Ce Schnaps, qui les contrariait tous, même Fleury; ce Schnaps, qui les
outrageait et qu’ils injuriaient, leur était un coup de fouet
hebdomadaire très apprécié. Ils disaient de lui tout le mal possible et
l’attendaient impatiemment le jeudi. Un bal Bullier sans lui eût été
insipide, car aucun d’eux ne s’amusait à Bullier; mais, lorsqu’ils
avaient fait trois tours au milieu de cet Alhambra de pacotille où toute
la bassesse du vocabulaire ordurier alternait avec toute la vulgarité du
répertoire musical, le besoin de s’asseoir autour d’une table les
ressaisissait, et les discussions recommençaient comme au «Vachette».
Alors c’était aux femmes qu’on s’en prenait. Comme les «traînards»,
Schnaps les «flétrissait» toutes indistinctement, courtisanes et
mondaines, sans en excepter les mères, les sœurs et les fiancées, que
respectaient ses auditeurs. Il n’exceptait que Nini, ici présente, qui,
tenant l’hommage pour sérieux, avait M. Schnaps en haute considération.
D’ailleurs elle était d’avis que l’avenir d’une femme est de passer sur
la rive droite, et elle disait à son ami:
--Vous êtes tous des cornichons, c’est Schnaps qui est le malin.
Pour ne point quitter Schnaps si tôt, et ne se point quitter les uns les
autres, l’agrément de Bullier épuisé, les amis continuaient la soirée
dans quelque taverne jusqu’à ce qu’on en fermât les portes. Après quoi,
Alex, ayant joui copieusement de ce qu’on est convenu d’appeler la
liberté, réintégrait le domicile maternel.