Madame Lepoiroux sut parfaitement comment remercier madame
Chef-Boutonne. Elle prit la peine de lui écrire, en même temps qu’à
madame d’Oudart, une lettre identique, à quelques termes près, et de ce
ton impersonnel, lointain, propre aux œuvres dictées à une personne
étrangère et mises au point ou embellies par celle-ci, ce qui excusait
la version unique, et aussi, en quelque sorte, l’audace de certaines
périodes. Madame Lepoiroux affectait d’être illettrée et se refusait à
adresser à ses protectrices un spécimen de son écriture défectueuse.
Quelqu’un «prenait la plume» en son nom, et, après quelques termes de la
plus humble gratitude pour l’obtention de la bourse à la Faculté des
lettres, laissait entendre qu’«un allègement aussi inattendu» aux
dépenses dont madame d’Oudart avait «accepté la charge»,
pourrait,--«n’est-il pas vrai, madame?»--permettre à une si généreuse
personne de faire les frais de l’inscription d’Hilaire à l’École de
droit, par exemple... Le jeune Lepoiroux, affirmait-on, promettait de
cumuler les deux études, et de «rapporter triomphant à sa ville natale
les diplômes superposés». Ici, une objection était prévue: la «ville
natale» eût pu, en effet, contribuer à ce supplément d’études d’un sujet
si éminemment propre à lui faire honneur; mais fallait-il «répéter à la
bienfaitrice qui, en plaçant jadis le jeune Hilaire dans un
établissement congréganiste, s’était si héroïquement engagée à en
supporter toutes les conséquences», fallait-il lui rappeler que «la
tristesse des temps» ne laisse pas l’espoir de trouver en province «la
haute impartialité» dont l’État avait fait preuve en Sorbonne?--«si
toutefois nous ne devons pas en attribuer le mérite entier, madame, à
votre toute-puissante intervention».
Madame d’Oudart jugea le procédé cavalier. L’appétit de la veuve
Lepoiroux était franchement sans pudeur.
--Prétendre, s’écriait madame d’Oudart, que j’ai «accepté la charge» des
frais d’études de ce morveux, ah! ceci, c’est de l’outrecuidance!... Et
quand donc me suis-je engagée?... quand donc?... que l’on me le dise!...
Et puis, voyons, sérieusement, une École, est-ce que ce n’est pas
assez?... Mais non! aujourd’hui, il en faut deux; il en faut trois!...
--Rappelle-toi, lui disait Alex, les histoires, au collège, à propos du
chocolat de la Compagnie coloniale: Hilaire en voulait manger parce que
j’en mangeais...
Madame Chef-Boutonne communiqua sa lettre à madame d’Oudart; madame
d’Oudart lui tendit la sienne. Madame Chef-Boutonne ne fut pas flattée
que l’on confondît le rôle qu’elle avait joué avec celui de madame
d’Oudart: la «toute-puissante intervention», notamment, appliquée à
l’une comme à l’autre protectrice, avait du comique!... Madame d’Oudart
fut froissée de ce que, pour une visite au vice-recteur, madame
Chef-Boutonne se fût attiré le titre de «bienfaitrice» des Lepoiroux,
qui, à elle, lui coûtait si cher.
Peu s’en fallut que la lettre commune n’aliénât à la veuve Lepoiroux ses
deux destinataires.
--Eh bien! ma belle, dit madame Chef-Boutonne, voilà, ou je ne m’y
connais pas, un attentat, en plein jour, à la propriété; c’est à votre
bourse qu’on en a!...
--J’y suis faite, dit madame d’Oudart, voilà vingt ans que cela dure...
--Vingt ans!...
--Je ne m’en vante point, mais...
Madame d’Oudart crut à propos d’édifier son amie par une chronique
complète, depuis les origines, de la famille Lepoiroux, dont elle ne
tirait, à vrai dire, nulle vanité, en temps ordinaire. Elle dit, sans
rien farder, le rôle providentiel des Lhommeau et Dieulafait d’Oudart.
Et, puisque c’était bien une rivalité de providences que la lettre
commune établissait aujourd’hui en faveur des Lepoiroux, ce récit
juchait madame Dieulafait d’Oudart au degré justement dû--que diable!--à
la constance de ses sacrifices.
--Bravo, ma bonne! dit à madame d’Oudart son amie. Je vois bien que la
cause de l’infortunée Lepoiroux est gagnée: ce n’est pas en si beau
chemin que vous refuserez une nouvelle aumône!...
Et madame d’Oudart pensait que si, par hasard elle refusait son aumône,
madame Chef-Boutonne était femme à offrir la sienne.
Peu s’en fallut que la lettre commune ne gagnât aux Lepoiroux un peu
plus qu’ils ne demandaient!