Madame Chef-Boutonne voulut connaître Hilaire Lepoiroux. Hilaire l’alla
voir, à la sortie d’un cours, portant à la main ses livres et cahiers
étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l’école.
Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d’habit et de visage,
il n’était toutefois pas timide; c’était un être à répondre avec
l’aplomb d’un tribun devant le plus solennel appareil d’examen, mais à
vous prendre, en bonne compagnie, l’air d’un crétin de montagnes. Il
souriait; il vous regardait, de cette manière qu’ont en commun le chien
qui va bondir et le fort en thème attendant la «colle». Point de colle,
et votre Hilaire s’affaissait, désappointé, déçu, grincheux et
rancunier comme si l’on s’était permis à son égard une mauvaise
plaisanterie.
Madame Chef-Boutonne n’eut pas à se louer de l’entrevue; mais, comme
elle avait, dès auparavant, décrété qu’Hilaire était digne du plus vif
intérêt, elle le trouva «original», dit que c’était «quelqu’un», et,
afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire au dîner de baptême du
bébé Beaubrun.
Madame d’Oudart dut conduire Hilaire à la _Belle-Jardinière_, et le
pourvoir d’un habit, d’un plastron rigide, d’une cravate blanche. Elle
maugréait bien un peu; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui
disait:
--Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d’avoir l’air moins emprunté!...
Et puis, tout à coup, l’excessive disgrâce d’Hilaire l’apitoyait; et
elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils
d’or, des souliers vernis, un «chapeau claque».
--Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de
chez toi, pour que tu n’aies pas de la boue jusqu’aux genoux, et tu
viendras nous prendre à la maison.
Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce
qu’il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé; la
cravate blanche exhibait au-dessus du col d’habit son élastique et son
agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n’était nullement incommodé. Il
semblait absorbé: il dit qu’il préparait mentalement une leçon sur
Boileau.
--Mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut être avec les gens qui vous
font l’honneur de vous adresser la parole.
Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit: il demanda à
Alex, qui avait fait, l’an passé, les mêmes études, quelques
renseignements sur les professeurs.
--Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu’on te mène en sapin pour
que tu nous parles de ces bonzes-là!...
--Dans le monde, mon garçon, dit madame d’Oudart, il faut s’efforcer
d’être homme du monde: on ne vit pas pour savoir par leur numéro les
articles du Code, et il y a d’autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous
enseignent ces choses arides.
Hilaire souriait: il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce
qui n’était pas matière d’examen.
Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une
certaine décence de gestes; mais il avait coutume de lire en mangeant,
et, faute d’un Boileau, il s’exténuait à déchiffrer l’analyse des eaux
sur une bouteille de la source Cachat. Et quand il eut achevé sa
lecture, il la recommença; puis il guigna de l’œil quelque bouteille
d’une autre source, afin d’avoir quelque chose à lire. Il fallait qu’il
lût. Il n’écoutait point ce qu’on disait autour de lui. Seul, un
professeur, dans sa chaire, valait d’être entendu. Il avait, d’ailleurs,
le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d’autant plus qu’il
avalait tout d’une goulée, comme un dogue; après quoi il s’ennuyait. Il
bâilla même, mais crut l’honneur sauf, du moment qu’il posait la main
devant sa bouche; ensuite il s’essuya les yeux.
Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la
maîtresse de maison dit à Hilaire:
--Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où
donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir
tête à monsieur Lepoiroux!
Paul, stylé, condescendant et d’une politesse achevée, s’inclina
légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille
si elle était musicienne:
--Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur?
Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint:
--Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles!...
Paul ne riait qu’à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles
il est admis que l’on rit. A la proposition d’Hilaire, formulée au
milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de
précédent: son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.
Sans plus temporiser, Hilaire «lui posait la colle».
Des messieurs s’étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour
d’Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun,
le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du
Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M.
Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit
les pouces aux goussets et dit: «Ah! ah!» quand la question fut
nettement établie.
Paul hésita d’abord, partit d’un pied, puis de l’autre, s’arrêta, puis
fonça sur l’obstacle, dit:
--Je la tiens, votre colle!...
Et il bafouilla.
Il s’agissait d’un point de droit romain, épineux, des matières de
première année, et que l’avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu.
Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses
telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une
rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa
mémoire pauvre; outre cela, la matière était de l’an passé, c’est-à-dire
close et scellée par la vertu d’un examen heureux, et jetée pour jamais
dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.
Hilaire dit gravement:
--Passons à une autre.
Car il en possédait plusieurs.
Les dames se joignirent aux hommes; on formait cercle; Paul était dans
ses petits souliers.
Le pis était pour lui qu’il ne voulait pas consentir à ne point savoir:
il disait des mots, des mots; il mettait bout à bout les bribes de sa
connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux
profanes, qu’il n’avait de vraies clartés sur rien.
M. Beaubrun engainait son monocle dans l’ourlet de l’arcade sourcilière,
en avivant son regard malin; puis, soudainement, le laissant choir,
semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence; M. du
Périer flattait les basques de son habit; le maître de la maison
répétait son «ah! ah!» sur un mode varié, commençant d’ailleurs à
trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle
l’intérêt qu’inspire un farouche combat, et il n’y manquait pas la
crainte qu’un des lutteurs ne se retournât inopinément contre
l’assistance!... Ah mais! c’est que cet animal d’Hilaire les eût
«collés» tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul
Chef-Boutonne.
Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame
Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne,
relevant son face-à-main, dit très haut:
--Monsieur Dieulafait d’Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de
subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez
confondre le terrible monsieur Lepoiroux!
--Oh! madame, dit Alex, si Paul n’y suffit pas, c’est moi qui serais
confondu!
Les mots n’étaient rien: Alex ne cherchait point à s’échapper par une
réponse mémorable; mais son air détaché de tout pédantisme donna de
l’aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On
bougea et l’on rit. Et madame Chef-Boutonne jugea qu’il convenait d’être
satisfaite de l’attitude d’Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui
sauvait celui-ci et Hilaire même, et d’autres peut-être, du ridicule
qu’un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas
son amour-propre à «confondre» où à ne confondre pas Lepoiroux; et, en
se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation
interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?
La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d’apprécier l’incivilité du
jeune Lepoiroux, ni d’être humiliée de la publique insuffisance de Paul;
mais, tel était, dans la maison, le prestige du rat de bibliothèque, que
l’on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l’image du jeune
Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée de cette gloire
spéciale qu’on pourrait nommer l’auréole universitaire.