Dans le moment qu’Alex allait subir son examen, et alors que sa mère
plantait chaque matin un cierge allumé sur le plateau à dents pointues
d’une petite chapelle de l’église Saint-Sulpice, dédiée à saint Alphonse
de Liguori, Alex, lui, était perplexe et tracassé. Et ce n’était point
la préparation à l’examen qui l’agitait de la sorte, mais bien une
question à résoudre: s’abandonnerait-il ou non à l’«irrésistible
attrait» qu’il éprouvait pour Raymonde?
Certes il avait décidé que non. En effet, d’abord il aimait beaucoup
Louise qui était une petite amie charmante, ensuite Raymonde était une
jeune fille digne de faire un mariage convenable, et destinée sans
aucun doute à le faire, puisque déjà il n’eût tenu qu’à elle de devenir
madame de Bérébère, ou bien la femme du jeune homme rougeaud qui
apprenait à danser chez le professeur et madame Denis.
Mais, d’autre part, Raymonde, qui avait bien la tête de plus que Louise,
était aussi brune que Louise était blonde; elle devait avoir une gorge
et des jambes de déesse; elle était dépourvue de l’esprit espiègle de
Louise, et l’on se fût ennuyé peut-être une journée entière avec elle,
mais elle paraissait affamée de tendresse; mais son humeur, plus sombre,
avait un charme aussi; mais il y avait quelque péril à devenir son
amant... Il en faut moins pour qu’un jeune homme prenne un parti
déraisonnable!...
Alex allait au cours de danse avec une régularité dont le louait sa mère
et qu’applaudissait madame Chef-Boutonne.
--Il n’est guère mondain, pourtant! disait madame d’Oudart.
--Il le devient, vous le voyez! disait son amie.
--Oh! que cela m’étonne!
En peu de temps, Alex était passé «le meilleur élève» chez monsieur et
madame Denis, et, bien que, en adoptant le groupe de madame Proupa, il
se fût aliéné le groupe ennemi, il fréquentait l’un et l’autre,
obliquement regardé des mères, mais agréable aux filles, à deux ou trois
jeunes femmes d’état incertain, qui venaient là, aux messieurs mêmes, à
cause de son caractère sympathique, et enfin à madame Denis, pour
l’ornement que sa personne apportait au cours de danse.
Madame Proupa, tout avertie qu’elle fût qu’Alex ne serait point son
gendre, ne le boudait pas et, devant le monde, tirait vanité de l’amitié
du jeune homme, bien que l’on clabaudât fort.
Les langues étaient menées par une dame Coincœur, mère d’une fillette de
quatorze ans, et qui se couvrait les yeux lorsqu’Alex valsait trop près
de la belle gorge de Raymonde. Elle prétendait que la danse était
parfois d’une immoralité répugnante et que, si sa fille n’eût été encore
une enfant, elle ne l’eût point amenée deux fois là; mais, par bonheur,
Myrtille, à son âge, n’avait pas l’idée du mal, «le cher petit ange»!...
Lancée par l’exemple de sa mère dans la veine des mauvais propos, le
cher petit ange ne tarda pas à renchérir, de sa voix aigrelette, sur les
calomnies que madame Coincœur répandait, et cette pomme verte s’en
allait, buttant de droite et de gauche, et suintant des acidités à vous
allonger les dents. On riait; on répétait, et quelque chose en
demeurait, qui rongeait les esprits.
Ainsi Raymonde, dont l’emploi à la maison d’éditions classiques faisait
vivre sa mère, s’étant vantée récemment d’une augmentation
d’appointements,--de cinq francs par mois,--on affirma qu’elle s’était
donnée au secrétaire général, un vieux laid rendu hideux par une grosse
loupe à la tempe, et qu’un élève du cours de danse avait surnommé
«Riquet-à-la-Loupe». Le nom de «Riquet-à-la-Loupe» courait comme «le
furet du bois, mesdames!» le long des banquettes de la salle Denis.
Raymonde sut que l’on appelait ainsi le secrétaire général, et fut des
premières à en rire. On la trouva «très forte»; on dit qu’«elle ne
perdait pas la carte». Puis elle fit observer naïvement que, si l’on
venait à apprendre que monsieur le secrétaire général était tourné en
dérision autour d’elle, cela pourrait lui être, à elle, très
préjudiciable. On jugea qu’elle avait du toupet; quelqu’un dit que
c’était tout bonnement du cynisme. Et Myrtille allait de l’un à l’autre
demandant: «Et vous, est-ce que vous embrasseriez une loupe?...»
L’innocence d’une telle question désopilait la rate de madame Coincœur.
A Alex seul Myrtille ne parlait jamais. Quant à lui, il la négligeait,
comme trop jeune, et ne dansait point avec elle. Madame Denis lui confia
qu’elle aimait que ces messieurs ne fissent point de jalouses: Alex
invita mademoiselle Coincœur. Mais la fillette, surprise, tout à coup
pâlit, balbutia, ne répondit rien; et ses yeux chaviraient, quand, par
un effort d’une volonté de petit diable, elle se fit au bras un pinçon;
la douleur la ranima, et elle dit:
--Le pas de quatre? Oui, monsieur.
Alex s’assit à côté de madame Coincœur, qui le pria d’excuser la
timidité de sa fillette:
--Elle n’a pas l’habitude du monde, disait-elle, et, à son âge, elle a
l’innocence du jour de sa première communion... Je suis d’avis,
monsieur, d’élever les jeunes filles très sévèrement... Pour le piano et
le chant, par exemple, elle en remontrerait à toutes les demoiselles qui
sont ici... Ceci soit dit sans intention d’offenser personne!...
Mademoiselle Proupa, cela va sans dire doit être d’une belle force en
tout...
--Mademoiselle Proupa n’est pas musicienne.
--Ah!... Eh bien! voyez, je n’en savais rien... Quand on voit une jeune
fille jolie et développée, on se figure toujours qu’elle a toutes les
qualités. Mon Dieu! la musique et les arts ne sont pas nécessaires pour
faire son chemin dans la vie; mais tant qu’à séduire l’homme, comme m’a
dit cent fois mon pauvre mari,--puisque c’est le rôle de la femme,
n’est-ce pas vrai, monsieur?--mieux vaut encore les moyens de la bonne
société...
Alex n’entendait aucunement malice; il dit:
--Par la musique on se rend agréable à tout le monde.
Et il offrit le bras à la jeune Myrtille pour danser le «pas de quatre».
Myrtille semblait butée à ne point lui parler; il tint à honneur de lui
tirer quelques mots, tout en levant la jambe avec elle, en cadence, par
un des gestes les plus niais que l’humanité désœuvrée puisse inventer.
Il lui dit, plaisantant à demi, qu’il avait lieu de n’être pas flatté,
car il avait bien remarqué qu’avec d’autres elle n’avait point la langue
dans sa poche.
--Ah! dit Myrtille, on n’aurait pas cru que vous ayez jamais fait
attention à moi!
Il protesta, il dit qu’elle avait, tel jour, une robe rouge, et qu’un
soir elle était venue sans natte, ce qui lui allait beaucoup mieux...
C’était une petite rouée, mais un compliment sur sa personne physique
lui faisait perdre tous ses moyens. On la regardait danser avec Alex:
elle se troubla et, tout à coup, se monta la tête. Elle dit:
--N’est-ce pas? le catogan me va cent fois mieux?
--Cent fois mieux, dit Alex.
--Adieu la tresse! fit-elle.
--Vous l’abandonnez? demanda Alex, indifférent.
--Plutôt que de reparaître avec mon cordon de sonnette, j’aimerais mieux
me faire couper les cheveux ras!
Alex, sans penser à rien, levant la jambe en cadence:
--Ce serait bien dommage, mademoiselle!
Mais sur la fillette tous les mots portaient:
--J’aurais cru, dit-elle, que vous n’aimiez que les cheveux noirs.
--Pourquoi? dit Alex.
--Oh!... pourquoi... ne me le demandez pas.
Alex commença à comprendre; du moins, il découvrit que la gamine était
coquette. Mais, comme elle ne l’intéressait guère, et pour s’épargner le
soin de mesurer ses paroles, il se taisait.
Ce fut Myrtille qui reprit:
--Ah bien! si on m’avait dit que je lui ferais ce soir mes adieux!...
--A qui?
--A ma natte, donc!
--Ah!... dit-il, en riant; vous y joindrez les miens.
Mais la petite était sérieuse; elle répliqua:
--Ne riez pas! ça va être la guerre, à la maison. Plus de natte dans le
dos, c’est maman vieillie de dix ans!... C’est elle qui tient à ce que
j’aie l’air d’une gosse.
--Oh! dit Alex; mais, mademoiselle, il ne faut pas faire du chagrin à
votre maman!
Elle le regarda, avec la gravité prématurée d’une amante, en levant les
yeux très haut: ils faisaient un pas de polka et sa tête d’enfant
touchait la poitrine du jeune homme. Elle dit:
--Vous vous en fichez, que je sois en catogan ou en natte.
--Comment! Comment!...
Alex bégayait, la polka s’achevait; Myrtille, par dépit, calcul secret
ou simple habitude de médisance, glissa à son cavalier ces mots,
d’allure sibylline:
--Méfiez-vous des cheveux noirs: ils ne sont pas propres!...
Alex fut laissé sur ce louche avertissement, qui avait la concision et
le tour des formules de tireuses de cartes. Il haïssait, d’instinct, le
mystère et les ragots, mais fut frappé par la phrase augurale de
mademoiselle Coincœur.
Comme tous les jeunes gens, il tenait ses amis fidèlement au courant de
ses aventures amoureuses. Fleury, Houziaux, Givre et le Grec Thémistocle
connaissaient par ouï-dire Raymonde, le groupe Proupa, Riquet-à-la-Loupe
et les perplexités d’Alex. Il leur rapporta l’avertissement de Myrtille,
qui lui semblait de nature à lever ses scrupules touchant la conquête
définitive de la belle aux «cheveux noirs». Tous, à l’exception de
Fleury, qui était un sentimental, méprisaient les femmes, sauf leur
mère, leurs sœurs et l’être angélique, indéterminé, la jeune fille «bien
élevée», qui serait un jour leur fiancée, leur femme, la mère de leurs
enfants. Éperdument crédules à la plus médiocre démonstration amoureuse
faite à leur profit particulier, ils taxaient, _a priori_, de pure
hypocrisie, ou de calculs machiavéliques, toute entreprise galante, en
général, d’où qu’elle vînt, fût-ce d’une Raymonde, qui avait des
apparences d’honnêteté, et à quelque personnage qu’elle s’adressât,
fût-ce à Alex qui, notoirement, possédait la faveur des femmes.
Un conseil fut tenu, un mercredi soir, chez Alex, qui décida à
l’unanimité--Fleury lui-même ayant opiné dans ce sens, mais pour des
raisons différentes--que la seule attitude digne était la charge à fond
de train.
Thémistocle, toutefois, qui avait la prudence d’Ulysse, crut devoir
avertir don Juan des «conséquences judiciaires» de son acte, et, par là,
cette assemblée nocturne d’étudiants, traitant l’amour à la française,
se termina par la discussion d’un point de droit, qui, du moins, fut
profitable à Alex.