Vers la mi-novembre, une huitaine avant l’examen d’Alex, madame
Chef-Boutonne dit à madame Dieulafait d’Oudart:
--Voyons, ma chère amie, voulez-vous être raisonnable?
--De quoi s’agit-il?
--De votre fils, cela va sans dire. Vous savez l’intérêt que je porte à
ce cher enfant. Voulez-vous, oui ou non, qu’il soit reçu?... Bon!...
Venez avec moi faire un brin de cour à monsieur le doyen... un vieil ami
à nous...
Ce n’était pas sans raison qu’elle prenait des précautions oratoires
pour aborder la question d’une visite au doyen. Solliciter une faveur
humiliait madame Dieulafait d’Oudart; reconnaître qu’elle avait besoin
de solliciter la blessait. Par une contradiction singulière, elle
confessait que la protection des Chef-Boutonne, puissants par leurs
relations, serait indispensable à son fils:--c’était une manière de
providence, préétablie, dont le secours vous est dû, pour ainsi dire, en
vertu d’un contrat dont on ne cherche pas l’origine;--mais mettre en
branle sa providence, l’assister par un acte efficace, à son avis,
c’était déchoir.
--Écoutez, ma chère, non! dit-elle, je n’aimerais pas, je l’avoue,
mendier l’indulgence d’un jury d’examen pour mon fils, qui, tout compte
fait, n’en a peut-être pas absolument besoin... Ce pauvre Alex a été
ajourné en juillet!... Eh! mon Dieu! c’est un accident qui put arriver à
tous les candidats. N’oublions pas qu’il était à l’hôtel, seul, dans les
conditions les plus fâcheuses pour le travail. Dorénavant...
Madame Chef-Boutonne l’interrompit:
--C’est parfait, ma chère amie, c’est parfait! Je n’insisterai pas,
comme bien vous pensez, pour vous entraîner à commettre la petite
infamie que j’ai eu l’imprudence de vous proposer...
--Ma bonne! ma bonne! qui vous parle d’infamie? Voyons! je vous dis
simplement: «J’aime autant ne point recourir à ce procédé, parce qu’il
n’est pas prouvé qu’il soit indispensable...» Après un second échec,
nous verrons...
--Eh bien! nous verrons après un second échec!... Prenez acte,
toutefois, de ceci, ma chère, que je vous ai offert le
«procédé»,--puisque procédé il y a,--qui était en mon pouvoir.
L’influente amie était piquée! Par bonheur, madame d’Oudart comprit
qu’une telle femme, interrompue en son bel élan tutélaire, ferait une
chute mortelle si, bon gré mal gré, l’on ne secondait sur l’heure
l’envie qu’elle avait de faire valoir ses moyens. Hilaire Lepoiroux,
pour une fois, fut utile aux Dieulafait d’Oudart: qu’il est donc aisé de
solliciter pour qui ne porte pas votre nom!...
--Vous concevrez, dit-elle, que je ne veuille user de votre crédit
qu’avec une certaine discrétion, car j’aurai trop d’occasions d’y
recourir...
Ces paroles convenaient à madame Chef-Boutonne.
--Il est naturel, dit madame d’Oudart, de s’occuper de ceux qui ont des
besoins plus pressants que les nôtres... J’avais à vous parler, ma
chère amie, de mon jeune protégé, Hilaire Lepoiroux...
Elle exposa le cas d’Hilaire. Obtenir une bourse pour l’infortuné et
intelligent étudiant serait une bonne action.
--Mais, dit madame Chef-Boutonne, les bourses s’obtiennent au concours!
--Sans doute!... Mais vous ne me ferez pas croire que si vous juriez d’y
mettre la main...
--Oh mais! oh mais!... ce n’est pas si aisé!
--A la Faculté des lettres, qui donc de ces messieurs n’est pas de vos
amis?
--A la Faculté des lettres, ces messieurs sont justes, comme ailleurs.
--Insensibles à l’éloquence?
--Savez-vous bien, ma belle, que vous me demandez beaucoup!
--On n’importune que les riches!
--Eh bien! eh bien!... fit madame Chef-Boutonne en souriant, il faudra
me donner les nom et prénoms de ce jeune homme... très exactement!...
--Ah! ma bonne amie, quelle gratitude vous aura la pauvre veuve
Lepoiroux!...
Elles se quittèrent en fort bons termes.