XVI

Aux environs de la Toussaint, l’installation étant faite depuis bientôt

six semaines, rue Férou, madame Dieulafait d’Oudart dit à son fils:

--Mais enfin, mon pauvre enfant, tu n’es donc pas bien ici, puisque tu

ne peux rester à travailler une demi-heure dans ta chambre?... J’ai

remarqué que ton bureau n’est pas placé convenablement pour écrire; ta

main fait ombre sur la plume... ne t’en es-tu pas aperçu?... Est-ce que

le bruit te gêne? On entend bien souvent les cloches de Saint-Sulpice...

Moi-même, les premiers jours, j’en ai été incommodée... Tu sais que,

s’il le fallait, j’aimerais encore mieux changer d’appartement que de te

voir oisif.

--N’aie pas peur, maman! nous avons encore trois semaines avant

l’examen... Et puis Thémistocle va arriver.

--Qui ça, Seigneur Dieu! Thémistocle?

--Tu verras.

Madame d’Oudart vit en effet arriver, un matin, Thémistocle. C’était un

Grec aux cheveux aile de corbeau, au teint de cire; une sombre moustache

lui coupait si crûment le visage que l’impression en était douloureuse.

Alex s’était lié avec lui, l’année précédente, au hasard, comme avec

tous ses amis: rencontres de cafés, de restaurant, voisinage de banc au

cours ou au jardin du Luxembourg. Mais Thémistocle, déjà licencié,

bientôt docteur, était fort en droit. Il l’eût été plus encore en

chicane: il aimait les détours captieux d’un raisonnement; les plus

menues subtilités étaient son affaire; des examens, notamment, il

connaissait tous les trucs.

Il parlait un français correct, d’une voix doucereuse et tout à coup

aiguë, et en faisant de la main de vifs petits gestes nouveaux et

surprenants pour des Français. Il étonna beaucoup madame d’Oudart; il

l’amusa, un moment, puis lui donna envie de dormir par sa manie

procédurière. Mais lorsqu’il parlait de Smyrne, l’endroit où il était

né, tous avaient le goût de figues à la bouche, et il plaisait à cause

de cela, comme une femme qui répand une odeur agréable. En outre, madame

d’Oudart comprit qu’il était utile à Alex, et il l’éclaira d’un mot sur

une particularité de l’esprit de son fils, qu’elle ignorait:

--Il comprend tout ce qu’on lui dit, rapidement, et le retient bien;

mais il n’aime pas les livres.

--Venez déjeuner avec nous quand il vous plaira, monsieur Thémistocle.

Le Grec sourit et dit que Thémistocle était son petit nom et qu’il

s’appelait Constantinargyropoulo.

--Ah bien! moi, je ne suis pas comme mon fils, vous savez, monsieur

Thémistocle, je ne retiens guère ce qu’on me dit... Et je vous

appellerai, si vous voulez bien, par votre petit nom.

Ensuite arriva d’une petite ville du centre un nommé Givre. Il tenait

plusieurs journaux à la main, regardait au travers d’un binocle en

portant la tête en arrière, d’un air inquiet, et ses épaules déjà se

voûtaient, comme sous le poids d’un fardeau invisible. Il suivait de

près la politique, intérieure et extérieure, sans être initié aucunement

à ses dessous, et sans être apte à en saisir le sens général; élevé

dans un milieu de bourgeoisie pessimiste, il interprétait toutes choses

défavorablement, et aux quatre points de l’horizon, levant son nez

crédule et écarquillant ses yeux de myope, il découvrait des sujets

d’alarme.

Pas plus que le Grec Thémistocle, pas plus qu’Houziaux et que Fleury, ce

Givre n’avait avec Alex la moindre affinité de caractère et de goûts;

mais ces jeunes gens étaient ses amis. Ils ne lui avaient été imposés

par personne: c’est pourquoi il croyait les avoir choisis lui-même et

librement; et, de gaieté de cœur, il acceptait cette fraternité.

Madame Dieulafait d’Oudart commençait d’avoir des déjeuners bien agités

et la pauvre Noémie y suffisait à peine; les réceptions du soir,

bi-hebdomadaires, se prolongeaient tard dans la nuit, consommaient de la

bière par tonneaux, et Alex, à une heure du matin, sortait pour

reconduire ses amis, ce qui, le lendemain, nécessitait une grasse

matinée réparatrice. L’après-midi filait subrepticement, comme un

voleur.

Enfin, la veille même de l’ouverture des cours, arriva Hilaire

Lepoiroux.

Hilaire annonça qu’il était descendu à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.

--C’est idiot! s’écria Alex.

--Pourquoi? demanda madame d’Oudart, ce garçon n’en connaissait pas

d’autre!

Alex ne sut pas dire pourquoi il trouvait idiot qu’Hilaire descendît à

l’_Hôtel Condé et de Bretagne_.

Le malheureux Hilaire était vêtu d’une manière dérisoire: il portait une

sorte de lévite, et la casquette du collège des Pères.

--Mon pauvre garçon, dit madame d’Oudart, tu ne vas pas pouvoir rester

dans cet état-là. Viens voir si tu peux mettre une jaquette d’Alex.

Les jaquettes d’Alex étaient trop longues. Les manches couvraient la

main entière: Noémie reçut ordre de les raccourcir. Mais la taille

tombait quatre doigts trop bas, et le buste d’Hilaire semblait posé sur

de toutes petites jambes de «clown».

Houziaux et Fleury entrèrent, sur ces entrefaites. Alex présenta:

--Lepoiroux.

Les deux jeunes gens pouffèrent. Madame d’Oudart se hâta de dire:

--Allons! allons! messieurs, vous allez me faire le plaisir

d’accompagner un peu ce garçon-là en ville et de lui choisir un chapeau

convenable.

Ils sortirent avec Hilaire Lepoiroux; mais ils le laissèrent aller

devant eux, tout seul, et ils jouèrent de lui cruellement, comme des

enfants, jusqu’à ce qu’ils lui eussent calé sur le chef un melon à bords

exigus, du plus pur style anglais, sous lequel Lepoiroux était plus

grotesque encore.

Alex, non moins dur que ses camarades envers le disgracieux Hilaire,

fut, aussitôt séparé d’eux, gentil, serviable et doux avec lui.

Le bel avenir · 第 23 / 66 题