Madame Proupa était la veuve d’un appariteur à la Faculté des lettres.
La fonction exercée par feu son mari, qui consiste essentiellement à
veiller à la propreté relative de l’amphithéâtre et à préparer la carafe
d’eau du conférencier, ne laissait pas, quoique modeste, d’enorgueillir
encore madame Proupa, d’ailleurs sensée en sa fierté: car, dans le
siècle de la science, tout ce qui touche au haut enseignement, fût-ce du
balai, ennoblit en quelque mesure. Le revers est que tout ce qui touche
à l’enseignement, haut ou bas, n’enrichit point. Madame Proupa
confectionnait jour et nuit de petits ouvrages de main dont «ces dames
des professeurs» lui assuraient le débit, et mademoiselle Raymonde
avait un emploi dans une maison d’éditions classiques.
Ces pauvres femmes habitaient deux pièces au quatrième étage d’une
vieille maison de la rue Clovis, d’où l’on entendait les roulements de
tambour du lycée Henri IV et de l’École polytechnique.
Elles n’avaient, à elles deux, qu’une chambre, la salle à manger était
le salon, et, pour danser, on démontait la table et laissait tout
honneur au piano.--Le moyen de ne pas donner à danser quand on a une
jeune fille à marier?...
Alex rencontra là le groupe de la salle Denis favorable aux Proupa. Il
était composé de jeunes filles insignifiantes, et de mères veuves, de
qui l’aspect, la tenue, le langage, rappelaient à s’y méprendre la mère
de mademoiselle Raymonde. Deux messieurs seulement avec Alex étaient
invités: un parent nommé M. Milius, d’une cinquantaine d’années, le
boute-en-train de la compagnie, et un élève de la salle de danse,
employé à la direction du contentieux, au ministère des affaires
étrangères, s’il vous plaît, et nommé M. de Bérébère, mais chauve comme
César et le visage rasé, sans âge apparent, de fort bonnes façons,
appréciateur évident, doux et patient, de la beauté de Raymonde. Deux
couples péniblement pouvaient se mouvoir à la fois.
Ce n’était pas pour rire que l’on accomplissait ce rite sacré de la
danse, prélude de l’union des sexes. Et le mal que l’on se donnait,
l’exiguïté de l’endroit, peu propice aux plaisirs, le sérieux de
l’assistance, la présence de ce triste amoureux, M. de Bérébère, la
présence même de ce Milius, élément comique indispensable à tout drame,
et jusqu’à la beauté réelle du couple d’Alex et de Raymonde
enlacés,--banale ou ridicule, inconsciente assurément, cette réunion
projetait sur la muraille une ombre plus tragique que burlesque.
Cependant Alex, emporté par une ardeur bien naturelle, entraînant sa
danseuse dans la chambre à coucher, un moment déserte, lui écrasait la
bouche d’un baiser fou. Raymonde dit:
--Oh! c’est mal!
Mais il recommença, et la jeune fille, suffoquée, allait bel et bien
s’évanouir.
On s’empressa autour d’elle: en un clin d’œil trois femmes furent là. La
scène eût été préparée qu’on n’eût point vu de mouvement plus prompt.
Raymonde, trop avertie de la science interprétative de ces dames, à
demie pâmée qu’elle était, maudissait sa faiblesse. Déjà l’on
chuchotait, et quelques femmes s’indignaient comme si, en vérité, elles
n’étaient venues là pour assurer elles-mêmes et solenniser par leur
présence le résultat obtenu.
Madame Proupa ne commenta point du tout l’incident, d’ailleurs
équivoque, et, quand elle eut frotté les tempes de sa fille à l’eau de
Cologne, elle dit:
--Allons! allons! il y a eu plus de peur que de mal... Et que la fête
batte son plein!
Elle confia à Alex:
--Elle a une santé de fer, mais les nerfs, mon cher monsieur, c’est de
son âge... Avec ça, une sensibilité!...
Et elle ne modifia rien aux chatteries dont elle comblait Alex tant chez
elle que chez le professeur et madame Denis. Mais Alex s’aperçut qu’on
lui parlait à l’excès de feu M. Proupa, de sa grande honorabilité, des
«illustrations» qui avaient suivi son convoi, et de toute la famille
Proupa, et des qualités morales et ménagères de Raymonde, enfin de
l’avantage qu’il y avait, ici-bas, pour un jeune homme, à faire un
mariage désintéressé. Tant y eut qu’Alex se crut obligé, en honnête
garçon, de confesser à Raymonde, tout en valsant, et la poitrine
appliquée contre sa gorge magnifique, qu’il éprouvait pour elle un
irrésistible attrait, mais qu’il ne saurait prétendre d’ici de longues
années à devenir l’époux d’aucune femme.
--Je ne l’ai jamais pensé, dit Raymonde: allez! ce n’est pas moi qui me
monte le coup... Mais je vous remercie de votre franchise.
Alex ne savait qu’ajouter, car il était ému du sort de cette belle fille
pauvre qui lui parlait, elle aussi, avec une grande franchise. Ce fut
elle qui dit:
--Cela ne fait rien, monsieur Alex, pourvu que je continue à vous voir.
--J’y tiens autant que vous, dit Alex.
--Non, dit Raymonde, pas tant que moi!