L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on
avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout
prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment
ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient
insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la
bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la
concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs,
une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait
d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex
est bientôt en état de travailler.
En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas
fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée
en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères
destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se
martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des
photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort,
affirmait-il, lui était indispensable absolument.
Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils
souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais
il dit simplement:
--Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!
--Qui ça?
--Houziaux, Fleury, et compagnie...
La maman fut flattée et dit:
--Invite-les à déjeuner.
--Demain?
--Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.
Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien
qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons
garçons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme
des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un
éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un
nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une
jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les
sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du
tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes
gens.
Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant
dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à
plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec
des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:
--Tu penses à ton travail, Alex?
Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:
--Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami
au devoir!...
Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex
descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du
Luxembourg.