XII

L’installation rue Férou exténua la pauvre madame d’Oudart. Ah! que l’on

avait bien fait de s’y prendre de bonne heure! On n’avait pu tout

prévoir; quantité de choses manquaient, qu’on dut acheter précipitamment

ou extraire encore de Nouaillé mis à sac. Les meubles étaient

insuffisants, mal distribués, disproportionnés, dépaysés, inutiles; la

bonne, Noémie, hier habile en Poitou, aujourd’hui obtuse à Paris; la

concierge, intermédiaire implacable entre locataires et fournisseurs,

une bavarde inextinguible... Mais une pensée soutenait madame Dieulafait

d’Oudart en ces revers de la première heure: tout sera au mieux si Alex

est bientôt en état de travailler.

En vue d’obtenir ce résultat, tout fut coordonné. La maman n’avait pas

fini d’ouvrir ses propres malles, que la chambre d’Alex était parachevée

en ses détails les plus futiles; madame d’Oudart suspendait des étagères

destinées à contenir les livres de droit, pendant que son fils se

martelait les pouces en fixant de part et d’autre de la cheminée des

photographies d’actrices et de femmes jolies, dont le réconfort,

affirmait-il, lui était indispensable absolument.

Et quand cette chambre fut vraiment gentille, ils se regardèrent. Ils

souriaient; elle attendait qu’il lui sautât au cou et la remerciât, mais

il dit simplement:

--Ce sont les «types», par exemple, qui vont être épatés!

--Qui ça?

--Houziaux, Fleury, et compagnie...

La maman fut flattée et dit:

--Invite-les à déjeuner.

--Demain?

--Va pour demain! Je vais secouer un peu Noémie.

Houziaux et Fleury déjeunèrent. Madame d’Oudart les trouva moins bien

qu’elle ne l’avait espéré d’amis intimes de son fils, mais bons

garçons, en somme; enfin c’étaient des amis d’Alex. Ils fumaient comme

des Suisses: madame d’Oudart marchait en agitant devant son visage un

éventail, et Noémie en fermant les yeux. L’appartement fut empesté; un

nuage se répandit dans la cour; une vieille dame, voisine, maugréa; une

jeune femme parut, entre deux persiennes; puis des têtes de toutes les

sortes se penchèrent, d’en haut, d’en bas, attirées soit par l’odeur du

tabac, soit par les éclatants vocables que proféraient les trois jeunes

gens.

Jusque vers quatre heures de l’après-midi, ces messieurs fumèrent, tant

dans la chambre d’Alex que dans la salle à manger que Noémie, à

plusieurs reprises, dut approvisionner de bière. De temps en temps, avec

des façons, madame d’Oudart entr’ouvrait la porte et disait:

--Tu penses à ton travail, Alex?

Mais, craignant de froisser ses hôtes, elle ajoutait:

--Je vous demande pardon, messieurs... C’est à moi de rappeler votre ami

au devoir!...

Enfin Houziaux et Fleury jugèrent le moment venu de se retirer. Et Alex

descendit avec eux prendre l’air, jusqu’au dîner, dans le jardin du

Luxembourg.

Le bel avenir · 第 19 / 66 题