Lorsque madame Dieulafait d’Oudart arriva à Paris, elle consulta pour la
dixième fois une lettre de madame Chef-Boutonne indiquant la rue, le
numéro et le plan de l’appartement meublé retenu «pour sa chère amie».
Elle monta avec Alex, à la gare d’Orléans, dans un fiacre à galerie et,
citant le texte de madame Chef-Boutonne, dit au cocher:
--3, rue Férou. C’est une vieille petite rue qui va de la place
Saint-Sulpice...
--Connu! fit le cocher.
Au numéro 3 de la rue Férou était une grille ouvrant sur la cour: la
cour était pavée, à l’ancienne mode, agrémentée d’une fontaine, et à
plusieurs fenêtres étaient accrochées des cages à serins; le concierge,
savetier, travaillait dans une échoppe, comme si cela se fût passé sous
la monarchie de Juillet; il était chauve et rose, il avait des yeux
d’enfant timide et mordait, d’une bouche féroce, un brûle-gueule. Il
paraissait innocent et ne parlait point; sa femme se montra quand madame
Dieulafait d’Oudart eut réglé avec le cocher, et elle lui raconta, avant
d’avoir gravi seulement trois marches de l’escalier, qu’elle avait le
malheur de sortir de l’hôpital, où ces messieurs chirurgiens ne lui
avaient fait rien moins que de lui couper un sein.
--A mon âge, disait-elle, le dommage n’est pas grand; mais, plus jeune,
madame me comprendra, j’en aurais été aux regrets... Et monsieur votre
fils..., est-ce qu’il fait sa médecine?... C’est un beau garçon que vous
avez là, madame... Ah! j’oubliais de dire à madame que cette dame qui a
loué attend madame dans l’appartement...
En effet, madame Chef-Boutonne avait poussé la complaisance jusqu’à
venir de Meudon, où elle passait l’été, attendre son amie rue Férou. On
s’embrassa, on se fit mille tendresses, on ne tarit pas d’éloges sur
l’appartement. Il était composé de quatre pièces fort ordinaires et
d’une cuisine grande comme la main. La chambre destinée à Alex avait sa
sortie particulière. Madame Chef-Boutonne dit:
--Votre fils a sa clef, et, par là, il est chez lui.
--Oh! dit madame d’Oudart, mais mon fils n’est pas un coureur!
Madame Chef-Boutonne sourit finement et dit:
--Rapportez-vous-en, ma belle, à mon expérience.
--Je parierais, fit la concierge, que madame a aussi, elle, un beau
jeune homme!
Et elle contemplait Alex avec admiration.
La mère du jeune Paul pinça les lèvres et dit:
--J’en ai un qui est travailleur.
Madame d’Oudart prit pour elle ce que la riposte avait d’amer.
Madame Chef-Boutonne emmena dîner les nouveaux venus à Meudon. Paul
était absent; on n’était qu’à la mi-septembre: Paul voyageait en
Allemagne.
--En Allemagne!... et tout seul?...
--Tout seul. Oh! c’est un homme!
Entre les mères, le moindre mot se faisait fléchette, et frappait.