Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes.
Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez
bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de
coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure
que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose
s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet
qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus
attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de
Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à
la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du tout au
tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien
inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui
valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et,
dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au
plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.
Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et
elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très
précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée
y aller.
Du temps qu’Alex logeait à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, elle prenait
la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue
Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent
d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en
sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois,
sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant
l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui
s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous
portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui
offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait
aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et
qu’elle avait éconduits.
On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour
eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le
«turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle
voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait
à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.
Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui
menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la
main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement;
ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à
ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui
contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de
confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait
que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui
riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande
bouche ouverte de Louise.
Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg, jusqu’à sept heures et quart
tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant
le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait
d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses
chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.
Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de
mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,--et Dieu sait
si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...--on
passait de bien bonnes soirées à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, jusqu’à
minuit et demi,--à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au
théâtre; mais ceci était rare.