XIII

Alex avait une petite maîtresse, employée aux Postes et Télégraphes.

Elle sortait du ministère, le soir, à six heures, une serviette assez

bien garnie sous le bras, vêtue décemment, non sans un soupçon de

coquetterie qui, par un miracle féminin, devenait de l’élégance à mesure

que l’on s’éloignait du bâtiment de l’État. Quelle métamorphose

s’opérait en la toilette de mademoiselle Louise, dans le court trajet

qui sépare la rue du Bac de la rue de Rennes? Les messieurs les plus

attentifs qui, maintes fois, suivirent sa torsade blonde, rue de

Grenelle, eussent été bien en peine de le dire. Et cependant, arrivée à

la place Saint-Sulpice, mademoiselle Louise avait changé du tout au

tout: ce n’était pas à son désavantage! Une certaine méthode de maintien

inventée, adoptée par elle, et observée jusqu’en ses subtilités, lui

valait, sous l’œil des chefs, l’aspect d’une travailleuse harassée, et,

dans Paris, l’air d’une jeune femme très comme il faut, donnant tout au

plus des leçons de chant ou de piano dans le Faubourg.

Elle était d’une famille honorable habitant le quartier des Gobelins, et

elle regagnait le domicile paternel à sept heures et demie très

précises, sauf les soirs où elle allait au théâtre, ou bien était censée

y aller.

Du temps qu’Alex logeait à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, elle prenait

la rue Monsieur-le-Prince au carrefour de l’Odéon, puis la rue

Casimir-Delavigne, et faisait halte devant la bibliothèque en plein vent

d’un bouquiniste, où elle scrutait le dos des volumes, les lèvres en

sifflet comme un vieux bibliophile, feuilletant même un ouvrage parfois,

sans regarder à droite ni à gauche, insensible à la galanterie, niant

l’existence du monde extérieur, jusqu’à ce qu’un jeune homme passât qui

s’écriait à deux pas: «Oh! bonjour, mademoiselle, comment vous

portez-vous?» C’était Alex. Alors elle riait d’une large bouche qui

offrait au ciel et à la terre l’éclat de dents admirables; et Alex riait

aussi, et le bouquiniste, et même des jeunes gens demeurés alentour et

qu’elle avait éconduits.

On entrait au café Voltaire où un garçon nommé Pierre, qui avait pour

eux des attentions paternelles, se piquait de servir spontanément le

«turin» de monsieur et la grenadine de madame, tandis que, dans la salle

voisine, le vieux M. Laffitte, professeur au Collège de France, assénait

à tout venant la philosophie d’Auguste Comte.

Buvant turin et grenadine, ce jeune couple n’était ni de ceux qui

menacent de pâmer d’amour, ni de ces malappris du Quartier latin dont la

main ose traduire ce que la langue est inhabile à tourner proprement;

ils disaient de folles choses avec la plus belle gaieté ou s’amusaient à

ouvrir la grave serviette qui en imposait tant dans la rue, et qui

contenait la demi-bouteille vide, le chiffon de pain et le petit pot de

confitures, restes du déjeuner de l’employée de l’État! Et il arrivait

que d’austères auditeurs de M. Laffitte, s’étant retournés pour voir qui

riait, demeurassent, un instant, les yeux pris au piège de la grande

bouche ouverte de Louise.

Ou bien on allait au Jardin du Luxembourg, jusqu’à sept heures et quart

tapant; et Louise quittait son ami et courait aux Gobelins, allongeant

le pas, voûtant le dos, vraie petite magicienne lorsqu’il s’agissait

d’effacer, dans le quartier de ses parents, comme dans celui de ses

chefs, grâces de la gorge et splendeur de la torsade blonde.

Les jours où Louise déclarait à sa famille qu’elle avait reçu de

mademoiselle Une Telle des billets de faveur pour l’Odéon,--et Dieu sait

si mademoiselle Une Telle était prodigue de billets de faveur!...--on

passait de bien bonnes soirées à l’_Hôtel Condé et de Bretagne_, jusqu’à

minuit et demi,--à moins que, par hasard, on n’allât pour de bon au

théâtre; mais ceci était rare.

Le bel avenir · 第 20 / 66 题