On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l’appréhension de la visite des
Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à
soutenir l’assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le
notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire: elle affirmait
avoir trouvé prêteur; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui
accordait le rendez-vous: elle ne s’y présentait pas. Elle n’avait donc
pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles
directes des Lepoiroux.
La première défense consistait à repousser la demande d’emprunt, qui,
vraisemblablement, serait adressée à madame Dieulafait d’Oudart. Elle
la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. Il fallut
se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l’occasion et accourut un
beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s’enferma
avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la
séance n’était point finie. Mais déjà madame d’Oudart était édifiée: non
seulement, elle n’avait pas le moyen d’être généreuse envers des
étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en
admettant qu’elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois
quarts Nouaillé et ses fermes.
On touchait au départ; on était sans nouvelles des Lepoiroux; loin de
s’en rassurer, on y prenait motif d’alarme: ne craignait-on pas
maintenant que la veuve n’eût contracté ailleurs qu’en l’étude
Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd’hui ou demain, retomberait sur
la famille Dieulafait d’Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux
arrivèrent.
Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d’automne, on vit
s’avancer madame Lepoiroux et son fils.
Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les
cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron
en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d’extirper la
glaise tenace; mais, dans le vestibule, la paille des caisses
d’emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l’aimant, et, avant
d’entrer au salon, il s’exténuait à arracher du pied gauche la paille
fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au
pied gauche.
--Entrez donc, Hilaire, dit madame d’Oudart; nous sommes sens dessus
dessous, vous voyez bien: nous partons. Nous partons, répéta-t-elle; et
vous, Nathalie?
--Moi? fit madame Lepoiroux.
--Le bruit n’a-t-il pas couru?...
Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa
les mains:
--Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il
n’y a point moyen de les exécuter, madame d’Oudart; point moyen!...
quand bien même j’aurais eu votre signature!...
--Ma signature! Mais, vous ne m’avez pas fait demander ma signature, que
je sache!
--Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n’êtes! On sait vos
bontés...
--Écoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable: vous
en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe,
convenez-en!...
--On avait fait ses calculs, n’ayez crainte! Dans notre petit monde, à
nous, un homme et une femme sur la même bourse, c’est deux jumeaux dans
la même mère, ça n’est pas plus cher à nourrir... Mais ce n’est pas la
question, madame d’Oudart: j’ai eu peur!...
--Peur de quoi?
--De vous être désagréable.
--Comment ça, Nathalie?...
--On est délicat ou bien on ne l’est pas. Vous m’auriez eu là-bas, comme
on dit, à vos trousses...
--Mais...
--Pardi! je connais bien votre bon cœur: depuis que ma mère m’a mise au
monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n’avez pas cessé
de nous combler de vos bienfaits. Vous n’avez pas fait ça pour nous
abandonner à moitié route, c’est bien clair! autrement, le bon Dieu ne
serait plus le bon Dieu... Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais
donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien!
moi, madame d’Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!
Madame d’Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d’avoir porté contre sa
protégée un jugement téméraire; elle s’en fût presque excusée; elle
souhaitait, intimement, qu’une occasion s’offrit de réparer ses torts.
Madame Lepoiroux continuait:
--Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait?
peut-être bien à côté de vous: je ne vous aurais pas fait honneur...
Non, non, ne dites pas le contraire: madame d’Oudart, je ne vous aurais
pas fait honneur. «Et la mère Lepoiroux» par-ci, «et la mère Lepoiroux»
par-là!... je vois la chose aussi bien que si j’y étais...
Rassurez-vous: ça ne sera point.
--Mais, ma bonne Nathalie...
--Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère
dame, écoutez-moi bien: plutôt que ça, j’aime encore mieux que ça soit
Hilaire qui pâtisse!
Madame d’Oudart sursauta:
--Comment! comment! qu’est-ce que cela signifie? C’est moi, à présent,
qui suis la cause qu’Hilaire va pâtir?
--Il ne pâtira point... Ma langue m’a trahie, madame d’Oudart... Il ne
pâtira point, parce que vous serez là pour l’arrêter si vous voyez qu’il
s’empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu’autant
vaudrait se désaltérer avec de l’acide sulfurique... Il ne pâtira point,
bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce
que vous savez ce que c’est qu’un jeune homme sur le pavé de Paris, et
qui n’a pas sa mère...
--Ah!... parfait!...
--Ce n’est-il pas vous qui m’avez dit, madame d’Oudart, que, sans vous
pour lui prêter main-forte, le vôtre ne se tirerait jamais
d’embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà
le chiendent!
--Mais, malheureuse! de quoi vous plaignez-vous? Vous avez un garçon qui
vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui
est travailleur, qui est animé des meilleures intentions; il arrivera où
il voudra; il a devant lui le plus bel avenir!
--Ça n’est pas ce que disent ces messieurs...
--Encore «ces messieurs»!... Mais qui? qui? «ces messieurs»?...
--Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les
nommer, pardi! Ils ne m’ont point commandé le secret: Monsieur Papin, le
conservateur des hypothèques, tenez! ce n’est pas le premier venu,
celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu’Hilaire arriverait
certainement aux plus hauts grades s’il avait été au lycée, mais...
--Mais il n’a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher,
sans doute?
--Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m’avez fait élever
mon garçon conformément à vos opinions: il n’y à rien à redire, puisque
le malheur a voulu que je n’aie pas le moyen de lui payer une éducation.
Ce n’est pas ça, mais voilà qu’à présent l’État vient me dire: «C’est
très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est
savant, est savant!... mais je n’ai pas l’honneur de le connaître, moi,
votre garçon: d’où sort-il?»
--D’où il sort?... Mais qu’importe?... Il a ses diplômes. C’est l’État
qui lui a conféré ses parchemins!...
--Oui, madame, c’est bien l’État qui lui a conféré ses parchemins; mais
ce n’est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce
qu’ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit
d’enseigner... Et, en attendant, qu’est-ce qu’il va venir me dire,
l’État? Il va venir me dire: «Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse
pour votre garçon: c’est très bien. Mais je vous avertis d’une chose,
madame Lepoiroux, c’est qu’il y en a cinq cents, qu’il y en a mille,
qu’il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les
connais: depuis dix ans, depuis quinze ans ils mangent mes haricots...»
--«Et l’élève Lepoiroux n’a pas mangé les haricots de l’État!...»
--C’est bien cela qu’il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m’ont
dit ces messieurs... «Quant à avoir une bourse, votre fils peut se
taper!» voilà les propres paroles de monsieur Papin; et monsieur
Bousier, l’archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.
--Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer,
aujourd’hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j’ai compromis
l’avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...
--Faut-il bien jeter dans l’air des paroles si fumantes, madame
d’Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m’a été dit
par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec
une alène et du fil enduit?
--Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d’envoyer votre
fils à Paris?
--Non! c’est vous, ma chère dame, par l’exemple de ce que vous faites
pour le vôtre. L’instruction appelle l’instruction; un coup qu’on est
parti, c’est comme le train express qui ne s’arrête pas aux petites
stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d’Hilaire un épicier,
instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n’est pas
son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le
temps qui court...
Madame d’Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt
s’installer à Paris, près d’elle: elle ne songeait presque plus à
s’offusquer de ce qu’Hilaire--mais du moins Hilaire seul--lui fût
imposé. Au prix d’un plus grand mal, se charger de l’avenir d’Hilaire à
Paris paraissait presque acceptable.
Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame
Lepoiroux excellait dans l’art de s’établir en des situations mal
définies d’où l’on tire parfois plus que d’un contrat en règle. Elle
savait aussi rendre grâce avant seulement d’avoir prié.
--Merci! merci! criait-elle encore en s’éloignant sous la châtaigneraie.
«De quoi donc?» se demandait madame Dieulafait d’Oudart.
X
La maman et son fils devaient partir pour Paris à midi. Le camion du
chemin de fer vint avec cinquante minutes de retard, et fit bien, car
les valises n’étaient pas bouclées, et des caisses, à clouer, bâillaient
encore. Il fallut un temps ridicule pour hisser les bagages sur la
voiture et les bâcher. Personne ne déjeuna, sauf Alex, qui n’était pas
ému.
M. Lhommeau s’était cru plus de philosophie qu’il n’en avait: il se
lamentait à haute voix, se mouchait, s’épongeait le front, trottinait,
s’employait à hâter le départ, et eût béni toute circonstance propre à
le retarder. Une vieille bonne, nommée la mère Agathe, prophétisait
depuis la veille que «c’était la fin de tout, la fin de tout!...» La
femme de chambre, qu’on emmenait à Paris, affolée par la perspective du
voyage, par les gémissements, par le désordre de la maison, par la
paille répandue dans les corridors, n’était d’aucun secours; Jeannot se
montrait plus «imbécile» que jamais.
Enfin le lourd camion écrasa le gravier et s’éloigna au pas, sous la
châtaigneraie dorée. Jeannot rappela le conducteur pour lui demander,
une vingtième fois, l’heure précise du train de Paris:
--Et alors, il suffit que madame et monsieur soient à la gare à onze
heures quarante-cinq?
L’employé du chemin de fer lui cria:
--Si ça leur plaît d’être à la gare dès dix heures, il y a de quoi
s’asseoir!...
Jeannot ne comprit pas la plaisanterie, et la rapporta telle quelle.
On allait monter en voiture quand il fallut recevoir les fermiers, qu’on
attendait depuis deux jours. Ils apportaient de l’argent. Mais on n’eut
pas le temps d’examiner leurs livres. On s’exténua à leur fournir des
instructions sur les denrées qu’ils devaient adresser à Paris, sur la
méthode d’emballage, sur la manière de rédiger une feuille
d’expédition. La mère Agathe disait:
--C’est ce Paris qui dérange tout. Faut-il donc qu’il n’y ait plus moyen
de vivre sans passer par cet endroit-là! Maître Thurageau est bien de
mon avis: il dit qu’il a appris tout ce qu’il sait à Poitiers, et il en
sait long... mais peut-être pas aussi long qu’il en faut au jour
d’aujourd’hui!...
Madame d’Oudart embrassa son père; puis elle embrassa sa vieille bonne,
serra la main à tous, descendit du marchepied pour caresser encore une
fois les chiens, enfin monta, après Alex. Que l’on voyait bien, malgré
son émotion, qu’elle ne quittait pas son plus cher trésor! Mais quand
elle s’éloigna, quand elle vit le groupe de ceux qui restaient agitant
les mains, quand elle vit, de plus loin, sa maison, les pignons des deux
tours, le cep tordu qui encadrait les fenêtres du rez-de-chaussée, les
fleurs que son vieux père aimait, le dessin du parterre, et quand, sous
l’ombre de la châtaigneraie, tout ce qu’elle voyait là, diminua jusqu’à
ne tenir pas plus de place que la main appliquée sur la glace de la
voiture, tout à coup, elle pleura. Elle voulait voir encore; elle s’en
prenait à ses yeux troublés et les essuyait avec rage. Sur tout cela,
la grille fut refermée doucement: entre les barreaux de fer on n’aperçut
plus que la gueule ouverte des trois chiens debout, et poussant des
aboiements attristés.