VIII

Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.

--Il a bonne mine! dit la mère.

M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main

et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du

pied:

--Cré coquin!

La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse

et la beauté!» Elle s’écria:

--Bravo, papa!

Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses

soucis.

On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens

reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des

rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à

l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit

au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.

Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des

arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on

aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte,

et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit

bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et

faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre

les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait

du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à

tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel,

et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon

de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme

exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un

jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus

courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre

les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de

l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.

Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui

employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation,

comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer

l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père

Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards,

comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain,

s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des

murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la

propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et

légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et

les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne

possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».

On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et

l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même

tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la

réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à

travailler.

Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de

la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par

des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame

d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses

papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence

d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à

Paris.

Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une

tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:

--Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?

--Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort

d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale,

pour garantie d’un emprunt...

--Un emprunt!...

--... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de

contracter...

--Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...

--... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à

Paris, jusqu’à l’agrégation.

Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:

--Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à

Paris?

--Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.

--Ce qui est impossible!...

--Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la

valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont

votre famille n’a cessé de le favoriser.

--Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que

j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait

élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si

vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui

dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris...

et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...

--Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!

Le bel avenir · 第 16 / 66 题