Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.
--Il a bonne mine! dit la mère.
M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main
et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du
pied:
--Cré coquin!
La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse
et la beauté!» Elle s’écria:
--Bravo, papa!
Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses
soucis.
On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens
reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des
rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à
l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit
au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.
Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des
arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on
aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte,
et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit
bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et
faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre
les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait
du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à
tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel,
et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon
de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme
exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un
jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus
courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre
les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de
l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.
Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui
employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation,
comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer
l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père
Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards,
comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain,
s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des
murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la
propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et
légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et
les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne
possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».
On s’occupa à mettre de côté les meubles que l’on devait emporter, et
l’on dut hâter le départ afin d’avoir le temps d’acheter à Paris même
tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d’être prêts lors de la
réouverture des cours, de telle sorte qu’enfin Alex n’eût plus qu’à
travailler.
Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de
la fortune de sa cliente, et qu’il fallait contraindre, chaque fois, par
des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame
d’Oudart le trouva tellement agressif qu’elle songea à lui retirer ses
papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l’imprudence
d’assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à
Paris.
Madame d’Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une
tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout:
--Comment! dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?
--Je m’étonne que vous l’ignoriez. Madame Lepoiroux s’est fait fort
d’obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale,
pour garantie d’un emprunt...
--Un emprunt!...
--... d’un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de
contracter...
--Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...
--... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à
Paris, jusqu’à l’agrégation.
Madame d’Oudart était suffoquée. Elle répéta:
--Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à
Paris?
--Si elle contracte l’emprunt, dit le notaire.
--Ce qui est impossible!...
--Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d’une part, la
valeur du jeune homme, et, d’autre part, la protection constante dont
votre famille n’a cessé de le favoriser.
--Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que
j’ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l’ai fait
élever, instruire jusqu’à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si
vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui
dois la licence, le doctorat, l’agrégation, et qui plus est, à Paris...
et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah mais! ah mais!...
--Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l’accorde!