C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M.
Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé
Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins
d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans
le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de
l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à
augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur
protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un
petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que
ne fit la clientèle. L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut
placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses
progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à
sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,--au dire de certaines
personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,--qu’un «pareil sujet»
n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé
qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et
apprenait le latin.
On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères,
lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation
et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient
sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame
Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut
en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune
Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce
garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à
payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de
l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur
monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d’Oudart
se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était,
somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi,
nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères
consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques».
Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart,
il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le
même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent
guère séparés que par une affaire de chocolat.
En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense
croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de
moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves
apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions
madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux;
on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit
rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre
en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères,
vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à
temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an
de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet,
soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa
philosophie.
Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances
quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se
rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose.
Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa
vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de
douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine
Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon
sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette
fille du peuple.
Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé,
clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six
kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une
femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute
osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux
comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de
tortue, parce qu’ils étaient petits, clignotants, enveloppés de
paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange
pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à
la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence,
malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal
d’arrière-pensées de gourmandise.
Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans
brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par
une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement
en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.
--Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui
dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.
--C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de
dire: «Tout nouveau est beau...»
--Que vous est-il arrivé? un malheur?
--Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien
arrivé, à moi--eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une
malheureuse de ma catégorie?--mais c’est rapport à Hilaire. Voilà...
Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...
--Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?
--Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos
bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...
--On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!
--On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je
veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la
reconnaissance qui fera défaut de notre côté.
--Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?
--Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de
lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les
idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.
--Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?
--Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court
sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à
l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le
sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays,
bienfaiteurs, et de s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils
appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour
balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute
l’instruction qu’il a dans la tête...
--Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces
messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la
compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est
quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.
--Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire,
puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point,
de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de
son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout
avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce
qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les
choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent
faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la
Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera
la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère
dame, au bout d’un bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils
me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?
--Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de
notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les
prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra,
qui sait?...
--Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et
puis on peut revenir avec la médaille militaire!
--Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.
--Taratata!
--Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres
de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une
fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout
cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la
médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer
chez les Pères.
--A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.
--Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères!
Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir
chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en
poche, leur tire sa révérence!
--Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?
--Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?
--Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...
--Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!...
Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est,
très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que
soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas
toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi
il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée,
pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.
--Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?
--C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me
coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...
A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé,
madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses
pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main;
elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur
de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits
qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier
latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un
autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait
vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut
rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples
stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son
fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant
plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque
chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement:
l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit
par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart,
qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle
en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort,
en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui
était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais
l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman
près de lui.
Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:
--Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que
prétendent ces messieurs.
--Quels messieurs?
--Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être
curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la
rue, surtout quand on a un garçon.
Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons
occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de
la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine,
rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se
dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait
qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet
des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu
pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici
trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.»
Elle tomba des nues.
--Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...
--Nous le savions, dit le Père.
Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour
demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa
décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était
irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame
Dieulafait d’Oudart.