Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre
son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de
réconciliation.
Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé
et de Bretagne_, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect.
Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte
vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau
d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre:
c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous
l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la mère de
son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:
--C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de
monter vous asseoir: on va le prévenir.
Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la
cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout
l’immeuble en fut en trépidation.
--Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre
portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et
tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que
j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans
enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le
tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait
gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel
garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le
père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et
qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à
poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre
jeune homme est réveillé.
Et elle criait:
--Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez
donc si le 19 peut recevoir.
--Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.
--Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois
de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en
aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.
Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient
par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant
tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le
dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et
l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les
feuilletons, ces cris: «Ma mère!--Mon fils!...» Leurs élans étaient
arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de
mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit
tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous
emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils
s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:
--Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!
Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user
d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de
respect.
Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit
pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce
n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse
recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.
La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du
pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet,
toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation,
imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la
gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la
table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service,
en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos
qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques
photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non
«à la nuit».
Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou
désolant.
--Et où travailles-tu? dit-elle.
De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il
rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de
la laine.
--Que fais-tu là? demanda sa mère.
--Patience! dit-il, en fouillant sa couche.
Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la
ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie,
_Droit civil_, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par
l’incommodité des lieux où l’on en usa.
--Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...
--Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.
--Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle
pas...!
--Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...
--Non. Je dors.
Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant.
Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine,
ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait,
d’instinct, comme son père, un peu tombantes et légèrement retroussées
aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites
mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez
aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour»,
comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.
--Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.
--Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!
--Comment!
--Je t’assure.
--Voyons! explique-moi.
--Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris?
Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.
--Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit
appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer
pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?
--L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans
un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma
poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton portemonnaie? Bon! Tu
passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons
rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de
petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me
donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!
--Forban!... Et je t’écoute!
--Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez
Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément,
un appétit vorace.
--Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!
--Oh!
--Quoi?
--La guigne!...
--Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour
cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller
et retour.
--Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de
cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.
--Tu as un cours?...
--Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille officielle: «Mardi, une
heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours
de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon
que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!
--Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien
non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses
notes de cours?
Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement
impossible.
--Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.
Alex indiqua son front et dit:
--Là!
--Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens!
Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes
sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez
Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!
--Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous
satisfaire d’un sobre et court repas...
--Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!
--Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux,
et qui se cachent...
--Pourquoi «qui se cachent»?
--Qui se cachent des Chef-Boutonne!
--Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de
chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour
toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas
possible.
Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au
restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un
mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour
l’après-midi.
Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et
de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que
escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à
embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais
elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.
V
Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était
revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M.
Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant
dans la situation de son petit-fils.
--Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit,
comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, aussi
inconfortable que l’_Hôtel Condé et de Bretagne_... du diable si j’y ai
fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il
faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps
de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à
Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela
quinze ans!
Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que
toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et
que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens
destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé
ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des
nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et
incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui,
cependant, s’acharnait à la réussite de Paul--déjà travailleur et
docile--avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate
domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de
force ou à la mort.
Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la
mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du
développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se
présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul
existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais
c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!
Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart
un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine!
C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la
côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle
voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les
trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages
jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles.
Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer
ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût
marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux
enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie,
et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame
Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses
fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce
Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la
choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...
Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en
ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui
possédait sa confiance.