IV

Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre

son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de

réconciliation.

Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé

et de Bretagne_, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect.

Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte

vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau

d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre:

c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous

l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la mère de

son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:

--C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de

monter vous asseoir: on va le prévenir.

Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la

cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout

l’immeuble en fut en trépidation.

--Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre

portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et

tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que

j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans

enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le

tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait

gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel

garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le

père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et

qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à

poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre

jeune homme est réveillé.

Et elle criait:

--Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez

donc si le 19 peut recevoir.

--Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.

--Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois

de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en

aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.

Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient

par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant

tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le

dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et

l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les

feuilletons, ces cris: «Ma mère!--Mon fils!...» Leurs élans étaient

arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de

mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit

tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous

emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils

s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:

--Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!

Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user

d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de

respect.

Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit

pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce

n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse

recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.

La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du

pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet,

toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation,

imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la

gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la

table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service,

en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos

qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques

photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non

«à la nuit».

Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou

désolant.

--Et où travailles-tu? dit-elle.

De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il

rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de

la laine.

--Que fais-tu là? demanda sa mère.

--Patience! dit-il, en fouillant sa couche.

Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la

ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie,

_Droit civil_, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par

l’incommodité des lieux où l’on en usa.

--Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...

--Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.

--Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle

pas...!

--Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...

--Non. Je dors.

Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant.

Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine,

ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait,

d’instinct, comme son père, un peu tombantes et légèrement retroussées

aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites

mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez

aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour»,

comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.

--Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.

--Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!

--Comment!

--Je t’assure.

--Voyons! explique-moi.

--Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris?

Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.

--Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit

appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer

pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?

--L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans

un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma

poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton portemonnaie? Bon! Tu

passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons

rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de

petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me

donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!

--Forban!... Et je t’écoute!

--Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez

Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément,

un appétit vorace.

--Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!

--Oh!

--Quoi?

--La guigne!...

--Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour

cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller

et retour.

--Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de

cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.

--Tu as un cours?...

--Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille officielle: «Mardi, une

heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours

de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon

que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!

--Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien

non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses

notes de cours?

Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement

impossible.

--Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.

Alex indiqua son front et dit:

--Là!

--Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens!

Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes

sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez

Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!

--Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous

satisfaire d’un sobre et court repas...

--Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!

--Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux,

et qui se cachent...

--Pourquoi «qui se cachent»?

--Qui se cachent des Chef-Boutonne!

--Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de

chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour

toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas

possible.

Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au

restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un

mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour

l’après-midi.

Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et

de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que

escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à

embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais

elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.

V

Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était

revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M.

Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant

dans la situation de son petit-fils.

--Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit,

comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, aussi

inconfortable que l’_Hôtel Condé et de Bretagne_... du diable si j’y ai

fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il

faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps

de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à

Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela

quinze ans!

Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que

toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et

que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens

destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé

ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des

nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et

incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui,

cependant, s’acharnait à la réussite de Paul--déjà travailleur et

docile--avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate

domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de

force ou à la mort.

Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la

mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du

développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se

présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul

existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais

c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!

Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart

un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine!

C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la

côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle

voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les

trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages

jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles.

Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer

ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût

marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux

enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie,

et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame

Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses

fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce

Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la

choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...

Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en

ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui

possédait sa confiance.

Le bel avenir · 第 13 / 66 题