Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y
était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt,
on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la
tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ
l’explication du mystère. Alex répondait:
«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»
La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:
«Explique-toi.»
Par télégramme, Alex répondait:
«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours
ennuyeux. Lettre suit.»
Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait
s’empêcher de rire:
--Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’_Hôtel des Grands Hommes_, livré
entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises,
mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné
l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.
--Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que
par eux.
On reçut la lettre d’Alex:
«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un
étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la
complainte des victimes!... Demandez!»
C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le
scandale.
Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers
«sensationnel» sous la rubrique banale: _O tempora, ô mores!_ l’étudiant
en droit écrivait à sa mère:
«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers
du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives
hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des
plus distingués auditeurs à la Cour des comptes, le distingué M. Paul
Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par
le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un
jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du
Poitou,--circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos
mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...
»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et
madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois
durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois
fois--mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?--l’insensé
n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui
réservant une place à table, _tous les dimanches de l’année_!... Est-ce
à l’École de droit--que fréquente, dit-on, notre écervelé,--que l’on
apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des
termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire
«invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire
de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un
vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations
contractées?...»
Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié
pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable
amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement
répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence;
qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec
calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la
jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère
prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle
innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme
elle envie de rire.
Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils
avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva
à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé
de son voyage.
Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de
poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice
elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et
boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu
qu’il revînt comme par le passé à la maison.
--Je cours le chercher!...
Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’_Hôtel Condé et de
Bretagne_.
Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert,
obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne
sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:
--Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur
Alexis Dieulafait d’Oudart?
--Si, madame.
C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!
--Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais
l’attendre au salon.
Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de
la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.
--Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.
--A quelle heure rentrera-t-il?
--Ah! dame, ça!...
Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous
la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup
d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas,
des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.
En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son
sens critique s’exerce malgré elle.
--Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il
le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme
il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?
Le garçon la considère, d’un air stupide.
--C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain
dans la matinée.
Elle allait s’éloigner, mais elle revient:
--Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici
de passage et que tout va bien.
La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une
des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non
vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée,
comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en
pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce
taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à
quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels
détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études,
les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le
jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de
l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent
dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles,
dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...
Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y
portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent:
pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la
maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici
tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles
souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.
Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle
descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au
boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son
fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui
peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y
reconnaître Alex,--en quelle compagnie? Dieu le sait!--Ombre discrète,
elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la
jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une
plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes,
la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la
corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les
claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu
impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif,
issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...
Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les
mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol
des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il
préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des
étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches
pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des
faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop
gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas,
ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des
garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait
rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de
messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à
bonne distance, et a crié:
--Ohé! la mère Rabat-joie!
Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes
fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils.
Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.
La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des
feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous,
un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les
voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée
où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du
Paradis terrestre.
Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore
beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du
crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le
marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs
d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la
terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de
Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique
faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand
attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines
et les yeux ouverts au charme des jardins.