I
A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame
veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils
Alexis, que l’on appelait communément Alex.
M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré»
comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme
de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et
inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de
littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces
gens-là n’avaient pas l’audace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon
grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient
sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la
philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la
conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit.
A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une
fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son
petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans
une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres
de l’octroi.
La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le
commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de
l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes,
de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise
de la fin du XVIIIᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés
d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de
château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus
des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon
ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les
lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises,
particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont
sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à
l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple
et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de
longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une
châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait,
affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails
et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait
d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité
les premières années de son mariage.
Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à
Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien
couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le
perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M.
Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement,
s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir
incertain d’Alex.
Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il
suivi la carrière paternelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée
par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant
alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à
cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est
qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de
Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait
commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire,
jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité,
échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme
l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas
brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était
«sympathique».
--C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux
notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre
cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de
l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude?
Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de
droit...
--Et après, Thurageau?
--Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme je le suppose, vous avez peu
de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui
achèterons une étude!...
--Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher
Thurageau, vous le savez mieux que personne!...
--Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un
gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec
cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh!
parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...
--Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon
fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...
Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait
d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des
premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les
diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se
séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une
satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été
reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au
Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de la pipe et des
pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline
Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.
Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne,
avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle
descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne
avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex,
ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes
compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes
que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez
semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants
de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas
distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul
Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du
baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!
Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors
que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an
passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex
renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme:
«Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la
même heure, les études secondaires des deux jeunes gens.
Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de
volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une
période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des
fatigues du service militaire.
Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères
se répandit en effusions de tendresse.
«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à
Paris?--Si! si! il irait à Paris...»
Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin,
où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux
Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre
les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans
un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres
lieux funestes aux étudiants dépaysés.
Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai:
--Quand je suis parti pour Paris, en 1845,--ce n’est pas hier!...--je
n’y connaissais absolument personne. J’ai mangé, six années durant, à
la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau»
moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal.
--Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame
Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage
considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne
pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là,
plus encore que par le mérite, qu’on arrive.
Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une
recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame
Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune
homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la
conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...»
--Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en
lui un imbécile?
--Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!...
--Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie?
--Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil
avenir.»
--Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie...,
puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien
entendu, plus joli garçon qu’intelligent:--et d’un!--qu’il ne fiche
rien:--et de deux!--et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à
bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute
protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs
dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie.
--Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit
aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais
Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes
bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage,
et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu
autoritaire, mais dévouée, excellente mère...
--Justement!
--Que voulez-vous dire?
--Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il
pas vrai?
--Eh bien?...
--Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique
qui doit décider de leur avenir, de leur vie.
--Sans doute!
--Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies.
--Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai
beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse
parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que
cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi,
jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas
regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un
menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa
main!
--Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu
n’es pas jalouse.
--Ah!
--Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse,
elle!...
--Pourquoi donc?
--Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser
Paul dans sa main!...
Madame d’Oudart sourit.
--Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau.